L’essence du phénomène «Suisse»
- Bernard Wicht

- il y a 1 jour
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Dans ma chronique du 7 décembre 2025 sur une éventuelle crise finale du capitalisme, je concluais en disant que je reviendrais examiner spécifiquement la position de la Suisse dans le chaos géopolitique ambiant. J’étais alors loin de me douter qu’un philosophe allemand viendrait à ce point éclairer ma lanterne dans l’appréhension de ce que j’appelle ici le phénomène «Suisse».
(Re)lire la chronique: Et si nous vivions la fameuse crise finale du capitalisme?
Ce philosophe, c’est Peter Sloterdijk, une des figures les plus renommées de sa discipline, dont les travaux ont été traduits en plusieurs langues, dont le français. Il s’exprime au cours d’un long entretien accordé à la NZZ, dans son édition du 23 mars 2026, à l’occasion de la sortie de son dernier livre, Der Fürst und seine Erben: über grosse Männer im Zeitalter der gewöhnlichen Leute (éditions Suhrkamp) (titre que l’on peut traduire en français par Le prince et ses héritiers: à propos des grands hommes à l'ère des gens ordinaires). En suivant le fil rouge du Prince de Machiavel, il y décrit un monde contemporain dominé par les autocrates (Donald Trump en figure de proue), des États dont les institutions sont neutralisées, vidées de leur substance, où le naturel machiavélique du pouvoir princier revient en force. Dans ce contexte, il aborde le phénomène «Suisse» sous l’angle de la démocratie directe. Son propos mérite donc toute notre attention.
L'algorithme de la démocratie directe
C’est d’autant plus intéressant que les intellectuels allemands sont rarement tendres avec la Suisse. Ainsi, le journal libéral de gauche, Die Zeit, peinait à cacher sa Schadenfreude lorsque l’administration Trump a taxé les exportations suisses à 39% et qualifiait les efforts des grandes entreprises de réduire cette taxe «de grand et surtout coûteux geste de soumission bling-bling». De son côté, le Tagesschau.de rajoutait: «Des cadeaux coûteux ont-ils favorisé la conciliation? Le gouvernement suisse s'en moque: il célèbre la fin provisoire du conflit douanier comme un succès». Notons au passage qu’en décembre 2025, la Schadenfreude franchissait la Manche et le grand journal de la place financière londonienne, le Financial Times, publiait une longue analyse sous le titre: «La Suisse est-elle en train de perdre sa place sur la scène internationale? Après une année mouvementée, certains font remarquer qu'un système fondé sur la neutralité, le consensus et la démocratie directe n'évolue pas assez vite»[1].

Or c’est précisément notre démocratie directe qui suscite le plus d’intérêts (positifs) chez Sloterdijk. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il importe de présenter brièvement la pensée de ce philosophe[2] afin, ensuite, de mieux mesurer la portée de ses réflexions sur le phénomène «Suisse». Peter Sloterdijk s’inscrit dans la grande tradition de la philosophie allemande tant par son approche que par sa maîtrise de la richesse de cette langue. À cet égard, on retrouve chez lui une filiation avec Heidegger dont il se réclame d’ailleurs. Il se préoccupe en effet essentiellement de la condition humaine et, dans cette optique, il rejette le projet moderne d’un individu rationnel et autonome. Au contraire, dans la lignée de Heidegger, il s’intéresse à l’Être en défendant une conception incarnée et relationnelle de l’être humain évoluant en interdépendance avec le monde qui l’entoure. C’est là qu’il introduit le concept de «sphère»: selon lui, l’existence humaine est fondamentalement façonnée par les différentes sphères dans lesquelles nous vivons – du ventre de la mère au monde global. Dans ce sens, il s’inscrit pleinement dans l’héritage de Nietzsche, Heidegger et Foucault: les êtres humains sont façonnés par les forces sociales, culturelles et technologiques.
«Presque partout en Europe la classe politique a peur du peuple!»
C’est selon cette approche qu’il parle de la démocratie directe dans l’entretien publié dans la NZZ[3]. Outre son titre, le fil conducteur du texte est que «la démocratie directe suisse est une épine dans la chair des démocraties représentatives», ces dernières n’ayant de démocratie plus que le nom. Sloterdijk considère ainsi la Suisse comme une «anomalie» (au sens étymologique, qui s’écarte de la norme): à savoir, le dernier rempart de la (vraie) démocratie en Europe. Car il considère que la représentativité démocratique effective n’existe plus dans les pays occidentaux; elle a été vidée de sa substance, c’est devenu une fiction. Il poursuit en rappelant qu’avec une représentativité affaiblie, le noyau autocratique de l’État moderne redevient dominant: «Là où la fiction de la représentation s'affaiblit, le noyau autocratique refait surface dans les structures politiques surdimensionnées», écrit-il. D’ailleurs, ajoute-t-il, presque partout en Europe la classe politique a peur du peuple!
