Dans quel état est la Grèce?

A l'heure où les regards bien-pensants sont tournés sur l'Ukraine et ses millions d’exilés, on en arrive à oublier les centaines de milliers de migrants et réfugiés accueillis en Grèce et qui y vivotent, tant bien que mal. Défis politiques, économiques et sociaux, la Grèce se bat pour se maintenir à flot. Avant d’entrer dans le vif du sujet, un tour d’horizon s’impose. Entre récit personnel et article informatif, voici le premier volet de notre reportage à Athènes.

La vue sur l'Acropole et son Parthénon, depuis l'ascension vers le Lycabette. © A.D


Ancienne puissance parmi celles qui ont dominé l’histoire, la Grèce pourrait reprocher à l’Europe son ingratitude, eu égard à sa participation sans commune mesure dans le patrimoine du Vieux Continent. Aujourd’hui, que reste-t-il de ce pays – entre le Sud européen et les Balkans – qui fait face à des défis économiques et sociaux toujours plus importants?


La capitale grecque me fait l’effet de cette reine de beauté qui aurait tragiquement sombré dans la drogue. Abîmée, parfois débauchée, souvent sale et bruyante, elle laisse néanmoins deviner de grandioses trésors du passé, dont elle reste l'écrin protecteur. Puisqu’on ne peut dissocier le traitement des réfugiés de l’état du pays, comme me l’a si justement glissé un collègue, il est important de comprendre son fonctionnement.


Quatorze ans après le début de la crise de la dette publique, la Grèce en porte encore les stigmates. L’inflation actuelle mondiale réveille les angoisses. L’avenir est sombre pour la plupart des Grecs, dont le salaire moyen est de 780 euros mensuels. Partout où je suis allée loger, on fait des économies. L’électricité et l’eau chaude sont utilisées avec parcimonie, afin de coller aux besoins. Ni plus, ni moins.


«C’est pourquoi le personnel est aussi serviable, m’explique un de mes hôtes. Ils voient surtout les bénéfices qu’ils pourraient en tirer». L’affabilité des restaurateurs s’étiole à mesure que l’on rejoint le centre, qui fait partie des destinations prisées des touristes (celui-ci représente 25% du PIB du pays). L’insouciance des étrangers contraste avec l’inquiétude latente des locaux, bien obligés de faire montre d’une débrouillardise oubliée plus au Nord du continent. Pourtant – et je ne suis pas la seule à l’avoir constaté – le peuple grec fait preuve d’une grande humanité, parfois supérieure à ses moyens. Le concept «moins on a et plus on donne», semble être monnaie courante là-bas.


Débrouillardise et solidarité


Preuve en est, l’incroyable système d’entraide qui s’organise au sein de la capitale. Il y a des associations dédiées à la plupart des communautés qui en ont besoin. Des réfugiés jusqu’aux mères célibataires en passant par les LGBTQIA+. Comme me l’a expliqué une jeune Française en stage dans l’une de ces associations, chaque marché de la capitale est partenaire de l’un de ces mouvements, ce qui fait que pratiquement aucune nourriture n’est jetée. Pareil pour les supermarchés. Tous les invendus sont redistribués. Sans compter les associations d’aide juridique ainsi que celles qui proposent des machines à laver itinérantes pour ceux qui n’en ont pas les moyens. Tous ces groupements travaillent en réseau et le résultat est saisissant d’efficacité.


«On n’a pas besoin de grand-chose pour vivre», résume Dimitris, à la tête de l’association SOS Refugees, qui apporte des vivres dans les camps. L’homme porte un regard intraitable sur l’état de son pays et surtout de son gouvernement, qu’il assimile à une mafia. «Les amis du Premier ministre sont exempts de problèmes judiciaires, peu importe ce qu’ils font», affirme Dimitris, en alternant cigarette et coups de fil, au volant de son camion, ses deux paires de lunettes vissées sur le front. Cependant, avec un salaire mensuel moyen aussi bas, la corruption semble inévitable.


«La démocratie est censée être née en Grèce, mais les Grecs ne l’ont jamais connue»

Pour Richard Werly, ancien reporter et envoyé spécial pour Le Temps, qui connaît la Grèce depuis des années puisqu’il possède un appartement à Athènes, il est commun dans la posture grecque d’accuser le gouvernement. Il est important de «ne pas être otage du théâtre politique grec» et de contempler les faits tout en cherchant à les comprendre.


«La démocratie est censée être née en Grèce, mais les Grecs ne l’ont jamais connue», me confie une fine observatrice de la situation du pays. Là aussi, les avis s’opposent. Notre perception du pays étant totalement dépendante de nos propres standards. «J’ai pu constater que les Grecs étaient très démocrates au quotidien, témoigne Richard Werly. Ils débattent beaucoup. Ce n’est pas une démocratie institutionnelle, mais elle est vivante dans la population.»


Dans les instances étatiques, en revanche, c’est une autre histoire.


Droite au pouvoir


Le Premier ministre grec, Kyriákos Mitsotákis, est l’actuel président du parti majoritaire du pays, Nouvelle démocratie. Il n’est autre que le fils de Konstantínos Mitsotákis, qui a occupé le même poste de 1990 à 1993. Selon l’un de mes interlocuteurs, ce nouveau gouvernement, même s’il n’est pas aussi à droite qu’Aube dorée, parti néonazi aujourd’hui en disgrâce, en aurait certains membres en son sein.


