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Article rédigé par :

Julien Monchanin

«On ne peut pas se fier à la presse occidentale pour mesurer l’état de la démocratie hongroise»

La Hongrie d'Orbán fascine autant qu'elle indigne. Mais que sait-on vraiment de ce pays dont tout le monde parle et que presque personne ne comprend? Pendant que la presse européenne s'alarme de la démocratie hongroise, Péter Kruzslicz, professeur de droit constitutionnel à l'université de Szeged, invite ses détracteurs à venir constater la réalité sur place. Sans naïveté, sans complaisance envers le pouvoir, il décortique les forces et les failles du système Orbán et prédit un après-élection semé d'embûches, quel qu'en soit le vainqueur.

Péter Kruszlicz
© J.M

Julien Monchanin, pour L'Impertinent: Les médias d'Europe de l'Ouest se montrent très critiques vis-à-vis de la démocratie hongroise et de la liberté d'expression dans le pays. Partagez-vous leur opinion?


Péter Kruzslicz: Il est important d’appliquer une méthode rigoureuse pour affirmer qu’un régime est ou non démocratique. Je suis personnellement convaincu que la Hongrie est une démocratie. D’abord, la nation hongroise a dans son ADN la volonté de décider de son sort par elle-même: cinq cents ans d’histoire en témoignent. En 1526, dans une grande bataille entre le monde occidental catholique et le monde oriental ottoman, ce dernier a pris le dessus à Mohács. La Hongrie s’est vue divisée en trois parties, mais a pu produire des générations d’hommes d’État qui ont lutté pour l’indépendance du pays. Ces tentatives étaient déjà accompagnées de mouvements populaires, même si ceux-ci étaient plus marqués par un engagement religieux que patriotique. Ce n’était là que le début d’une aventure qui a duré jusqu’en juin 1989, lorsqu’un certain Viktor Orbán, représentant de la jeunesse hongroise, a prononcé son fameux discours sur la place des Héros de Budapest, devant une foule énorme et encore davantage de téléspectateurs, exigeant le départ des troupes soviétiques. Oui, les Hongrois forment un peuple engagé à la culture démocratique.


«Il est délirant de dire qu’il n’y a pas de liberté d’expression en Hongrie ou que celle-ci serait menacée»

Concernant les élections à venir, à ceux qui s’inquiètent pour la démocratie hongroise, je propose deux choses. D’abord, venez voir nos kiosques: vous y trouverez des journaux de toutes tendances qui publient des images fortes et des articles d’opinion souvent sulfureux dénonçant ou défendant divers points de vue politiques. Même chose sur Internet. Chacun peut trouver ici des médias qui conviennent à son goût et à ses convictions. Les opinions diffusées sont souvent très tranchées, ce que notre législation tolère, justement dans l’esprit d’un débat démocratique sans interdit. Puis, pour ceux qui comprennent un peu le hongrois (je sais, ce n’est pas une langue facile à apprendre!), écoutez un peu ce qui se dit dans nos rues, dans le tram, dans les bars et les restaurants: les discussions sont étonnamment éclairées et profondes, avec des argumentaires contradictoires. Pour mesurer l’état de la démocratie hongroise, je conseille de ne pas se fier à la presse occidentale, mais plutôt de venir constater la réalité du bouillonnement politique local.


Évidemment, tout n’est pas parfait. Je dénonce bien sûr les campagnes publicitaires financées par l’argent public et dont le seul objectif est de mobiliser l’électorat progouvernemental. Je critique aussi les acquisitions et le financement douteux d’organes de presse par l’argent public, bien qu’il y ait une volonté de rééquilibrage des opinions derrière.


Il faut rappeler qu’au moment de la prise de pouvoir du Fidesz, la presse politique hongroise était en majorité détenue par de grandes sociétés de presse occidentales. La situation n’était guère plus saine. Précisons que se pose aussi le problème de la viabilité économique des organes de presse. Le hongrois n’est parlé que par les Hongrois (moins de 10 millions de personnes dans le pays, et environ 4 millions au-delà): le marché est trop petit pour garantir une viabilité économique. La presse a donc besoin de trouver des capitaux ailleurs.