Ouvrons brièvement une parenthèse pour souligner combien cette dérive autocratique des démocraties représentatives correspond à la définition unanimement admise de l’État moderne donnée par Max Weber: «l’organisation qui revendique avec succès le monopole de la violence légitime». On remarque immédiatement que les mots liberté et démocratie n’apparaissent pas dans cet énoncé. Et maintenant que l’État moderne n’a plus besoin de ses citoyens ni pour faire la guerre, ni pour faire fonctionner les usines, l’arrangement avec le peuple n’est plus nécessaire.
Revenons à Sloterdijk. Celui-ci ne se contente pas de cette simple exclamation sur la démocratie directe; il en expose les particularités en fonction de sa conception d’un être humain incarné et de son interdépendance avec le monde dans lequel il vit. Il s’attache au concept de Eidgenossenschaft (confédération) définissant la construction politique suisse. Le terme allemand est plus riche que son équivalent français: Eid signifie le serment, Genossenschaft la coopérative, Genosse le camarade. Le lien unissant les camarades est donc le serment. C’est la foi jurée: un engagement solennel, une promesse ferme ou une fidélité garantie par un serment. Autrement dit, c’est la parole donnée que l'on s'engage à respecter scrupuleusement, souvent dans un contexte d'alliance, de devoir ou de contrat.
En conséquence, le philosophe nous aide à redécouvrir l’essence, le code définissant le phénomène «Suisse». Les Suisses ne se définissent pas comme un État, ni comme une Nation, ni une République. Non! Ils se définissent comme ils vivent: une confrérie de personnes adultes unies par un serment mutuel. C’est bel et bien là que se situe l’«anomalie suisse» identifiée par Sloterdjik: «Ils se nomment d'après leur mode de vie. Une confédération (Eidgenossenschaft), ce n'est pas la même chose qu'un État-nation, écrit-il. Son nom évoque le rassemblement de personnes responsables qui – pour employer une image – se tiennent dans une vaste clairière et s'engagent à prendre soin les unes des autres. Un processus assez inhabituel, je dirais».
«La démocratie directe est le moteur des forces morales du pays»
C’est là qu’intervient la démocratie directe. Elle vient régulièrement confirmer mais aussi adapter ce serment mutuel. Cette confrérie n’est pas une image d'Épinal figée, ni une curiosité folklorique, c’est au contraire un corps vivant, une construction permanente, un «chantier démocratique» s’efforçant d’œuvrer pour l’intérêt général: lorsque les Suisses votent, ils continuent de travailler à la construction de leur corps politique. Chaque votation est une pierre ajoutée à l’édifice confédéral: «Lorsque M. et Mme Schweizer sont appelés aux urnes, ils continuent à œuvrer à la construction de leur État, un 'chantier en cours'. Beaucoup de choses sont permises, sauf une: cesser ce travail de construction.» En d’autres termes, la démocratie directe est le moteur des forces morales du pays, celles qui reconstruisent et adaptent l’intérêt général aux nécessités du temps, en dehors de tout plan bureaucratique, en dehors de toute stratégie gouvernementale élaborée dans les cabinets ministériels. C’est donc une souveraineté populaire non pas invoquée mais pratiquée, non pas symbolique mais opérationnelle.
«La Suisse est la preuve vivante qu’une autre voie que l'UE est possible»
On rejoint ici un autre concept élaboré par le philosophe allemand, celui de thymos. D’après sa compréhension d’un être humain incarné et façonné par le contexte social et culturel dans lequel il vit, la notion grecque de thymos (ou thumos) en désigne le principe vital, le «souffle de vie», ou l'ardeur de l'âme. Elle représente la partie émotionnelle et courageuse de l'individu, située entre la raison et le désir, englobant des sentiments aussi différents que la colère, la fierté, la fougue, la volonté et le besoin de reconnaissance. En extrapolant quelque peu, on peut avancer que pour les Confédérés, la démocratie directe est donc aussi le moteur de la thymos, c’est-à-dire cet élan, cette volonté de construire ensemble, cette opportunité régulière de pouvoir prendre son destin en main[4].
Sloterdjik insiste pour dire que la vivacité de la démocratie directe suisse démontre la vacuité du mot d’ordre bruxellois – «il n’y a pas d’alternative» – pour justifier les décisions de l’Union européenne. La Suisse est la preuve vivante qu’une autre voie est possible: «Les dirigeants européens les plus avisés en sont conscients. Mais c'est précisément pour cette raison qu'ils craignent la Confédération: celle-ci démontre trop clairement qu'il existe d'autres voies possibles», écrit-il. Ceci explique le souci de Sloterdjik d’une dissolution de la Suisse dans la soupière de l’UE!
