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Make AI Great Again

Trump
© Grok

L’histoire a parfois l’humour féroce des tragédies grecques, et la Silicon Valley vient d’en faire l’apprentissage à ses dépens. Pendant des décennies, le temple californien de la tech s’est vécu comme une enclave libertarienne préservée des miasmes de l’intervention étatique. Un espace pur où le capital-risque régnait sans partage et où l'État n'était toléré que pour financer la recherche fondamentale de la DARPA avant de s'effacer sagement et, au pire, coopérer gentiment avec la NSA. 


À l’approche de l’élection présidentielle de 2024, les grands barons de la tech étaient terrorisés par ce qu’ils ressentaient comme une crise d’autoritarisme de la part de l’administration démocrate. Un mélange insidieux dénoncé par Marc Andreessen durant la campagne présidentielle de contrôle idéologique des modèles de langage à des fins de contrôle social, d’étouffement du logiciel libre pour concentrer l’IA sur quelques acteurs sous contrôle, de lutte contre la haine visant en réalité leur opposition politique et d’exclusion bancaire des récalcitrants. 


«La Silicon Valley se retrouve face à un État-actionnaire qui s'invite au conseil d'administration»

Ralliés aux Républicains, ces barons de la tech ont cru trouver leur salut en pactisant avec Trump. Marc Andreessen, armé de ses millions et de sa superbe, rejoignant Peter Thiel et Elon Musk, est allé faire allégeance à Donald Trump pour briser ce qu’il pressentait comme un cartel technologique d'État démocrate.


Mais il y a quelques jours, l’ironie du sort est venue frapper à la porte des oligarques de la tech américaine. En fuyant la régulation technocratique, ces brillants esprits ont précipité l’avènement de l’administration qui s’annonce comme la plus dirigiste et interventionniste de l’histoire moderne des États-Unis. La Silicon Valley rêvait d’un retour au laissez-faire libéral; elle se retrouve aujourd’hui face à un État-actionnaire qui s'invite à la table du conseil d'administration.


Ce séisme doctrinal trouve son théoricien en la personne du vice-président JD Vance, à l’occasion de récentes déclarations dans un podcast. Ces médias qui, dans la sphère MAGA, ont remplacé une presse traditionnelle tombée en disgrâce. Loin des dogmes républicains réaganiens de la dérégulation, Vance est habité par une anxiété historique profonde: celle de voir le déploiement de l’intelligence artificielle reproduire les fractures abyssales de la première révolution industrielle, qui avaient fini par jeter l'Europe dans les bras du fascisme et du communisme.

 

Pour Vance, l’intelligence artificielle est par nature une technologie fondamentalement communiste, en ce qu'elle tend inéluctablement à la centralisation absolue des données, du pouvoir et des richesses. Dès lors, la réponse ne peut plus être libérale. L'État ne peut plus se contenter de ramasser les morceaux a posteriori par le biais d’une redistribution fiscale passive. Il doit intervenir en amont, par une logique de prédistribuition de la valeur qui donne aux travailleurs et à la nation un droit de propriété direct sur l'infrastructure algorithmique. 


Et il est sérieux! L'administration Trump a déjà posé en août 2025 un jalon historique en convertissant onze milliards de dollars de subventions du CHIPS Act en une participation de 10% dans le capital d’Intel, assortie de conditions préférentielles. Le tabou de l'État actionnaire est tombé, et c'est la droite américaine qui l'a brisé.


«Nous assistons à la naissance d'un nouveau modèle économique de l'État stratège»

La convergence transpartisane qui s'est opérée autour de cette idée est sans doute le phénomène politique le plus fascinant de cette décennie. Lorsque le vieux sénateur socialiste Bernie Sanders dépose son projet de loi visant à créer un fonds souverain national de sept mille milliards de dollars, alimenté par une taxe d'équité confisquant 50% des actions de toute entreprise d'IA de premier plan, on aurait imaginé la droite américaine s'unir pour crier au communisme. Au lieu de cela, JD Vance répond calmement que le président adore l’idée. 


