Xenia Fedorova, Jacques Baud: mais de quoi l'Europe a-t-elle si peur?
- Amèle Debey

- il y a 3 jours
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À écouter les commentateurs géopolitiques des principaux médias français, l'ombre de Poutine planerait sur toutes les opérations d'ingérence dont l'Europe est la cible. À force d'attribuer autant d'ingéniosité et de pouvoir à la Russie, les experts de plateau ne sont-ils pas finalement ses meilleurs propagandistes et ses plus vocaux promoteurs?

Car c'est bien le paradoxe: rien ne sert mieux un adversaire que de le décrire comme omnipotent. Les mêmes plateaux nous expliquent, parfois dans la même émission, que l'armée russe piétine depuis quatre ans devant des villages du Donbass, que son économie ploie sous les sanctions et que son régime s'essouffle – puis qu'elle est capable de faire converger soixante mille Marocains vers une plage de Ceuta depuis un immeuble de Saint-Pétersbourg. Il faudrait choisir. Une puissance ne peut pas être simultanément à bout de souffle et démiurgique.
Et si l'on tranche pour la seconde hypothèse, il faut en assumer la conséquence: on offre gratuitement à Moscou l'image qu'elle dépense des fortunes à se donner. Rien ne flatte davantage un service d'influence que de s'entendre attribuer, par ses cibles elles-mêmes, une maîtrise parfaite de la causalité. La guerre froide connaissait déjà l'exercice sous le nom de missile gap: une surestimation méthodique de l'adversaire, moins destinée à l'analyser qu'à justifier ce que l'on avait déjà décidé de faire. Ceux-là même qui sont les plus prompts à qualifier la moindre analyse à contre-courant de «prorusse» sont, en fin de compte, les notaires les plus zélés de la légende qu'ils dénoncent.
Ceuta, ou la preuve par l'absence de preuve
Jeudi 30 juillet, des dizaines de milliers de Marocains franchissent la frontière avec l'enclave espagnole de Ceuta. Sur LCI, les experts ne perdent pas beaucoup de temps avant de cibler la Russie derrière ce qui est qualifié de tentative de déstabilisation des pays européens.
Que sait-on, en réalité? Que tout est parti de publications Instagram laissant entendre que la frontière s'ouvrait, de groupes Facebook suivant les patrouilles des garde-côtes, et de vidéos TikTok indiquant par où nager. Que le ministère marocain de l'Intérieur a incriminé «l'exploitation de l'espace numérique» et «la diffusion de désinformation», sans apporter le moindre élément de preuve. Que le gouvernement espagnol a tenu des propos similaires, tout aussi peu étayés.
Qu'ensuite un réseau de sites prorusses ait massivement recyclé les images de Ceuta est tout à fait possible. C'est du moins la version de la diplomatie ukrainienne. Mais un réseau de propagande qui exploite un événement ne signifie pas qu'il l'a provoqué. Entre les deux, il y a exactement la différence qui sépare le charognard du prédateur. Désigner Moscou, c'est dispenser Rabat, Madrid et Bruxelles de tout examen de conscience. C'est de l'analyse géopolitique du niveau de la police d'assurance.
L'hypothèse qui explique tout n'explique rien
Cet exemple est le dernier d'une longue série, au scénario répétitif: quoi qu'il arrive, c'est toujours la faute des Russes. Et lorsque ces hypothèses sont balayées et démenties, aucun correctif n'est posé, comme le relevait Maxime Chaix dans un article d'intérêt public, publié ici même.
(Re)lire notre article: «Guerre hybride» russe: une menace gonflée par des fake news récurrentes
Il y a là un problème qui dépasse le journalisme et touche à la méthode. Une thèse qui rend compte de tout – des incendies, des sabotages, des scrutins, des émeutes, des rumeurs TikTok – et qu'aucun démenti ne vient jamais entamer n'est pas une thèse scientifique. C'est une croyance. Karl Popper avait un mot pour cela: l'infalsifiabilité. Le propre d'une analyse sérieuse est de pouvoir être démentie; le propre d'un dogme est de digérer ses démentis.
Petit florilège
Sur BFM, le 3 août, on va même jusqu'à se demander si Poutine ne serait pas également derrière l'attentat de Moscou. Rappelons les faits: le 1ᵉʳ août, un engin artisanal explose devant un restaurant de la place Koudrinskaïa, à deux kilomètres du Kremlin. Trois morts, vingt et un blessés. La cible probable: Alexandre Tchaïko, commandant en chef des forces aériennes russes, qui dirigeait le district militaire ayant opéré à Boutcha en 2022. Aucune revendication, mais un mode opératoire – généraux visés, colis piégés – dont Kiev a déjà revendiqué plusieurs occurrences.
Entendons-nous bien: les opérations d'influence russes existent, elles sont documentées, et certaines sont grossières. C'est précisément pour cela que l'attribution réflexe est une faute. À hurler au loup pour chaque rumeur, on rend inaudible l'alerte le jour où le loup se présente. Ceux qui crient «désinformation russe» sur tout ce qui bouge ne protègent pas le public: ils l'anesthésient. Et ils offrent aux campagnes réelles la meilleure des couvertures: celle du soupçon systématique porté sur ceux qui les dénoncent.
L'aveu de faiblesse
Les tentatives de bâillonner des individus affublés de l'étiquette «prorusse» et relégués au rang de sous-citoyens interrogent également dans une Europe qui n'a plus de démocratique que le nom.
Récemment, c'est la chroniqueuse des médias de Vincent Bolloré, Xenia Fedorova, qui a goûté à la liberté d'expression 2.0 à la française. L'ancienne dirigeante de RT France s'est vu notifier le 29 juillet un arrêté ministériel d'expulsion signé par l'Intérieur, au motif que son comportement «porte atteinte aux intérêts fondamentaux de l'État» et que sa présence constituerait «une menace particulièrement grave et actuelle pour l'ordre public».
Assignation à résidence, pointage quotidien au commissariat, gel des avoirs. Le tribunal administratif de Paris a rejeté son référé-liberté le 3 août. Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a justifié la mesure par «de nombreux propos qu'elle a pu tenir»; son homologue des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, l'a qualifiée d'«agente d'influence».
Manifestement, personne au gouvernement n'a jamais entendu parler de l'effet Streisand, ni même de Voltaire. Xenia Fedorova était une chroniqueuse; elle est devenue un symbole, une cause, et un cas d'école cité dans toute l'Europe. Ses arguments, qui n'auraient intéressé qu'un public de niche, ont été offerts en prime time à l'opinion continentale par ceux-là mêmes qui voulaient les étouffer. On peine à comprendre comment on entend lutter contre un mal dont on recopie les codes.