Au final, il est tout de même délirant de dire qu’il n’y a pas de liberté d’expression en Hongrie ou que celle-ci serait menacée. La Commission européenne a d’ailleurs elle-même jugé le marché de la presse suffisamment équilibré.


L’étroitesse des relations économiques entre la Hongrie et des pays comme la Russie et la Chine sont également pointées du doigt, de même que la corruption et le népotisme. Que faut-il en penser?


Dans une démocratie libérale, régime politique associé à l’économie de marché, les capitaux jouent un rôle important. Sur ce point, la Hongrie rencontre une difficulté historique, n’ayant pas eu de phases d’expansion pendant les cinq derniers siècles, mais ayant au contraire été la victime de l’expansion de différents empires. Aucun véritable cumul des capitaux n’était donc possible. La région n’a pu connaître de développement économique important qu’au sein de l’Empire austro-hongrois, de 1867 à la Grande Guerre. Puis le traité de Trianon amputant le pays a rendu la croissance économique impossible sans capitaux étrangers. Or, ces capitaux exercent une influence si forte que se posent fatalement les questions de notre dépendance et du maintien de notre souveraineté.


«Ce qu’on voit ici en termes de corruption, on le remarque malheureusement un peu partout»

La Hongrie a donc besoin d’ouvrir la voie au cumul, d’ailleurs toujours relativement faible, de capitaux de différents pays, même si telle ou telle préférence sera tout de suite dénoncée par des États occidentaux défendant leurs investissements respectifs et que dans une telle mêlée, on le voit, tous les coups sont autorisés. C’est logique. Cela explique pourquoi la Hongrie veut diversifier ses relations, notamment économiques, et pourquoi elle ne veut pas se séparer du gaz et du pétrole russes ou pourquoi elle s’ouvre aux investissements chinois. Cette ouverture globale permet de contrebalancer la présence économique des pays qui sont certes nos alliés européens, nos amis, mais qui ne sont pas la Hongrie.


Concernant le train de vie des nouvelles élites hongroises, il peut certes choquer mais n’est pas si éloigné, dans mon esprit, de celui des autres élites occidentales. Ce qu’on voit ici en termes de corruption, on le remarque malheureusement un peu partout.


Ces quinze dernières années, Viktor Orbán a été l'opposant le plus acharné à la politique migratoire européenne. Il a été largement diabolisé par toutes les «gauches» du continent. Mais n'avons-nous pas jugé sa position un peu vite, avec nos préjugés historiques et culturels?


Là aussi, je déplore une confusion totale et des raccourcis intellectuels intolérables. Premièrement, les Hongrois ne sont ni racistes ni xénophobes. Au contraire, puisque nous vivons dans une région qui s’est toujours nourrie d’échanges. Depuis sa fondation, la Hongrie a voulu accueillir un maximum de populations les plus diversifiées. Notre roi fondateur, Saint Etienne, n’a-t-il pas rappelé à son fils dans ses fameuses instructions (enregistrées comme premier document à caractère constitutionnel de la Hongrie par les époques postérieures) que la richesse d’une cour royale dépend de la diversité des personnes qu’elle intègre en son sein? Ne lui a-t-il conseillé ainsi d’accueillir à bras ouverts tous les étrangers? Il ne s’agissait pas donc d’un refus, mais d’une volonté de pouvoir choisir, de garder le droit d’accueillir et de ne pas être forcé de le faire.


Notre dernière loi sur l’immigration date de novembre 2024. J’imagine que ceux qui critiquent notre politique migratoire ne l’ont jamais lue. La Hongrie ouvre ses portes à ceux qui viennent pour travailler, commercer ou s’installer avec un objectif économique. En revanche, elle ne se voit pas comme le pays qui, situé aux frontières de l’Europe, devrait accueillir tous ceux qui, à juste titre ou non, veulent quitter leur pays pour s’installer dans des régions plus prospères. Rappelons que plus des deux tiers des demandes d’asile sont refusées par les autorités nationales des États membres de l’Union européenne. Et soulignons que la Hongrie, depuis de longs siècles et bien avant son adhésion à l’UE, défendait bon gré mal gré la civilisation et les valeurs du continent.