Make AI Great Again


Il faut se rendre à l’évidence, nous assistons à la naissance d'un nouveau modèle économique de l'État stratège, qui lorgne étrangement du côté de Singapour ou des pétromonarchies du Golfe. Le débat public, aux USA, s'est déplacé: il ne s'agit plus de savoir si les algorithmes vont détruire le travail, mais comment capter la rente pour anesthésier une plèbe désœuvrée avant qu'elle ne prenne les armes. Le plan Sanders, tout comme le manifeste de Sam Altman sur la politique industrielle de l'âge de l'intelligence artificielle, propose de transformer la valeur marchande de l'IA en un gigantesque système de redistribution directe. Un dividende citoyen annuel d'un millier de dollars calqué sur le modèle du fonds pétrolier de l'Alaska. C'est le triomphe de l'anesthésie par la rente, la consécration d’une nouvelle forme de capitalisme où le citoyen devient l'actionnaire rentier d'un empire algorithmique dont il a abdiqué le contrôle.


Mais pendant que l'Amérique organise le partage de son butin technologique, l'Europe, elle, s'agite dans sa basse-cour réglementaire avec la panique désordonnée des colonies qui sentent le vent tourner. Les podcasts où JD Vance s'exprime étant souverainement méprisés par la presse, la seule information d’importance qui soit arrivée aux oreilles des médias mainstream concernant l’interventionnisme de l'État américain dans l’IA se résume à l’interdiction à l’export de la dernière version de Claude, qui suscite des remous. Remous qui paraîtront insignifiants demain quand les Européens réaliseront la mutation en cours du capitalisme américain.


Face aux tensions géopolitiques et à la militarisation évidente de l'IA par Washington, Bruxelles tente de reconfigurer ses défenses dans l'urgence à coups de directives territoriales et de grands élans de souveraineté tardifs. Ceux-ci manquent de crédibilité, tant la plupart sont portés par ceux qui vendaient l’avenir de leurs nations aux GAFAM il y a encore peu de temps.


«Cela fait trente ans que l'Europe a consenti à sa propre vassalisation numérique»

Une stratégie de guérilla sympathique, presque poétique et lyrique dans les allées de Vivatech, mais qui occulte la dure réalité de notre condition: cela fait trente ans que l'Europe a consenti à sa propre vassalisation numérique. En déléguant méthodiquement nos infrastructures de données, nos systèmes d'exploitation et nos cerveaux à Big Tech, nous avons renoncé à la maîtrise de notre destin technologique pour le confort d'un statut de consommateurs dociles, isolés dans un cadre réglementaire censé nous protéger.


Le grand débat américain sur le dividende citoyen et la nationalisation partielle met en lumière la tragédie qui va se jouer en Europe. Pour nationaliser des géants et en distribuer des dividendes à sa population, encore faut-il posséder des géants. On ne peut pas prélever une taxe d'équité de 50% sur une chimère, ni transférer des actions de champions nationaux qui n'existent pas vers un fonds souverain européen. Sans entreprises de taille mondiale sous notre juridiction, la notion même de dividende citoyen n’est pas une option sur le vieux continent.


L'Europe est condamnée à une double peine: elle subira de plein fouet l'onde de choc sociale de l'automatisation et de la destruction des emplois intermédiaires, mais elle n'aura aucun moyen de financer l'amortisseur social de cette transition. Nous serons réduits à importer des modèles propriétaires ou à nous rassurer avec de l'open source financé par d'autres, tout en taxant des miettes à la marge par des mécanismes de conformité épuisants qui achèvent de pousser nos propres startups à l’exil ou à l’exit, au profit d’un acteur américain.


Les citoyens américains toucheront peut-être un jour leur rente sur l’algorithmique, financée par la domination globale de leurs plateformes. Mais les citoyens européens contempleront les ruines de leur modèle social, victimes d'une colonisation numérique que les politiques d’aujourd’hui, ceux-là même qui s’agitent en ce moment, ont très largement contribué à mettre en place.

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