Le fact-checking ou la fabrique institutionnelle du «vrai»
- Florence Gaillard

- il y a 8 heures
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Il y a un an, le 7 janvier 2025, Meta annonçait mettre fin à son programme de fact-checking par des tiers en commençant par les États-Unis. Outre-Atlantique comme dans les pays de l’UE, cette décision a suscité des critiques de la part des organisations de «vérificateurs de faits», qui y ont vu un signal préoccupant pour le débat démocratique. Au-delà de la controverse, cette décision met en lumière la façon dont le fact-checking s’est structuré, au sein de circuits institutionnels, autour de labels de «bonnes pratiques» et de financements publics et philanthropiques, devenant ainsi un dispositif de production de ce qui doit être tenu pour «vrai».

«Les fact-checkers ont été perçus comme biaisés politiquement et ont contribué à éroder la confiance plutôt qu’à l’améliorer». C’est par ces mots notamment que Mark Zuckerberg justifiait, le 7 janvier 2025, la décision de Meta de mettre fin à son programme de vérification des contenus. Mark Zuckerberg affirmait vouloir le remplacer, comme sur la plateforme X, par un système de «Community Notes» fondé sur les annotations des utilisateurs eux-mêmes et jugé par Meta plus favorable à la liberté d’expression.
L’annonce de Meta a immédiatement suscité des réactions parmi les organisations de fact-checking qui ont dénoncé un recul dans la lutte contre la désinformation, un risque pour le débat démocratique et un signal alarmant pour les citoyens. Dans une tribune publiée dans Le Monde, Fabrice Fries, PDG de l’AFP (Agence France Presse), compare cet arrêt des programmes de fact-checking au «démantèlement d’une caserne de pompiers de Los Angeles par temps de grand feu […]». En 2024, l’activité de fact-checking a représenté plus de 11 millions d’euros de revenus pour l’Agence France-Presse, dont un peu plus de 8 millions issus de Meta, selon La Lettre. Un chiffre à mettre en perspective des 100 millions de dollars que le groupe dit avoir consacrés aux programmes de vérifications des contenus depuis près de 10 ans.
Dans sa forme actuelle, le fact-checking s’est imposé progressivement dans l’espace médiatique depuis les années 2010 et a pris de l’ampleur à la faveur des grandes crises comme la pandémie de Covid-19 ou la guerre en Ukraine. À l’origine, il se propose de contrôler ou de «rectifier» ce qui circule librement sur les réseaux sociaux. Des espaces sans filtre éditorial préalable, où informations, idées et opinions circulent rapidement et où la contradiction est visible. Un projet qui, s’il peut sembler être une réponse rationnelle à la circulation rapide d’informations non vérifiées, n’en soulève pas moins plusieurs interrogations. Il repose notamment sur l’idée que les internautes ne seraient pas en mesure de faire la part des choses, ni de discuter, contextualiser ou contester une affirmation par eux-mêmes. Un présupposé qui, en miroir, fait apparaitre une figure «d’autorité», revendiquant l’application des plus «hauts standards journalistiques» pour qualifier ou disqualifier certains discours.
Mais de quel journalisme parle-t-on? Cette «forme de journalisme» apparaît à la fin des années 2000 aux États-Unis, avec le lancement de PolitiFact. Créé en 2007 par le St. Petersburg Times, un quotidien local basé à St. Petersburg, en Floride — rebaptisé depuis Tampa Bay Times — et propriété de l’Institut Poynter, une organisation dédiée à la formation des journalistes et à l’élaboration de standards professionnels. Le principe de Politifact: vérifier les déclarations politiques et les classer sur une échelle allant de «vrai» à «mensonge flagrant». Le site se lance à l’occasion de la présidentielle américaine de 2008, opposant Barack Obama à John McCain. Un essai transformé, puisque la «méthode» est consacrée l’année suivante par le prestigieux prix Pulitzer comme une nouvelle forme de journalisme fiable aux yeux de la profession. Si fiable que la même promesse d’Obama – «si vous aimez votre assurance, vous la garderez» – est encensée comme «vrai» en 2008, «À moitié vrai» en 2009 pour finir «Mensonge de l’année» en 2013.
La vérité, une affaire de philanthropes
Mais l’Institut Poynter ne vit pas seulement de morale journalistique. La croisade contre la désinformation coûte cher et, comme souvent aux États-Unis, elle est prise en charge par des mécènes privés, portant chacun sa propre vision du monde et ses «agendas». Ainsi, parmi les contributeurs, se trouvent notamment la Gill Foundation, engagée en faveur des droits LGBTQ; la Joyce Foundation, qui finance des formations de journalistes sur la couverture de l’extrémisme politique et des politiques publiques; ou encore la Catena Foundation, active sur les questions migratoires.
On y trouve également des acteurs majeurs de la philanthropie politique et technologique, parmi lesquels les Open Society Foundations de George Soros, la Google News Initiative, ainsi que la Chan Zuckerberg Initiative, fondation créée par Mark Zuckerberg et son épouse Priscilla Chan. Des financements qui permettent à l’institut Poynter de disposer d’un budget annuel d’environ 16 millions de dollars et de changer d’échelle. Depuis la Floride, il entend désormais fixer les standards de la «bonne information» bien au-delà des États-Unis.
En 2015, l’institut fonde un réseau mondial: l’IFCN – International Fact-Checking Network, chargé de définir un code de bonnes pratiques pour la vérification des faits. Transparence, méthodologie, correction publique des erreurs, ces principes reprennent largement ceux déjà inscrits dans la Charte de Munich depuis 1971. Les médias qui s’inscrivent dans ce cadre se voient attribuer le label IFCN, qui n’est pas qu’honorifique puisqu’il ouvre les vannes à des financements et des partenariats rémunérés.
Aujourd’hui, des dizaines de médias dans le monde sont labellisés IFCN. En France: AFP Factuel, Les Surligneurs, Science Feedback, Les Décodeurs (Le Monde), CheckNews (Libération) ou encore 20 Minutes – Fake Off. Ce réseau international se pose en chef d’orchestre du fact-checking institutionnalisé, devenant le point de passage naturel pour des financements désormais pensés à l’échelle globale.
Ainsi en 2022, Google et YouTube lui confient la gestion d’un fonds doté de 13,2 millions de dollars, le Global Fact Check Fund visant à financer des programmes de «lutte contre la désinformation». En 2023, ce fonds alloue deux millions de dollars pour des projets visant à développer des outils numériques. Parmi les 20 lauréats, l’AFP a reçu 100'000 dollars pour un projet d’archivage web.