«Sur la politique migratoire, la Hongrie avait dix ans d'avance»

Je ne dis pas que les migrants qui cherchent à s’installer en Europe sont tous des conquérants violents. Mais comme les nouveaux textes européens en témoignent, il n’y a pas de solution miracle pour les accueillir. Le problème est d’ailleurs moins l’accueil que le départ de ceux qui n’ont plus de titres valides. Et puisque pour ces derniers, les États frontaliers sont responsables (conformément aux règles européennes: on y retourne, on «dubline» les immigrés clandestins, car le pays de premier accueil est responsable de la gestion administrative de leurs cas), il est normal que M. Orbán ait tenté de garder le contrôle. C’est la même logique qu’avec les capitaux. La Hongrie est économiquement l’un des pays les plus ouverts d’Europe. Mais culturellement et politiquement, comme une contrepartie de cette ouverture et de son exposition économique, elle souhaite conserver une indépendance et une autonomie fortes.


Ajoutons que l’UE cherche désormais elle-même à garder le contrôle par de nouvelles législations. Le Parlement européen a adopté en début d’année un texte qui permet la mise en place de zones d’accueil en dehors de ses frontières afin de ne laisser entrer que ceux dont la demande a été approuvée. En quoi cette solution diffère-t-elle des zones de transit hongroises qui devaient être fermées à la suite d’une condamnation par la Cour de justice européenne? Cette solution européenne intervient finalement dix ans après une solution hongroise identique.


Le candidat Magyar rivalise avec Orbán dans les sondages. Le scrutin à venir s’annonce incertain. On sent que règne une certaine tension. La campagne du «double visage» menée contre Magyar paraît surprenante vue de France, où elle passerait aisément pour diffamante. On a l'impression d'une vraie campagne à l'américaine, dans laquelle les attaques remplacent la confrontation d'arguments. Quel regard portez-vous sur cette nouvelle opposition incarnée par Tisza et sur la piètre qualité des débats?


Je déplore la pauvreté du discours politique, et je la déplore de tous les côtés, même si je n’aime pas le qualificatif souvent employé de «populiste» pour la désigner et diaboliser un camp ou l’autre. Et ce n’est certainement pas en Hongrie que cet appauvrissement a débuté. Je n’ai pas l’expertise nécessaire pour en retrouver l’origine, mais il me semble que c’est M. Berlusconi qui a initié cette tendance en Europe.


Apparemment, cela marche. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard que vous parliez du modèle américain. Nos amis d’outre-Atlantique sont très pragmatiques et raisonnent en termes d’efficacité. Cette nouvelle communication politique peut mobiliser et apporter des votes même si nous, intellectuels, ne l’aimons pas. Je suis néanmoins convaincu que cette tendance est dangereuse, car elle banalise la violence à court terme et généralise l’ignorance à long terme. Je serais le plus heureux des hommes si les campagnes se faisaient sur la base de longs essais académiques et non pas à coups d’affiches tapageuses, mais je ne suis pas naïf.

(Re)lire le premier volet de notre reportage en Hongrie: À l'approche d'élections historiques, dans quel état est la Hongrie?

Concernant le caractère diffamant de la campagne, je rappelle qu’après le changement de régime, la Cour constitutionnelle hongroise a opté pour la défense d’une liberté d’expression quasi absolue dans le débat politique. Conformément à cette première jurisprudence, développée avec le souvenir vif de l’époque communiste (c’est-à-dire de l’unipartisme et de la censure), les hommes politiques doivent tolérer toute sorte de critiques, y compris les plus violentes.


Je ne suis pas le seul à penser qu’un durcissement de la législation serait nécessaire en la matière, pour élever un peu le niveau du débat politique. Mais pour une Hongrie qui a déjà une très mauvaise presse, voire se retrouve toujours sur le banc des accusés en matière de liberté d’expression, vous imaginez facilement quels échos susciterait une législation plus restrictive.


Une autre campagne publicitaire impressionnante vise Volodymyr Zelensky, accusé par le pouvoir de bloquer l'approvisionnement énergétique de la Hongrie via l’oléoduc de l'amitié. L'argument semble fort, mais le problème n'est-il pas plus complexe?


