Votations du 13 juin: la parole est aux agriculteurs

Nous vivons dans une société de l’information, où la provenance de nos aliments est tracée, où la composition des produits est analysée en laboratoire et écrite sur l’étiquette, où les supermarchés vendent l’authenticité des produits en présentant des animaux heureux dans les pâturages. Mais que savons-nous vraiment sur les méthodes de culture de nos aliments? Ne serait-il pas juste d’avoir une compréhension plus proche de la réalité du monde agricole suisse? Comme nous voterons le 13 juin sur l’ eau potable et sur l’interdiction des pesticides de synthèse, la question est d’actualité.

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Loïc Waegeli, ingénieur en électronique EPF

Ces initiatives cherchent à assurer la qualité de l’alimentation et de l’environnement, pointant du doigt une situation prétendue dramatique: «Les pesticides de synthèse sont des poisons qui se retrouvent dans notre alimentation» et de plus ils «impactent la diversité biologique». Une «bonne intention, mais dangereuse» me dit une agricultrice bio rencontrée à l’abord d’un village, qui votera contre. «On est perçus comme la lie de la société, des cochons malpropres» complète-t-elle. Je découvre ainsi une incompréhension des pratiques des agriculteur·ice·s en Suisse, au fil des rencontres que je fais en travaillant une fois par semaine à la ferme.


Une différence de point de vue entre l'habitant·e de la ville de la campagne que j’ai à cœur de rapprocher. Cet article donne ainsi la voix à divers agriculteur·ice·s qu’on dit «conventionnels» ou «bios». Leurs interventions ont été anonymisées. Car il n’importe pas ici de savoir à qui reviennent certaines prises de position tranchées, plutôt en faveur, ou contre, les initiatives. Et parce que leur propos ont des éléments en commun, que je souhaite mettre en évidence, pour aller, une fois n'est pas coutume, au-delà du clivage entre «extrêmes». L'initiative pour une eau potable propre dénonce la présence de «résidus de pesticides au delà de la limite légale». Et celle sur les pesticides de synthèse vise quant à elle l'interdiction, parmi tous les produits phytosanitaires (ce qui signifie «pour le soin des plantes») spécifiquement des «compositions chimiques qui n’existent pas à l’état naturel, et qui présentent les plus grands risques pour les êtres humains et la nature». Quelles sont donc les pratiques d'utilisation des pesticides?


Christophe, un éleveur de taureaux engagé dans la défense professionnelle, reprend l'un des arguments majeur des opposant·e·s: «L’agriculture a diminué de 40% l’emploi des produits phytosanitaires en 15 ans.» De plus, il m'explique faire «un essai de culture de la betterave sans fongicide ni insecticide». Les agriculteur·ice·s assurent ainsi déjà aller dans le sens d'une réduction. Ils et elles tentent de traiter de manière plus ciblée, en travaillant tôt le matin lorsque les insectes ne sont pas sortis et donc où les pesticides leur sont moins nocifs, ou en aspergeant de produit uniquement les plantes non désirées.


Jean Charles, actif en grandes cultures et arboriculture, m'explique traiter les pommiers avant que les fruits n'apparaissent. Il est président d'une région de la faîtière d'agriculture vaudoise Prométerre, elle aussi opposée aux initiatives. Nous revenons sur l'historique de l'évolution de la branche.

Après la Deuxième Guerre Mondiale, l’industrie agroalimentaire s’est fortement développée et l’on a vu un recours massif aux engrais et aux pesticides de synthèse. «Quand vous sortez d’une période d’où les gens ont faim, les phytos c’est quand même une bonne solution.» C’est un argument qui a mal vieilli. Les entreprises de l’agrochimie ont mauvaise presse depuis que les dégâts sont observés sur l’environnement, et que les scandales sur la santé éclatent. On pointe alors du doigt les productions intensives, où on recourrait à ces «phytos» de manière préventive, et où antibiotiques (pour l'élevage) et engrais (pour la culture) seraient utilisés massivement pour favoriser la croissance. Cependant l’agriculture en Suisse s'est éloignée des pratiques intensives. Depuis les années 2000 et l’introduction des paiements directs, toutes «les exploitations doivent respecter les Prestations Écologiques Requises pour pouvoir livrer leur production».