Pire, cela envoie un message consternant à la population. Fedorova étant loin d'avancer masquée, le gouvernement français, en essayant de la faire taire, démontre le peu de confiance qu'il a dans l'esprit critique de ses citoyens. Le cordon sanitaire médiatique de nos amis Belges a fait des émules!
Et le résultat est parfaitement contre-productif. Chaque interdiction confirme, aux yeux d'une part croissante du public, l'hypothèse qu'on lui cache quelque chose. La défiance n'est pas un virus importé de Moscou: elle est produite ici, par des institutions qui préfèrent supprimer la contradiction plutôt que d'y répondre. Aucune campagne d'influence étrangère n'a jamais fait pour la crédibilité du Kremlin ce que nos propres gouvernements accomplissent en un arrêté.
De quoi l'UE a-t-elle si peur?
Notre compatriote et chroniqueur Jacques Baud le diagnostiquait dans l'un de nos échanges vidéos: cette crispation irrationnelle est un terrible aveu de faiblesse.
Un pouvoir sûr de son récit n'a pas besoin de faire taire ceux qui le contestent. Il les laisse parler, et les réfute. S'il ne le fait pas, c'est soit qu'il ne le peut pas – et le problème n'est plus la propagande adverse, mais la solidité de ses propres arguments – soit qu'il redoute l'examen. Dans les deux cas, l'expulsion tient lieu de démonstration.
Pour exiger de nos commentateurs un peu de jugeote dans l'analyse et de nos autorités un peu moins de fébrilité dans les décisions ne signifie pas que l'on nourrit la moindre affection pour la Russie. On peut tout à fait ne pas aimer Poutine... et apprécier encore moins d'être pris pour des cons!




"... d'être pris pour des cons!"
Qu'a-t-il de particulier, ce drone, pour qu'aussitôt on l'attribue à la Russie? A-t-il un marquage, une couleur, une forme, une odeur, une fumée, un bruit, une trajectoire qui permettent d'en déterminer la provenance ?
C'est douteux. Et même si c'était le cas, en déterminer la provenance ne dit rien de ceux qui l'ont fait voler, ce ne sont pas forcément les mêmes.
Exemple des Russes approvisionnés en drones par l'Iran. Les drones sont iraniens mais ce sont les Russes qui les envoient.
Autre exemple, celui des drones utilisés par l'armée suisse mais achetés aux Israéliens. Dire qu'on voit un drone israélien dans le ciel suisse ne signifie pas qu'Israël nous attaque !...
En fait,…