La bonne information, entre soi
L’Union européenne s’engage à son tour dans la structuration du fact-checking en 2020, avec le lancement de l’Observatoire européen des médias numériques (EDMO), doté de 2,5 millions d’euros. Sa mission: créer et coordonner dans chaque pays des synergies entre journalistes, chercheurs, ONG et institutions – des hubs – afin de comprendre les rouages de la «désinformation», pour mieux la combattre. Huit hubs sont financés dans huit pays européens pour un total de 11 millions d’euros. En France, le projet De Facto associe le Médialab de Sciences Po, l’AFP, le CNRS et le CLEMI. Il a reçu 1,38 million d’euros sur la période 2021–2024, prolongée par une nouvelle subvention jusqu’en 2026. La direction de cet observatoire EDMO est confiée à un Italien, Paolo Cesarini. Il s'agit d'un ancien haut fonctionnaire de la Commission européenne, passé par la DG COMP et la DG CONNECT, où il a travaillé sur les politiques numériques, la concurrence et la «lutte contre la désinformation en ligne».
Paolo Cesarini est aussi directeur de l’European Media and Information Fund (EMIF) un fonds «anti-désinformation» cogéré par l’European University Institute (EUI) et la fondation Calouste Gulbenkian, héritière de la fortune pétrolière de l’industriel qui lui a donné son nom. Google en est le principal donateur, avec 25 millions d'euros promis sur cinq ans.
À ces fonctions publiques s’ajoute celle de Senior advisor chez Teneo, un cabinet international de conseil en gestion de réputation et communication de crise. Cette société est aussi connue pour avoir été citée dans plusieurs enquêtes sur «l’affaire des e-mails d’Hillary Clinton», où son rôle de passerelle entre monde politique, grandes entreprises et influence médiatique a été largement documentée. Teneo Brussels compte néanmoins parmi ses clients des acteurs majeurs de la Big Tech, de l’industrie, de la santé et de la finance, ainsi que la fondation Open Society. En somme, Paolo Cesarini régule l’information, finance ceux qui la vérifient et conseille, à titre privé, les acteurs qu’elle concerne. En toute indépendance, donc.
Après les certifications et les prix, il ne manquait plus au fact-checking que son inscription dans le marbre des institutions européennes. C’est chose faite le 16 juin 2022, lorsque Thierry Breton, alors commissaire européen au numérique, inaugure en grande pompe le «code de bonnes pratiques renforcé contre la désinformation». Les normes du Fact-checking rejoignent l’arsenal du Digital service act (DSA), visant à «réguler» l’information en ligne.
L’événement réunit tout le gratin du numérique: Google, Meta, Microsoft, TikTok, Twitter, mais aussi des ONG de la société civile comme Avaaz ou Reporters sans frontières, ainsi qu’une galaxie d’entreprises proposant des «solutions techniques» contre la désinformation (NewsGuard, Kinzen, Logically…). Au total, près d’une trentaine d’organisations paraphent ce code renforcé, parmi lesquelles plusieurs plateformes de fact-checking européennes, dont l’AFP. Et, citée comme représentante de ces acteurs du fact-checking, une petite fondation espagnole, inconnue du grand public, mais omniprésente dans les cercles de la «lutte contre la désinformation» à Bruxelles: Maldita.es.
La lutte contre les «fake news», un filon en or
Créée à Madrid en 2018, Maldita.es se donne pour mission de vérifier les intox, former le public et lutter contre les «fausses informations». Cofondée par la journaliste Clara Jiménez Cruz, la fondation est labellisée IFCN dès sa création et sa cofondatrice rejoint le conseil d’administration du réseau. Clara Jiménes Cruz fait partie la même année du groupe de 40 experts du «High Level Expert Group on Fake News and Online Disinformation (HLEG)», chargé de poser les bases du fact-checking européen. En parallèle, la Commission finance un projet pilote d’environ 900'000 euros réunissant six organisations de fact-checking européennes, dont l’AFP. Objectif: rédiger un code commun de «bonnes pratiques» et établir un réseau européen de conformité, l’European Fact-Checking Standards Network (EFCSN). Maldita.es apparaît comme bénéficiaire directe de plus de 750'000 euros. En 2024, Mme Jiménez Cruz devient présidente de l'EFCSN. Autrement dit, elle préside, elle labellise et... elle encaisse. De l’argent public, encore.
Dans le registre de transparence de l’UE, Maldita.es déclare sur la période 2021 – 2024, près de 900'000 euros de financements publics européens et espagnols. De l’argent privé, surtout. Parmi les contributeurs on trouve notamment l’Institut Poynter, la fondation Calouste Gulbenkian – encore elle – ou encore l’European Climate Foundation. Et, de loin le contributeur le plus généreux, Meta Ireland (Facebook) avec près de 1,5 million d’euros sur la période 2021 – 2023.

