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Article rédigé par :

Amèle Debey

«Aujourd'hui, la servitude s’effectue plus par la sujétion que par la soumission»

Philosophe prolifique, fondateur de Front populaire, Michel Onfray refuse les étiquettes qu’on lui colle et renvoie ses détracteurs à leurs réflexes de caste. Dans cet entretien, il assume ses interventions médiatiques «par devoir», balaie l’accusation de feuille de route à CNews et réaffirme son combat contre l’«Empire maastrichien». De la gauche qu’il juge devenue celle des Thénardier au totalitarisme de la «servitude volontaire», il dresse un portrait sombre de l’époque: postvérité, nihilisme et démocratie sous tension.

onfray
© DR

Amèle Debey, pour L'Impertinent: comment vous présenteriez-vous, pour ceux qui ne vous connaitraient pas encore?


Michel Onfray: Disons philosophe, né le 1 janvier 1959 d’un père ouvrier agricole et d’une mère femme de ménage, auteur de plus de cent cinquante livres traduits en une trentaine de langues. J’ai publié une dizaine de livres de poésie, autant d’études sur des peintres contemporains, une pièce de théâtre, un scénario de film, des biographies, etc.


J’ai créé une université populaire où j’ai donné, pendant quatorze ans, des cours de philosophie gratuits devant plus de mille personnes à chaque séance. Avant que le pouvoir municipal du moment me prive de salle et contribue à la fin de cette aventure. J’ai créé une web TV et une revue souverainiste, Front populaire.

 

Qu’est-ce qu’un philosophe et quel est son rôle dans une société comme la nôtre? Qui semble à l’agonie à bien des égards?


Il y a plusieurs façons de l’être. On peut l’être sans avoir écrit de livres. Mais on peut aussi avoir écrit des livres de philosophie sans l’être, le destin de nombre de professeurs de philosophie prompts à dire que tel ou tel, d’ailleurs, n’est pas philosophe.


Un philosophe qui s’occupe de logique, d’esthétique, d’épistémologie, d’histoire de la philosophie n’est pas dans le même état d’esprit qu’un philosophe qui s’occupe de morale ou de politique par exemple.


On peut facilement tout ignorer des avis d’un philosophe spécialisé dans la musique dodécaphonique sur le monde comme il va. Mais les philosophes peuvent se faire intellectuels, comme Voltaire et Bergson, Sartre ou Camus, en intervenant sur l’actualité: l’affaire Calas et la Première Guerre mondiale pour les deux premiers, la défense de l’URSS et la guerre d’Algérie pour les seconds.

 

Vous avez dit dans une émission que ce sont les autres qui vous attribuent l’étiquette de philosophe. Certains de vos confrères, comme Barbara Stiegler, vous qualifient de «pseudo philosophe-médiatique». Qu’est-ce que cela vous inspire?

 

Cette militante mélenchoniste est une apparatchik de la philosophie universitaire. Je me moque bien de ce qu’elle pense et pas seulement de moi.

 

Dans une récente interview, vous disiez: «Je déplore que chez moi l’intellectuel recouvre le philosophe», qu’est-ce que vous vouliez dire par là?


J’ai pu écrire en effet plus de cent cinquante livres traduits en une trentaine de langues, mais c’est une phrase dite dans un entretien d’une heure extraite de son contexte et reprise par des professionnels de l’usine à clics qui travaillent pour tel ou tel, le parti mélenchoniste par exemple ou celui des macronistes, qui va générer ma réputation. C’est déplorable, au sens étymologique, mais c’est ainsi.


(Après j’en ai terminé avec les questions désagréables): ce qui revient beaucoup chez vous, c’est la dénonciation de l’Empire maastrichien, avec le tournant de 2005. Il me semble que Nicolas Sarkozy incarne cette trahison du peuple, alors qu’est-ce que vous faites sur CNews, qui lui voue littéralement un culte sur tous les tons? N’y a-t-il pas là une forme de contradiction à travailler pour les plus grands soutiens de celui qui représente tout ce que vous haïssez?


CNEWS n’est pas une idole essentialisée comme un dieu, ou un diable, de Babylone! J’ai publié chez Grasset qui publie aussi BHL et Grasset fait partie du groupe Bolloré: personne ne reprochera à BHL de rouler pour Bolloré!


À CNEWS, je n’engage que moi. L’émission s’appelle d’ailleurs Face à Michel Onfray et personne dans la maison ne m’a interdit d’aborder tel ou tel sujet, ou de l’aborder comme je l’aborde. Aucune feuille de route ne m’a été fournie par la direction.