On peut en dire beaucoup de choses, mais le fond du problème est évidemment la guerre. Vous savez probablement qu’il y a une minorité ethnique hongroise en Ukraine. Elle en subit les conséquences au quotidien. Et puisque nous soutenons toute notre communauté nationale, nous sommes nous aussi en guerre. Cette guerre est tragique: il faudrait qu’elle s’arrête au plus vite et je suis sûr que tous nos alliés, notamment européens, souhaitent aussi y mettre un terme.


«L’adhésion à l’UE n’a finalement pas apporté la richesse attendue»

Mais la Hongrie l’envisage sans doute différemment de la majorité de ses partenaires. Pendant que les élites politiques européennes considèrent qu’il faut donner tous les moyens à l’Ukraine de combattre son agresseur, la Hongrie pense qu’il ne faut surtout pas couper tous les liens avec la Russie. Car nous ne pourrons parvenir à la paix que par des négociations. Or, selon la Hongrie, espérer l’effondrement du régime russe actuel est trop risqué: cet espoir nous coûte beaucoup trop de vies humaines, et il va donc falloir négocier avec la Russie actuelle. Nos partenaires disent qu’il faut conclure une paix juste et durable. L’argument est aussi élégant que mal fondé. Bien sûr, une paix juste et durable est la meilleure des paix, mais trouver une paix serait déjà une bonne chose en soi. Et puis qui peut dire d’avance qu’une paix sera légitime et durable? Le pouvait-on au temps des traités de Versailles? Bien entendu, j’expose nos raisons, mais il m’est difficile de vous dire qui soutient le meilleur parti dans cette affaire, car la question est justement complexe!


Sur la question énergétique, je ne suis qu’un expert du droit et ne peux évaluer toute l’étendue du problème, qui est éminemment complexe. Je peux simplement dire que dans notre situation, sans accès à la mer, le transport de pétrole et de gaz par les tuyaux paraît le meilleur moyen en termes de sécurité, de stabilité et de prix. Nous nous chauffons beaucoup, à un niveau élevé: c’est indéniablement une question de confort pour une partie importante de la population hongroise. Nous pourrions aussi ajouter aux données du problème la question climatique, facteur non négligeable quand il s’agit de la politique énergétique.


On a l’impression d’une nette amélioration du niveau de vie dans le pays ces vingt dernières années. L'écart avec des pays comme la France paraît s'être considérablement réduit. Le confirmez-vous? Pourquoi en entend-on si peu parler pendant cette campagne?


Excellente question, car elle pointe du doigt une réalité qu’on semble oublier, non seulement dans la presse occidentale qui critique le gouvernement actuel, mais également en Hongrie. Lorsqu’elle a enfin pu se débarrasser du régime communiste, la situation économique de la Hongrie était peu avantageuse, mais en même temps à nuancer. D’abord, le niveau de vie du Hongrois moyen n’était pas si mauvais que cela comparé au reste du bloc de l’Est. Puis, la Hongrie a pu produire, même pendant le communisme, des produits recherchés, ou du moins commercialisables sur les marchés occidentaux. Mais en raison de cette situation économique moins tragique, elle pouvait s’endetter auprès des banques commerciales occidentales, ce qui rendait aussi sa situation plus difficile puisque, pour rembourser ses dettes, elle avait besoin de revenus en devises convertibles.


Les choses n’étaient donc pas si simples et dans un premier temps, le changement de régime a certainement détérioré la situation économique. La population a espéré que ces difficultés ne seraient que temporaires et que l’intégration européenne du pays résoudrait tous les problèmes. Une fois entrée dans l’UE, la Hongrie connaîtrait le paradis et aurait le même niveau de vie que les habitants des régions centrales, Pays-Bas, Belgique ou Länder occidentaux d’Allemagne… En réalité, les années 90 ont été marquées par un règne du capitalisme sauvage, avec son lot de privatisations et de concessions. L’adhésion à l’UE n’a finalement pas apporté la richesse attendue. Puis le pays s’est retrouvé confronté au défi de la crise des dettes en 2008. Ces années-là ont probablement été les plus dures pour les familles hongroises. Beaucoup parmi elles se sont endettées auprès des banques occidentales, tout comme l’État, pour l’achat de biens immobiliers ou simplement pour consommer.