Cette leçon magistrale du philosophe allemand sur la substance de notre Eidgenossenschaft (confédération) constitue une excellente entrée en matière pour examiner une autre dimension du phénomène «Suisse». Son économie.
L’économie comme rouage démocratique
Commençons par répondre à la critique du Financial Times selon laquelle la démocratie directe représente un obstacle au bon fonctionnement de l’économie suisse. Elle ralentirait les processus et empêcherait la prise de décisions rapide, qui serait un impératif en période de crise.
Il faut commencer par relever que dans cet article, ce sont les CEO étrangers de grandes entreprises suisses qui posent ce constat. Est-il pertinent? Je ne le pense pas, principalement parce que ces grands patrons évoluent dans le temps court… très court; leur horizon est celui des trois prochains mois. C’est la période sur laquelle ils sont jugés par les actionnaires et, généralement, au bout de quatre ans ils quittent leur poste pour prendre les rênes d’une autre multinationale, dans une autre partie du monde. On ne peut donc pas véritablement leur faire grief de ce jugement hâtif, ni de leur relative méconnaissance de la structure de l’économie suisse parce que, en raison de leur position et malgré toutes leurs compétences managériales, ces gens se situent tout au bout de la «chaîne alimentaire»; une vue d’ensemble leur est proscrite. Expliquons.
Pour faire court, on peut dire que l’économie suisse fonctionne à l’inverse des campagnes militaires de Napoléon. Ce dernier a en effet gagné presque toutes les batailles qu’il a livrées, mais il a perdu la guerre. Au contraire, l’économie suisse a perdu presque tous ses combats depuis la Guerre froide (rejet de l’Espace Economique Européen – EEE, affaire des fonds en déshérence, fin du secret bancaire et relégation de la place financière de la 5ᵉ à la 23ᵉ place au niveau mondial) et, pourtant, elle ne cesse de croître et de prospérer. Comment cela se peut-il?
«La défense et la sécurité sont gravement défaillantes en Suisse»
Lorsqu’on pense à notre économie, ce sont généralement les noms des grandes entreprises qui viennent à l’esprit (Novartis, Nestlé, Swiss Re, etc.). À la base cependant, l’économie suisse «carbure» un peu comme la démocratie directe. Sa réactivité et son efficacité ne résident pas dans le cercle restreint de quelques conseils d’administration, encore moins dans un plan d’ensemble établi par une administration centrale comprenant un cadre réglementaire, des objectifs à cinq ans et des financements incitatifs dispensés par le ministère de l'Économie sur la base d’un examen rigoureux de la faisabilité des projets soumis. L'Union européenne et plusieurs États membres agissent de cette manière et sont désormais en pleine désindustrialisation[5].
L’économie suisse fonctionne résolument autrement. Là aussi, pour reprendre le terme de Sloterdijk, c’est une «anomalie». Comme dans le cas de la démocratie directe, elle suit une dynamique bottom-up à l’exact opposé de la description qui précède. En voici les principales caractéristiques:
1. La densité du tissu des petites et moyennes entreprises (PME) et la très grande liberté d’action dont celles-ci bénéficient. Leur faculté d’adaptation vient de là parce qu’elles connaissent bien le segment du marché dans lequel elles opèrent. Certes, ce n’est pas une garantie absolue de longévité et les faillites le signalent. Cependant la flexibilité domine et le code du travail le permet.
2. Pas de centralisation à l’échelon fédéral, mais au contraire une concurrence et une compétition entre les services de promotion économique des différents cantons. Chacun cherche à attirer le plus d’entreprises sur son territoire en facilitant leur installation, en créant des allègements fiscaux et en proposant des prêts via les banques cantonales – autrement dit, une saine émulation à l’échelon local. Bref, tout ce qu’un ministère national est incapable de faire faute de la proximité suffisante.
3. L’étroite interaction entre les PME et la recherche de pointe[6].
4. La formation professionnelle en entreprise (apprentissage) que 70% d’une classe d’âge (filles et garçons confondus) choisit vers l’âge de 16 ans, à la sortie de l'école obligatoire. Ce système que le monde entier nous envie permet de répondre aux exigences de personnel qualifié dont les PME ont besoin. Étant donné que l’essentiel de cette formation se déroule dans l’entreprise elle-même (3-4 jours par semaine), l’adaptation aux nouveaux défis technologiques s’effectue rapidement. Depuis le début des années 2000, les apprentis désireux d’approfondir leur formation peuvent accéder aux Hautes Ecoles Spécialisées (HES), à savoir des universités techniques qui les amènent au niveau d’ingénieur diplômé[7].