Je suis d’ailleurs étonné que ceux qui me reprochent d’être une fois par semaine sur CNEWS ne trouvent rien à redire au fait que j’ai été mis à la porte de France-Culture et que je suis interdit de France-Inter, d’Arte, et autres supports du service public, depuis une dizaine d’années. Il faudrait donc que je ne parle plus sur le service public et pas non plus sur CNEWS? Il faudrait donc que, pour ces gens-là, je me taise définitivement, si je comprends bien!

 

Pourtant, dans une interview pour le Figaro l’année dernière, vous disiez ne pas aimer passer dans les médias. Qu’est-ce qui a changé?


Ah, les questions désagréables continuent donc tout de même. Allons-y…


Je n’aime toujours pas passer dans les médias. On peut faire des choses qu’on n’aime pas par devoir. Et je crois que ces temps-ci, on doit parler pour dire qu’on est contre la location d’utérus, la vente et l’achat d’enfants, la célébration de l’antisémitisme, celle du Hamas entre autres choses, le mépris des pauvres et des gens simples, l’Europe maastrichienne forte avec les faibles et faible avec les forts, donc forte avec les paysans mais faible avec les narcotrafiquants. J’effectue une variation sur la phrase de Malraux: «Faire la guerre sans l’aimer».


Dans votre émission sur CNews, on vous pousse à commenter des sujets que vous ne maîtrisez pas toujours – c’est ainsi que fonctionnent les chaînes d'info en continu – ne craignez-vous pas que cela contribue à abaisser le niveau du débat?


Suite des questions amicales si je comprends bien… Tout le monde aujourd’hui s’autorise de lui-même en donnant son avis sur tout dans les réseaux sociaux, mais je devrais être le seul à m’abstenir de dire ce que je pense?


On peut imaginer qu’après avoir écrit plus de cent cinquante livres, je dispose d’autant de légitimité, je ne dis pas plus, pour parler en citoyen que le premier venu.


Par ailleurs: qui serait habilité à décréter qui est habilité? Je crois que Macron a récemment répondu à ma question: lui et les siens, et personne d’autre.


Qu’on me pardonne donc, en ne maîtrisant pas tous les sujets, d’abaisser le débat. Je présume qu’à la place que vous occupez, vous maîtrisez tous les sujets et que vous contribuez à élever le débat.


Depuis que je vous suis, j’ai tout de même constaté un tournant dans votre discours: après les attentats de Charlie, puis après votre censure pilotée par Macron. Je ne suis d’ailleurs pas la seule à vous le dire: on se trompe? Vous dites que vous n’avez pas changé, que c’est la gauche qui a changé, mais n’avez-vous pas également changé un peu?


Suite des questions amicales, bien sûr…


J’ai l’âge d’avoir voté pour une gauche de gauche qui défendait les pauvres, les gens modestes, les simples, les défavorisés, les déshérités. J’ai aussi l’âge qui me permet de comprendre que la gauche ne défend plus ces gens-là. Comme moi je les défends toujours, cette gauche maastrichienne a bien sûr intérêt à faire croire que j’ai changé.


«La gauche a désormais pris le parti des Thénardier, pas moi»

Je fais paraitre en janvier un éloge de Proudhon qui est mon penseur politique de prédilection depuis que je l’ai découvert, quand j’avais dix-sept ans. 


Rédiger des contrats vétérinaires pour louer des utérus et acheter des enfants fabriqués par une mère porteuse, voilà, je pense, un progressisme que n'aurait pas apprécié le Victor Hugo qui, dans Les Misérables, défendait Cosette et Fantine, pas les Thénardier. La gauche a désormais pris le parti des Thénardier, pas moi.


D’ailleurs, à ce sujet, n’est-ce pas davantage la faute des journalistes qui se laissent influencer, que du président? L’influence de la Macronie sur les médias est-elle si importante que ça?


Non. J'attaque Maastricht depuis 1992 et les maastrichiens de droite et de gauche depuis la même date: je vous mets au défi de trouver une seule archive qui prouverait le contraire. J’ai tapé sur Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron, c’est vérifiable, et je taperai sur le prochain maastrichien. Voilà qui atteste que je n’ai pas changé.


Le départ de Macron ne sera hélas pas la fin du maastrchisme. Vous me verrez alors changer de cible, ce que vous appelez changer, mais pas d’idéal.


Dans 1984, de Georges Orwell, il est notamment question d’opposition contrôlée. Je me demandais à quoi cette notion pouvait être rapportée dans notre réalité?