«Il est vrai que le fonctionnement de l’Etat de droit est aléatoire, reconnaît Richard Werly. La Grèce, c’est déjà l’Asie. Elle ne répond toujours pas aux critères des pays scandinaves, par exemple. Il faut accepter cette dissymétrie. Le socle commun de l’Union européenne est interprété différemment d’un bout à l’autre de l’Europe.»


Cette corruption est également à l’origine de la terrible crise économique qui a frappé la Grèce. Sa persistance fait donc l'effet d'une épée de Damoclès.


Presse muselée?


En un an, la Grèce a perdu 38 places dans le classement international de la liberté de la presse (108ème/ 180 aujourd’hui contre 70ème/180 en 2021). Elle devient la pire élève d’Europe en la matière, derrière la Hongrie et la Bulgarie, par exemple.


«La situation en Grèce est alarmante. Il existe actuellement une volonté sur le plan politique de réduire la liberté de la presse dans le pays», estime Pavol Szalai, responsable du bureau Union européenne-Balkans pour Reporters sans frontières (RSF), dans un article du Monde.


Ce classement a largement fait réagir chez les politiques: «Il n'est pas possible de suivre de temps en temps chaque ONG qui a généralement des caractéristiques de gauche et de la présenter ici [en Grèce] comme quelque chose d’aussi crucial», a déclaré le législateur du parti au pouvoir, Nouvelle Démocratie (PPE), Dimitris Markopoulos, ancien journaliste, rapporte le site Euractiv. De son côté, le porte-parole du gouvernement a déclaré que «la majorité des journaux en Grèce émettent des critiques virulentes à l'encontre du gouvernement» et que certains «publient régulièrement des titres et des contenus extrêmement offensants à l'encontre du Premier ministre et des membres du cabinet et de leurs familles, avec une intensité sans précédent en Europe et dans le monde entier.» L'un d'entre eux, Giorgos Karaivaz, a été assassiné en 2021 et l'enquête piétine.


Un piètre résultat nuancé également par le journaliste Richard Werly, pour qui les dernières décisions du Parlement suisse pour bâillonner les médias n’ont pas grand-chose à envier à nos voisins du Sud.


Racisme historique?


Pour bien comprendre la position des Grecs face aux réfugiés, il est important de ne pas oublier que la Grèce fait partie de ces pays qui ont une peur viscérale de l’islam. Inconsciemment, l’étranger est perçu comme l’envahisseur qui a toujours menacé historiquement la Grèce, selon un autre observateur de la politique locale, qui y voit un paradoxe: l’obsession historique du migrant contraste avec la perméabilité de la société grecque. Selon lui, une fois qu’ils sont intégrés à la société, les étrangers s’adaptent bien plus facilement qu’ailleurs.


Lors d’une soirée avec la jeunesse locale, dans le quartier de l'université d’Athènes, beaucoup confirment la réputation raciste du pays. «Tout le monde est raciste, dans une certaine mesure», affirme l’un d’entre eux, «lorsque les choses vont mal, on cherche toujours un coupable à l’extérieur».


«Les différences entre les nouveaux et les anciens États membres conduisent à un nouveau type de racisme au travail»

En 2008, alors que la situation économique du pays périclitait, un fossé se creusait également entre les immigrants de différentes ethnies, dont les moins gourmands niveau salaire faisaient baisser les taux moyens, à l’image des frontaliers en Suisse. «Les ethnies sont divisées en carrés d'immigrants jeunes et âgés, mais la spécialisation s'avère être un privilège presque exclusif des Albanais ou des Européens de l'Est, expliquait le média grec Kathimerini. Problème commun à tous, la charge de travail et les salaires journaliers qui chutent comme les indices boursiers. Les Grecs blâment les Albanais car les années précédentes, ils ont réduit le prix de 80 à 55/60 euros par jour pour l'artisan qualifié. Les Albanais et autres Européens reprochent aux Asiatiques (Pakistanais et Indiens) d'avoir fait passer leur travail à temps partiel de 40 à 25 euros. Les Asiatiques ont accepté le salaire journalier de 20 euros. Les Afghans et ceux du Continent Noir (tous issus de zones de guerre) vivent sur le fil du rasoir.»


De plus, l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie à l’Union européenne a encore compliqué la situation, puisque d’anciens illégaux sont devenus légaux. «Les différences entre les nouveaux et les anciens États membres conduisent à un nouveau type de racisme au travail et d'exclusion intra-européenne, expliquait alors le coordinateur du Forum des immigrés grecs. Les agences de placement déplacent des travailleurs bon marché d'un pays à l'autre.»


Racisme ou pas, comme nous le verrons dans le prochain épisode, les Grecs ont fait preuve d’une impressionnante solidarité face aux migrants qu’ils ont été forcés d’accueillir, alors qu'ils étaient pratiquement livrés à eux-mêmes. Tout comme c’est encore le cas aujourd’hui avec les réfugiés Ukrainiens. Mais pour combien de temps?


La suite au prochain épisode!

 

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