Les sources autorisées
Grâce à ce partenaire privilégié, Maldita.es lance en 2021 le chatbot WhatsApp. Cet «outil» permet d’envoyer directement ses doutes sur une information et de recevoir en retour les articles de vérification correspondants. L'outil est consacré par le European Press Prize, catégorie Innovation. Un prix sponsorisé… par Meta, et co-remis par l’Open Society Foundation de Georges Soros, également bailleur de l’IFCN. Bref, un prix maison, remis par la maison, à l’une de ses pensionnaires.
La même année, Clara Jiménez Cruz crée Botalite SL, société détenue à 100% par Maldita.es afin de commercialiser le chatbot WhatsApp. Car, s’il est présenté aux utilisateurs comme un service citoyen gratuit, il est en revanche payant pour les ONG et les médias. Selon le LatAm Journalism Review, la technologie de chatbot WhatsApp est aujourd’hui utilisée par près d’une vingtaine d’organisations de vérification dans le monde. Plusieurs marques, un seul prompteur.
Cependant, «chaque rédaction reste entièrement libre de ses choix éditoriaux», insiste l’Agence France-Presse, que nous avons contactée et pour qui la diversité des organisations de fact-checking de l’EFCSN suffit à garantir le pluralisme, les standards communs ne relevant que de «bonnes pratiques» de crédibilité et de transparence. Mais que vaut le pluralisme lorsque les sources sont communes à tous?
Car d’un robot à l'autre, cette logique se prolonge avec un tout nouveau chatbot, européen cette fois: ChatEurope. Ce projet, lancé à l’été 2025, réunit un consortium de 15 médias européens piloté par l’AFP et financé par la Commission. Outre l’incontournable Maldita.es, on y trouve France Médias Monde, Deutsche Welle et l’agence DPA pour l’Allemagne, l’italienne ANSA ou encore l’espagnol El País.
L’objectif: «nous aider à mieux comprendre l'Europe, son fonctionnement, la manière dont les décisions sont prises et leur impact sur notre vie» grâce à une IA conversationnelle à laquelle toutes les questions peuvent être posées; toutes les réponses sont puisées dans le corpus limité des 15 médias du consortium, dont six sont labellisés IFCN. Questions libres, réponses «conformes» à des discours préalablement établis? Quand on délègue l’explication du monde à une machine, qui décide du monde qu’elle explique?
«Le travail de vérification de l’AFP repose prioritairement sur des sources officielles, des documents publics, des données vérifiables et des interviews directes», nous explique l’Agence France-Presse, une source étant jugée recevable selon des critères d’expertise, d’autorité et de possibilité de recoupement avec «d’autres sources indépendantes». Le fact-checking, précise par ailleurs l’agence, «ne vise pas à produire des informations exclusives ni à mener de longues enquêtes», mais à intervenir rapidement sur des contenus déjà en circulation, «tout en apportant contexte et nuance».
Mais lorsque la production du «vrai» repose sur un nombre restreint de sources autorisées, labellisées et financées au sein des mêmes réseaux, la question ne se limite plus aux méthodes de vérification ou à la bonne foi des acteurs impliqués.
Il ne s’agit pas de suggérer que les organisations de fact-checking mentent, ni qu’elles trahissent les principes qu’elles revendiquent. Pour autant, de la philanthropie américaine aux programmes européens, des labels aux outils automatisés, le fact-checking apparaît moins comme un journalisme de contre-pouvoir fondé sur la mise à l’épreuve des faits et le doute que comme un dispositif institutionnel normatif, chargé de cadrer les discours recevables dans l’espace public.








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