Quand toute la classe politique finit, au second tour des élections présidentielles, par voter pour le candidat maastrichien qui reste en lisse sous prétexte d’antifascisme ou d’arc républicain alors que Marine Le Pen, c’est le Chirac des années 70  et encore: ce Chirac-là parlait du bruit et des odeurs des immigrés - , on voit bien qu’il existe un front commun entre Macron et Mélenchon qui montrent à Marseille qu’ils s’entendent bien.


«Les maastrichiens veulent en finir avec la paysannerie traditionnelle au profit d’une industrialisation de l'alimentation»

Ou entre Manon Aubry, députée européenne de la France insoumise qui, devant les caméras, tout sourire, enthousiaste, saute au cou d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, pour la féliciter de sa réélection à ce poste!

 

Passons à un sujet plus déterminant: l’économiste Charles Gave – que vous connaissez bien je crois – estime que les crises successives auxquelles font face les agriculteurs visent à les déposséder de leurs terres pour les vendre à BlackRock et consorts. Qu’en pensez-vous ?


Non, je ne le connais pas bien. On s’est rencontrés une fois pour un débat sur son média.


Je crois que les maastrichiens veulent en finir avec la paysannerie traditionnelle au profit d’une industrialisation de l’alimentation. Ils travaillent en effet à la production de minerai de viande par clonage de cellules animales. Cette viande artificielle remplacera dans deux ou trois générations la viande produite par les paysans. 


Cette industrie extrêmement polluante – ordinateurs, centrifugeuses, réfrigérateurs, congélateurs, incubateurs, azote liquide, etc. est validée par véganes et végétariens hypnotisés par la disparition de la souffrance animale qui, pendant ce temps, ne voient pas que leur idéologie fonctionne comme un Cheval de Troie du dispositif du meilleur des mondes qui se prépare…

 

Je ne sais pas si vous en avez entendu parler, mais un ancien colonel suisse, Jacques Baud, vient d’être sanctionné par l’Union européenne – tout comme le Français Xavier Moreau – pour propagande prorusse. On lui reproche de propager des théories du complot, alors qu’il cite exclusivement des sources ukrainiennes et américaines. Il est interdit de voyage dans l’UE (alors qu’il vit à Bruxelles) et ses comptes sont bloqués. Aucune réaction des autorités suisses et encore moins des médias. Ma question est simple: vit-on encore en démocratie?

 

Je ne connais pas cette personne et j’ignore ce qui lui est arrivé.

 

J’ai publié en 2019 une Théorie de la dictature pour affirmer, en regard du 1984 d’Orwell, que nous n’étions plus en démocratie. J’ai fait de même avec Le fétiche et la marchandise. Capitalisme et réification (2024), cette fois-ci en regard du Meilleur des mondes de Huxley.


«Le totalitarisme est devenu celui de la servitude volontaire»

Il faut changer de paradigme et ne plus demander aux totalitarismes du XXᵉ siècle de nous fournir le modèle de la dictature. Elle était alors casquée, armée, bottée, militarisée, avec camps, miradors et barbelés. Ce n’est pas parce que les casques et les chars ont disparu qu’il n’y a plus de totalitarisme comme chez Orwell. En revanche, comme chez Huxley, le totalitarisme est devenu celui de la servitude volontaire: smartphone, applications, réseaux sociaux, caméras de surveillance, traçage, puçage, algorithmes, carte de crédit, badges, GPS, etc., sont les instruments de la servitude qui s’effectue plus par la sujétion que par la soumission.

 

Pour aborder maintenant un sujet plus philosophique: vous citez parfois l’anecdote du détenu émerveillé par un écureuil alors qu’il est enfermé dans un camp de concentration. Cela me fait réfléchir sur la nécessité du malheur pour entrevoir le bonheur? Le problème de notre société ne vient-il pas du fait que la majorité des gens ont assouvi leurs besoins primaires? On ne sait plus pourquoi être malheureux, mais on en a besoin? Car l'un ne va pas sans l’autre?


Le «sujet plus philosophique» qui apparait enfin est donc la treizième question sur un entretien qui en compte quatorze… Quand je vous disais que je déplorais que mon travail philosophique arrive bien après l’écume des jours…


Le nihilisme de notre époque se définit par l’absence de sens, le défaut de valeur, la fin de la morale, la disparition de la boussole, la mort de toute transcendance, la fin de la vérité, le triomphe de la postvérité, autrement dit, la domination des fake news.


En relation avec cela: un alcoolisme d’effondrement dans le binge drinking, une consommation généralisée de stupéfiants, de la coke mondaine au gaz hilarant des lycéens, une ingestion massive d’anxiolytiques, d’antidépresseurs, de somnifères, une multiplication des conduites à risque, une explosion des addictions, de la pornographie aux jeux vidéo, sinon aux séries.