5. Une monnaie forte. Là aussi, c’est une «anomalie» au milieu de l’Europe de la monnaie unique: les États de cette zone ont ainsi perdu leur souveraineté monétaire et, de ce fait, leur souveraineté commerciale. Au contraire, le franc suisse est géré par un organe indépendant – la Banque Nationale Suisse (BNS) – qui peut prendre les décisions stratégiques de son propre chef en fonction de la conjoncture économique[8].
On ne possède que ce qu’on peut défendre!
Dans ce contexte apparemment très souriant, il importe de garder bien présente à l’esprit la phrase ci-dessus. En ce moment, c’est le véritable talon d’Achille de notre pays: sa défense et sa sécurité sont gravement défaillantes. Les frontières sont de vraies passoires et les gangs des régions françaises avoisinantes en font chaque jour la démonstration (attaques d’armureries, de bijouteries, vols de voitures de luxe, etc.). De son côté, l’Armée suisse n’a ni stratégie, ni doctrine d’engagement et, accessoirement, ni armement pour se préparer à un quelconque conflit en Europe.
N’étant pas membre de l’UE, la Suisse (si elle le veut) a pourtant l’opportunité de reprendre le contrôle de ses frontières. Certains objecteront immédiatement que le libre-échange (c’est-à-dire la libre circulation des personnes, des biens et des services) est inséparable d’une économie d’exportation comme la nôtre. Je répondrai à cette objection en rappelant que l’économie comme l’hégémonie connaissent des cycles et qu’en la matière (comme j’ai pu l’expliquer dans ma chronique, État-zombie et lobbys, du 15 février 2026) l’ère du libre-échange est close; c’était le monde d'hier, celui du Grand Marché Prospère, du GATT, de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et de la mondialisation heureuse. Aujourd’hui, dans un monde dangereux et imprévisible, un monde sauvage de princes-prédateurs, c’est la «sécurité» et l’ «autonomie» qui sont en passe de devenir les maîtres-mots de la croissance économique: le pays qui réussira à s’édifier en safe harbor en Europe est assuré d’en devenir un moteur de développement.
La Suisse en a pris le chemin. Aujourd’hui déjà, elle scintille d’innovations, de micro-actions, de micro-initiatives, de micro-projets, comme le montre notamment l’ouvrage de Dominique Mégret précédemment cité. Mais tout n’est pas encore fait; elle doit consolider l’acquis si elle veut s’affirmer comme principal pôle de créativité en Europe[9].
Elle a donc toutes les cartes en main pour transformer l’essai. Mais pour cela elle doit aborder sérieusement l’enjeu défense-sécurité. À ce propos, force est de se demander si l’ancien triptyque (Neutralité – Bons offices/Tradition humanitaire – Place financière) sur lequel reposait jusqu’à maintenant le phénomène «Suisse» n’est pas désormais caduque. Le grand chambardement du monde contemporain exige un changement de paradigmes: les éléments que l’on vient de mettre en évidence, Frontières (à reconquérir), Innovation (à consolider) et Monnaie nationale forte, pourraient devenir les composantes du nouveau triptyque du phénomème «Suisse» dans le tumulte de cette première moitié du XXIᵉ siècle [10].
D’ailleurs, si on en revient aux facteurs à l’origine de la Suisse au XIIIᵉ siècle, puis de son maintien jusqu’à nos jours, on en trouve systématiquement deux: un marché (les axes commerciaux Nord-Sud à travers le Gothard et Est-Ouest à travers le Plateau) + une souveraineté militaire (contingents de paysans guerriers au Moyen Âge, service mercenaire sous l’Ancien Régime, réduit national pendant la 2ᵉ guerre mondiale et une armée conventionnelle puissante doublée d’une protection civile pendant la Guerre froide). À l’heure actuelle, sans doute grisée par ses succès économiques, la Suisse a oublié l’importance concomitante de la dimension militaire – répétons-le, on ne possède que ce qu’on peut défendre … !
La Cigale, ayant chanté tout l’été, Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue.
Jean de La Fontaine




Et quel serment : « Au nom du Dieu Tout Puissant » !!
Sans être religieux ou mystique, ce serment nous rappelle tous que nous sommes de simple humain et que s’en remettre au Divin (peu importe le nom qu’on lui donne, d’ailleurs pour beaucoup on ne peut donner de nom, car c’est déjà restreindre sa grandeur), c’est aussi éviter de se prendre pour un dieu…