En 2010, Viktor Orbán a commencé à mener une politique économique dite «non orthodoxe». Au lieu de tomber dans le filet de protection de la troïka (FMI, BCE et CE), qui s’est avéré un piège pour beaucoup de pays, ou plus exactement une impasse à cause des réformes structurelles, de la politique d’austérité budgétaire et de la stagnation économique exigées, le gouvernement hongrois a remis la Hongrie sur le chemin de la croissance en prenant un virage osé. Le pays s’est débarrassé de la troïka en effectuant des coupes budgétaires spectaculaires. Notre budget pour l’enseignement et la recherche universitaires a par exemple baissé de 30% et s’il ne fallait pas renvoyer des professeurs titulaires, c’était uniquement grâce à des fonds européens, déjà accessibles à l’époque pour financer des activités de recherche. Puis le gouvernement a mené une politique économique et monétaire décomplexée, sans craindre l’inflation ou la fluctuation des taux de change.


«Les victoires écrasantes de la droite hongroise viennent du monopole de l’ancienne gauche dans l'opposition»

À partir de 2013-2014, le pays a connu des taux de croissance très satisfaisants, au-dessus des 4%, et ce jusqu’à la crise du covid. Le gouvernement a beaucoup fait pour que cette croissance bénéficie aux ménages, tout en profitant de la recette générée par le taux plus élevé de TVA de l’Europe, grâce à l’envol de la consommation. Nos économistes sont unanimes: l’essentiel de notre croissance est dû à l’argent européen injecté dans l’économie hongroise. La population l’a entièrement attribuée au gouvernement, or il fallait à la fois cette politique économique, la traduction de ses résultats pour les ménages… et une conjoncture favorable en termes de consommation. Je pense que cette envolée de la consommation est l’une des principales raisons des victoires consécutives de M. Orbán, ce qui est paradoxal pour un gouvernement conservateur prêchant des valeurs traditionnelles. Gouvernement qui, dans le même temps, ne s’est pas soucié de problèmes de plus long terme, comme la persistance de structures héritées de l’époque communiste.


Je nuancerais toutefois un peu en donnant une autre raison oubliée des succès du Fidesz: l’absence d’opposition. Malgré les résultats économiques, il est tout de même bizarre que dans un régime comme le nôtre, une seule force politique puisse avoir presque d’une manière permanente les deux tiers des sièges à l'Assemblée nationale. Cela s’obtient généralement avec des majorités de coalition et nécessite des compromis. Les victoires écrasantes de la droite hongroise viennent du monopole de l’ancienne gauche dans l’opposition. Celle-ci ne s’est pas renouvelée, et les vieilles élites ont profité de la période du capitalisme sauvage. Elles ont perdu tout leur crédit avec la faillite économique et l’endettement. Cette opposition était trop faible pour pouvoir porter l’alternance, mais suffisamment forte pour empêcher toute autre formation politique d’y parvenir.


On a l'impression que les zones urbaines à la population jeune voteront Tisza et que les zones plus rurales à la population plus âgée voteront Fidesz. Est-ce réducteur? Que peut-on dire de la sociologie de l'électorat hongrois?


La division entre les mondes rural et urbain est traditionnelle dans la société et dans la représentation politique hongroises. Au XXᵉ siècle, deux camps s’opposaient même autour de cette division, celui des «populaires» et celui des «urbains». C’est une division finalement assez proche de ce qui s’observe en France. Mais aujourd’hui, notre société évolue beaucoup. Les grilles d’analyse d’hier ne sont pas forcément adaptées à la situation. Certes, les sondages montrent que ces deux mondes s’opposent toujours en partie. Mais la séparation n’est plus aussi hermétique: il y a de nombreuses passerelles. Et ici non plus, je pense qu’il ne faut pas trop se fier aux sondages.


Les jeunes qui votent Fidesz semblent certes peu nombreux. C’est assez naturel: mes étudiants actuels sont nés autour de 2005 et n’étaient même pas inscrits à l’école quand Viktor Orbán est devenu premier ministre. Il est normal qu’ils aspirent au changement: l’élite politique actuelle est pour eux le reflet du passé. Quand on est jeune, on aspire toujours à la révolution et on veut tout changer.