Nous sommes dans le temps des derniers hommes qui régressent vers celui, tribal, des premiers hommes: les territoires perdus de la République sont les territoires reconquis par les mâles dominants de l’époque préhistorique. Nous vivons à nouveau dans l’époque de La guerre du feu.  


Je ne veux manquer de respect à personne, mais j’ai toujours vu en la religion un simple outil d’instrumentalisation de la spiritualité par l’homme. Qu’en pensez-vous?


Pas seulement. Elle est «le soupir de la créature opprimée» comme disait un Marx conchié par les néo-marxistes du jour, qui sont devenus sensibles non plus aux clochers mais aux minarets. Elle permet de vivre à ceux qui ne veulent pas mourir et qui mourront un jour.


Feuerbach a bien expliqué la façon qu’ont les hommes de construire Dieu à leur image inversée: je ne peux pas tout, Dieu peut tout. Je ne sais pas tout, Dieu sait tout. Je meurs, Dieu ne meurt pas, etc. afin de se prosterner au pied de cette idole de la puissance fabriquée par eux-mêmes afin de lui demander, par la prière, de recevoir un peu de cette puissance qui leur fait défaut.


Dieu durera autant que les hommes. Il mourra en même temps que le dernier homme.

4 commentaires


mivonlanthen
il y a 3 jours

La phrase la plus importante de l'interview!:

"le totalitarisme est devenu celui de la servitude volontaire: smartphone, applications, réseaux sociaux, caméras de surveillance, traçage, puçage, algorithmes, carte de crédit, badges, GPS, etc., sont les instruments de la servitude qui s’effectue plus par la sujétion que par la soumission." En fin de compte, c'est par l'intermédiaire de la technologie que les possédants nous "possèdent", nous trompent. Ce qui est grave, c'est que peu de gens en sont conscients. Et lorsqu'ils le seront ce sera trop tard, ils seront pris dans une cyber camisole de force. Résistons mes amis et n'acceptons pas la suppression du cash!... Et rappelons-nous que nous avons tous une arme absolue: un bulletin de vote!

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pierre.flouck
il y a 3 jours

Suite de mon commentaire parti involontairement!

Onfray accusait donc les non- vaccinés de transmettre une maladie mortelle comme le ferait un sidéen cachant sa maladie à son/sa partenaire! Par la suite devant l’évidence que les covido- critiques avaient eu raison sur presque tout il a retropedalé timidement. C’est peut-être une des raisons qui fait qu’il n’apprécie pas la philosophe Barbara Stiegler qui , elle, a été une éminente critique des dérives covidiennes! Je suis également stupéfait qu’il ne connaisse pas Jacques Baud; il me semble que si l’on s’intéresse un tant soi peu à la question ukrainienne on devrait connaître ceux qui ont un avis autre que les médias traditionnels ( Alain Juillet, Caroline Galactéros, Éric Hoesli,etc).

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Jacques Pagnoux
Jacques Pagnoux
il y a 3 jours
En réponse à

Comme vous, je suis particulièrement stupéfait de constater que Michel Onfray ne connaisse pas Jacques Baud. Il est devenu malgré lui l'emblème de toutes les dérives inquiétantes de l'Europe actuelle, par la privation brutale et illégale de tous ses droits, de tous ses moyens d'existence, du jour au lendemain et sans jamais avoir eu un mot d'information préalable.

Malheureusement son cas devient, à mon avis le cas d'école, en noir, des dérives actuelles encouragées par le gouvernement français, dont le ministre des affaires étrangères en personne est venu annoncer la mise à l'index nominative de personnes qui ont pour seul crime de décrire le réel militaire de la situation en Ukraine, mais aussi le réel de la situation économique de…


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pierre.flouck
il y a 3 jours

Intéressante cette interview de Michel Onfray que je rejoins sur plusieurs points : critique de la gauche qui a trahi ses aspirations initiales, critique des dérives societales ( wokisme,cancel culture, GPA), critique de l’UE et de la mondialisation.

Par contre il me semble trop prolifiques dans ses écrits ( plus de 150 livres!) et comme vous le relever a des avis trop péremptoires sur des sujets qu’il ne connaît d’évidence pas .

Il ne faut pas oublier que lors du Covid il était à fond dans la pensée dominante ( confinement, pass sanitaire, vaccination généralisée, etc) allant même jusqu’à comparer les non- vaccinés à des sidéens cachant leur maladie à un/e pa

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