«Dans le monde agricole, on est assez conscient aujourd’hui»

De plus, de nombreux agriculteur·ice·s s’engagent dans des labels, comme Bio Suisse, IP-Suisse ou Demeter. Ces organisations privées définissent un certains nombre de normes sur la production, qu’elles font contrôler par des inspecteurs. Elles s’occupent de plus de la vente des produits qui leur sont livrés par les agriculteur·ice·s. IP-Suisse met en avant le concept de production intégrée, une «appellation générique qui impose des traitements curatifs ou si certains seuils sont dépassés». Jean Charles explique ainsi que «notre approche est d’utiliser les produits phytosanitaires quand c’est nécessaire, au bon moment. Si on arrive à régler tous les problèmes en deux mois, on peut passer à quelque chose de moins impactant pour ne pas avoir de résidus dans les pommes à la récolte».

La famille Paussert, élevant des vaches, des chèvres, et des poules en montagne, m'en fait entendre le même écho: «Le but n’est pas de traiter systématiquement, c’est de traiter des foyers qui pourraient se développer». De leur point de vue, la profession a évolué: «Dans le monde agricole, on est assez conscient aujourd’hui, ce qui n’était peut-être pas le cas il y a trente ans, où on informait pas l’agriculteur de ces produits phytosanitaires». Ils et elles ne souhaitent plus recourir en grande quantité à des produits de synthèses vendus par les multinationales de la chimie, dont le coût est prohibitif. Pour l’anecdote, un agriculteur bio hésitant sur sa position m’a confié au téléphone «Je voterais oui pour envoyer un gros doigt d'honneur aux entreprises qui nous vendent ces produits, mais cela nous ferait quand même perdre une certaine liberté».

Quelle place existe-t-il donc pour les pesticides de synthèse? Un consensus semble se profiler pour une utilisation de manière ciblée, pour éviter les pertes complètes de récolte, en connaissant les risques qui y sont impliqués et en les respectant. Toutefois, la question de leurs effets sur les sols restent encore peu connus. «Les opposants disent que les produits parasitaires, il en reste des traces, mais que c’est très faible, que ce n’est pas dangereux pour la santé. On a jamais fait d’étude sérieuse là-dessus», soutient Pascal, qui s’occupe d’une petite exploitation aux critères de Bio Suisse, faisant de la vente directe. Il votera oui à l'initiative. Les opposant·e·s demandent plus de recherches, «que des solutions soient trouvées avant d’imposer le changement».


«L'enseignement n’a pas encore compris les enjeux de l'agriculture de demain»

C’est aussi aux écoles d’agriculture formant les apprenti·e·s, d’aborder le sujet des traitements chimiques et de l'écologie. La formation et la réflexion autour de ces sujets semble y avoir déjà débuté. Mais selon Rémi, un ingénieur agronome pratiquant une agriculture biodynamique, projetant de devenir conseiller en agriculture indépendant, «l'enseignement, en tout cas au niveau du CFC, n’a pas encore compris les enjeux de l'agriculture de demain. Si la formation ne l'a pas encore compris, comment ceux qui travaillent dans l'agriculture peuvent le comprendre?». Dans les approches plus «bio», il faut changer de façon de penser, d’accepter d’avoir de la perte. Pascal détaille que «l’idée c’est vraiment de renouveler mes sols, de remettre de la matière organique, pour dynamiser le microbiote qu’il héberge. En fait si on arrive à trouver le bon équilibre, j’aurais des plantes malades, mais si j’en ai que trois ou quatre sur mes cultures, je vais pas traiter massivement partout». La mise en place de nouvelles pratiques dans un délai court (de huit à dix ans selon l'initiative) provoque la levée des boucliers des opposant·e·s et de la plupart des agriculteur·ice·s. D'une part il y a la perception d'être une victime facile des «gens de la ville»... Rémi l'interprète ainsi: «C'est beaucoup plus facile de dire aux agriculteurs maintenant vous arrêtez d'utiliser des pesticides, que d'aller trouver Syngenta – un grand acteur de l’agrochimie – et de leur dire maintenant vous avez l'interdiction de vendre en Suisse». Les craintes sur l'avenir de la profession sont aussi multiples: rendements moins élevés, investissements dans de nouvelles infrastructures, méthodes complexes à maîtriser, disparition de certaines productions, rendues très difficiles. Une conséquence souvent évoquée est le fait de ne plus être concurrentiel face aux produits étrangers. «Si l'initiative passe, le prix du panier de la ménagère va monter. Pour celui qui n'a pas les moyens, il ira alors l'autre côté de la frontière.» défend Christophe.

