Missiles, drones et baignade: la belle saison à Odessa
Julien Monchanin · 9 août 2026 · 25 min de lecture
Ville cosmopolite chargée d’histoire, station balnéaire prisée et point d’accès stratégique à la mer Noire, Odessa est quotidiennement ciblée par la Russie depuis quelques semaines. Ce qui n’empêche pas touristes et baigneurs d’y affluer depuis les quatre coins de l’Ukraine. Sur place, le contraste entre ambiance décontractée et menace permanente est saisissant.
Odessa, Frantsuzky boulevard. Un vieil immeuble de 17 étages bâti à la fin des années 70. Aussi massif que vétuste, le bâtiment compte une centaine de logements. Ici, à quelques minutes à pied des plages, vivent essentiellement des familles modestes d’Odessites. Beaucoup sont toutefois parties, comme en témoignent les nombreuses lumières qui restent éteintes à la nuit tombée. C’est au 10ᵉ étage de cet immeuble que Marina, 35 ans, a grandi et vit toujours avec ses parents. L’appartement familial offre une vue imprenable sur la mer Noire. C’est là que nous passerons les dix prochains jours.
Odessa est surnommée Perle de la mer Noire
Modèle photo à ses heures, Marina a étudié le management. Admiratrice du chanteur Andriy Kuzmenko (qu’elle aurait bien aimé voir à la place de Zelensky, mais qui est malheureusement décédé en 2015), elle travaillait avant la guerre comme assistante dans une entreprise de semences, activité assez commune à Odessa, plaque tournante du commerce de céréales dont les terminaux portuaires accueillent toujours des navires du monde entier. L’emplacement est stratégique: avec ses voisins de Tchornomorsk et de Pivdennyi, c’est le seul port d’importance de la côte encore contrôlé par l’Ukraine.
En 2022, le conflit est venu tout chambouler dans la vie de la jeune femme. Marina s’est réfugiée chez des amis, en Suisse. Le 25 mars 2024, alors qu’elle séjourne brièvement à Odessa et se promène sur le boulevard, un missile russe frappe le jardin botanique, à quelques dizaines de mètres d’elle. Le choc la traumatise. Elle ne dort plus et le bruit de l’explosion de la «raketa» commence à la hanter. Le médecin lui prescrit un traitement que, faute de moyens et d’assurance, elle ne pourra suivre en Suisse. La voilà donc de retour à Odessa. «Je suis sous l’effet des cachets, c’est pour ça que j’ai beaucoup grossi et que je parle lentement, mais que je ne suis pas effrayée et que je peux dormir», se justifie-t-elle.
Alertes aériennes en continu
L’an dernier, son traitement s’est alourdi suite à une autre attaque visant une implantation industrielle viticole de son quartier. Le 5 juin 2025, Marina voit passer plusieurs drones devant sa fenêtre, puis entend le fracas assourdissant de la destruction du site, qui fait depuis l’objet de débats touchant à sa future destination. Un promoteur souhaitait construire sur place un immeuble résidentiel, mais la cour d’appel d’Odessa a récemment confirmé le statut de monument historique du complexe.
C’est le premier des troublants paradoxes d’Odessa: tandis que les frappes sur la ville et ses environs sont régulières, que les dégâts humains et matériels y sont en ce moment quotidiens, les constructions neuves de grande envergure s’y multiplient. Ainsi, alors que nous cheminons dans son quartier, Marina nous montre tour à tour les dommages causés par un drone au dernier étage d’un bâtiment de l’université qu’elle a fréquentée, puis les travaux de construction d’un impressionnant immeuble résidentiel de 24 étages.
Entre les deux, résonne la longue sirène d’une alerte aérienne puis, moins de deux minutes plus tard, se fait entendre une détonation sourde dont on perçoit bien la courte vibration, et cependant assez sonore pour nous faire sursauter. «Votre cadeau de bienvenue», plaisante Marina, demi-sourire aux lèvres.
On apprendra peu après qu’à quelques kilomètres de là, un missile balistique a touché le site d’une entreprise. Le lendemain, le bilan s’établira à onze blessés, dont un dans un état grave. De façon générale, les bilans finaux de ces attaques sont difficiles à obtenir: les frappes étant innombrables et incessantes, chaque incident est rapidement laissé de côté par les canaux d’information. De même, la localisation exacte des points d’impact n’est quasiment jamais fournie, bien entendu dans le but de ne pas en informer l’ennemi.
Dernier étage de l'immeuble de l'université de Marina.
Wine Factory
Sur leurs téléphones, les Ukrainiens ont tous installé l’application Air Alert!, qui les avertit quelques secondes avant que ne retentisse la sirène. Le système est globalement fiable et distingue des missiles et des drones dont il nous propose parfois de suivre les trajectoires en direct. Pendant notre séjour, nous entendrons pourtant bien deux ou trois fois les déflagrations causées par des missiles avant même le déclenchement des alertes. Autre limite du système: l’inévitable permanence d’alertes qui ne sont pas toujours suivies d’effet et, de ce fait, poussent inconsciemment une partie de la population au relâchement. Notons qu’à cette appli officielle s’ajoutent les groupes Telegram par lesquels les citoyens se renseignent sur la localisation approximative ou les résultats de chaque attaque. Enfin, trois courtes sirènes signalent aux habitants que l’alerte est terminée.
Décontraction… et panique
Pendant dix jours, du 7 au 17 juillet, des décès de civils surviendront presque quotidiennement dans le district à la suite d’attaques russes. En va-t-il toujours ainsi depuis le début de la guerre? «Non, ça s’est surtout intensifié depuis un an et demi. C’était assez calme en mai et juin, avec de plus longues périodes sans alerte. Et puis c’est de nouveau reparti depuis votre arrivée», commente Marina. Un regain d’activité qui fait sans doute suite à la succession d’attaques menées par des drones ukrainiens en mer d’Azov du 6 au 10: 48 navires y auraient été frappés en 120 heures. Mais les accalmies ne présentent aucune garantie, comme en témoigne l’attaque de drones lancée fin mai sur un centre commercial d’Odessa.
Changement de décor. Direction la plage. Entre d’un côté le port d’Odessa et le centre historique (au nord), et de l’autre le quartier branché d’Arcadia, avec ses grands buildings flambant neufs et ses hôtels de luxe (au sud), le littoral touristique s’étire sur sept kilomètres. Le long de celui-ci s’observent quelques disparités, de l’ambiance plutôt familiale et de la concentration de retraités du secteur de Langeron aux jeunes fêtards et aux classes aisées de celui des Dauphins et d’Arcadia, en passant par les deux autres plages plus populaires d’Otrada et des Chiens. Partout cependant, les sections publiques sont bondées et les clubs privés bien remplis, en particulier le week-end.
L’atmosphère ressemble de loin à celle d’une station balnéaire normale: décontraction et sourires sont partout de mise. Les alertes (en particulier aux drones) sont traitées avec une certaine désinvolture par l’essentiel des vacanciers: même si Odessites et touristes scrutent leurs téléphones lorsque se déclenche la sirène, ils ne se bousculent guère à l’entrée des abris anti-aériens disposés ici et là. Et à y regarder de plus près, d’autres détails font tiquer,
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Ville cosmopolite chargée d’histoire, station balnéaire prisée et point d’accès stratégique à la mer Noire, Odessa est quotidiennement ciblée par la Russie depuis quelques semaines. Ce qui n’empêche pas touristes et baigneurs d’y affluer depuis les quatre coins de l’Ukraine. Sur place, le contraste entre ambiance décontractée et menace permanente est saisissant.
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