Ce qui est plus intéressant, c’est le détournement d’une partie de la génération suivante, des 25-40 ans, de la politique gouvernementale actuelle. C’est d’autant plus surprenant que cette génération a connu la période difficile de la première décennie des années 2000 et ensuite profité de la politique économique du gouvernement. Les enquêtes montrent pourtant qu’ils sont peu à faire confiance au Fidesz. C’est pour cette génération que le parti a opté pour le slogan du «choix sûr». Il faut leur faire comprendre qu’ils ont beaucoup à perdre. Face à ce message, Tisza met l’accent sur l’idée d’une rupture, non pas avec les valeurs de droite mais avec une approche qu’ils jugent désuète, et leur propose une image plus moderne, plus européenne. Il sera intéressant de voir qui l’emporte dans cette tranche d’âge qui, en raison des difficultés économiques des années de changement de régime, n’est démographiquement pas très importante.


Enfin, il est manifeste que Fidesz est très populaire auprès des personnes plus âgées, par ailleurs plus nombreuses et faciles à mobiliser. Ce sont probablement leurs vies vécues dans un monde en pleine mutation qui les attachent au «choix sûr» et rassurant que propose le gouvernement actuel. Je pense que même l’image de Péter Magyar, plus jeune, plus fêtard, plus décontracté, n’est pas forcément attractive pour ces personnes, sans parler des évènements de sa vie privée qui sont tout de même mis en avant très habilement par les médias progouvernementaux.


Les élections nous montreront ce qui reste de cette division urbaine et rurale et des fossés générationnels. Espérons que des débats bien argumentés nous aideront à mieux comprendre cette situation.


Quels sont selon vous les scénarios possibles et probables pour l'élection à venir? Nos médias semblent déjà tout disposés à accuser Orbán de triche. Qu'en pensez-vous?


Question à un million à laquelle il est impossible de répondre avec certitude. Ce qui est sûr et certain, c’est que ni Viktor Orbán ni Péter Magyar ne peuvent espérer une majorité qualifiée, c’est-à-dire les deux tiers des sièges. La majorité absolue elle-même peut ne dépendre que de quelques circonscriptions et se jouer à quelques votes.


Si Tisza gagnait les élections, je suis sûr que le Fidesz accepterait les résultats mais constituerait une opposition impitoyable et, au vu des structures créées au cours des quinze dernières années, mènerait la vie dure à un gouvernement Tisza sans expérience et confronté à des défis importants. Je ne suis pas sûr qu’un tel gouvernement face à une telle opposition pourrait remplir un mandat de quatre ans.


«Il faut se préparer à des contestations»

Si le Fidesz gagnait les élections, la situation pourrait aussi être difficile. Une formation nouvelle dont l’objectif est de renverser le gouvernement existant, appuyée par la presse occidentale et les sondages, si elle perd les élections, aura du mal à survivre. Je pense que le rôle de l’opposition classique n’irait pas à Tisza… J’ai du mal à voir ces jeunes gens se pencher sur des dossiers et rédiger des amendements.


Enfin, je pense que si la différence des résultats est minime, ce qui est possible, voire même probable, il faut se préparer à des contestations.


J’ai déjà dit que la Hongrie était un pays démocratique. Je n’ai pas de doute sur le fait que les élections seront organisées d’une manière tout à fait honnête et transparente, avec un respect méticuleux de toutes les règles. Mais cela n’empêchera pas les contestations. Le problème, c’est que si les résultats sont contestés, c’est la confiance dans tout le système démocratique et constitutionnel qui sera mise en danger. En politique, celui qui est accusé est déjà à moitié jugé coupable. Et le Fidesz a déjà mauvaise presse: il sera dans l’intérêt de l’opposition hongroise ou européenne de porter des accusations. Une telle vague de contestation pourra causer des difficultés sérieuses. Sans parler d’une éventuelle remise en question de l’indépendance des juges qui seront alors en première ligne pour décider des résultats.


Mais espérons, car, c’est ce qu’on peut toujours souhaiter dans une démocratie, que les électeurs seront audacieux (ils se mobiliseront massivement pour aller voter et feront leur choix d’une manière libre et déterminée) et que les élus, vainqueurs ou vaincus, se montreront responsables.

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