Ce qui fait penser que les prix des aliments suisses pourraient monter, c'est que le bio est vendu plus cher en supermarché. Mais il est difficile d'expliquer pour quoi ce surcoût y est de 50%, alors que les rendements en bio baisseraient de l'ordre de 20 à 40%. Est-ce que cela serait du aux coûts supplémentaires pour contrôler la qualité? Aux paiements directs additionnels qui sont versés? À ce propos, Pascal ne comprend pas pourquoi «il doit payer pour adhérer à Bio Suisse, pour produire comme nos ancêtres» et souhaite donc que l’on reconnaisse «la production bio comme une production normale». Il faut sortir l’agriculture bio de son image de cherté, en augmentant les quantités vendues et en rendant son prix plus accessible. C'est l'idée qui anime ceux qui soutiennent les initiatives: que le bio soit «un droit, pas un privilège».

Afin que la concurrence avec l’étranger ne soit pas injuste, l'initiative contre les pesticides de synthèse demande par ailleurs l'interdiction de «l’importation à des fins commerciales de denrées alimentaires contenant des pesticides de synthèse ou pour la production desquelles des pesticides de synthèse ont été utilisés.». Cependant, ce sont les pays étrangers eux-mêmes qui définissent ce qu'est le bio. En cherchant à faire appliquer des normes de production à l’étranger, et donc à redéfinir ce qui est importé, «la Suisse violerait ses engagements dans le cadre de l’OMC», peut on lire dans le journal de Prométerre. Un contrôle à l'étranger semble pourtant réalisable, comme affirme le faire Bio Suisse pour ses produits importés. Cette démarche est d'ailleurs mise en avant par les chaînes de supermarchés. Mais quelle place veut on laisser à ces pratiques? Car en réalité, c’est bien la grande distribution qui est en grande partie responsables de la pression sur les prix.


«Il faut qu'on recrée ce lien entre producteur et consommateur»

Donc que répondre à l’argument du tourisme d'achat? Que les achats locaux, en lien avec les agriculteur·ice·s peuvent aider. «Le consommateur est prêt à payer une différence, si ça va au producteur. Il faut qu'on recrée ce lien entre producteur et consommateur, qui s'est pas mal perdu je dirais.» Cette pratique est plutôt le fait d'une minorité aujourd’hui. Ce n'est d’ailleurs pas perçu comme un modèle majeur pour le futur par Jean Charles: «Il y a une niche pour ces 10-20%, pour ces achats de promiscuité et pour le marché bio». Pourtant, en considérant la marge importante que dégagent la grande distribution, est-ce qu'il n'y a pas une possibilité de prix modestes en se passant des intermédiaires? La famille Paussert a tenté diverses démarches de ventes directes, défendant que «ce n'est pas aux consommateurs de payer la différence de ce que les industriels se mettent dans les poches». Un engagement clair de la part des consommateur·ice·s est cependant nécessaire: «Nous on doit se rendre attractif pour le consommateur, mais le consommateur doit aussi changer ses habitudes». La vente directe, les paniers et les épiceries locales existent déjà, mais il y a certainement encore beaucoup à faire pour rendre ces modèles plus attractifs. Voter non signifie respecter le travail et les efforts faits par les agriculteur·ice·s, directement concernés. Ceux-ci ressentent, pour la plupart, les initiatives comme une attaque envers leur profession, et de l'incompréhension de la part des gens de la ville. En face, celles et ceux qui votent oui sont motivé·e·s par des changements dans la vente, dans notre relation avec l'agriculture. Cela passe peut-être par l’arrêt de l’utilisation des pesticides, mais aussi en tenant compte des effets climatiques, des questions sociales et de la situation économique. Une réflexion a mener, en étant confiant face aux risques que cela représente.

«Le sujet est émotionnel: ça touche la nourriture, ça touche le territoire, c'est normal que tout le monde s'en mêle» Il reste que l'engagement des citoyen·ne·s envers d'autres démarches doit se montrer plus fort, et ne pas se cantonner à une «niche». Pour les «consommateur·ice·s», il ne faudrait pas seulement demander des changements, mais montrer une certaine cohérence, et participer concrètement à leur mise en place. De leur côté, les agriculteur·ice·s nous assurent «que les initiatives passent ou ne passent pas, on va continuer à réduire notre utilisation de produits phytosanitaires, ça c'est sûr... parce que les marchés nous le demandent». On peut ainsi demander une certaine confiance réciproque.

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