Les médias indépendants n'existent pas
- Julien Monchanin

- il y a 8 heures
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En matière de journalisme et d’information, certains préjugés ont la vie dure. Et parmi ceux-ci, celui de l’indépendance des médias n’est pas le moindre. Il se dit à tous les coins de rue que seuls des «médias indépendants» s’attaqueraient librement aux sujets qui fâchent. Les autres dépendraient d’intérêts publics ou privés qui les en empêcheraient. Ce stéréotype s’est au fil des années mué en véritable poncif.
Soyons clairs: il n’existe pas de médias indépendants au sens strict. Il ne s’agit que d’une formule. Les médias qui ne dépendent pas d’un État, d’un actionnaire privé, d’un généreux mécène ou d’annonceurs dépendent entièrement de leurs lecteurs. Et disons-le: ce n’est pas toujours un gage d’objectivité, de choix éditoriaux plus originaux ou d’une plus grande liberté. L’écrasante majorité des médias dits «indépendants» ont d’ailleurs une couleur politique plus affirmée que la moyenne. Ils entendent quasiment tous l’indépendance au sens de leur seule liberté d’opinion. Or leurs opinions doivent le plus souvent être alignées sur celles de leurs abonnés, sans quoi ils les perdent. Certains n’ont pas peur de les titiller un peu, mais c’est là une affaire de personnes et non de modèle économique. Sans oublier ce fait essentiel: l’opinion n’est jamais qu’une opinion, même étayée par des arguments. Le métier consiste aussi et surtout à fournir des informations factuelles et à tenter de les interpréter avec les réserves qui s’imposent.
L’indépendance ne fait souvent que déplacer ou renforcer les biais éditoriaux sans les supprimer
Peut-être que Le Figaro, BFMTV, CNews ou Les Échos, médias détenus par de grands groupes, éviteront certains sujets économiques et ne diront jamais aucun mal de leurs actionnaires respectifs, mais l’on trouvera tout aussi aisément de quoi ou de qui Mediapart, Le Canard enchaîné, Charlie Hebdo ou Rivarol n’en diront pas davantage. En outre, les médias financés par leurs lecteurs sont très souvent tentés d’accentuer l’importance de sujets qui mobilisent émotionnellement leur base, toujours convaincue d’appartenir au camp le plus lucide. Avec des moyens plus limités, il leur est de même plus difficile de labourer un champ d’information très étendu. Ils doivent choisir et donc renoncer, non pas seulement par idéologie mais aussi pour des raisons financières.
Autrement dit, l’indépendance ne fait souvent que déplacer ou renforcer les biais éditoriaux sans les supprimer. L’indépendance ne garantit pas la neutralité, loin s’en faut: les médias indépendants ont fréquemment montré qu’ils pouvaient s’avérer des agents d’influence de même nature que les médias «mainstream». La campagne présidentielle française de 2017 illustre très bien comment leur hiérarchisation éditoriale des scandales a joué un rôle dans la structuration de l’agenda politique.
Ensuite, ne perdons pas de vue que les médias sont une somme d’individus. Or il n’existe pas
non plus de journalistes vraiment indépendants. Les journalistes sont à la merci des plus insidieux présupposés et «dépendent» comme tout un chacun, de leur éducation, de leur environnement, de la ligne du média qui les emploie, etc. On peut certes affirmer que certains sont plus indépendants que d’autres, notamment lorsqu’ils combattent leurs aprioris, adoptent une démarche socratique (ou du moins une méthodologie explicitement définie) et recherchent une forme de vérité avant l’approbation générale. Les meilleurs journalistes ne sont pas aussi libres qu’on l’imagine: ils passent leur temps à se contraindre et à jouer avec leur conscience. Les règles de l’art existent et il faut théoriquement s’y plier: c’est là encore une forme de dépendance, et celle-ci commence par vérifier avant d’affirmer. Tout en sachant que l’objectivité est un idéal dont on peut toujours essayer de se rapprocher, mais qu’on ne peut jamais atteindre.
Pour les mêmes raisons, il n’existe pas de lecteurs vraiment indépendants
Enfin, pour les mêmes raisons, il n’existe pas de lecteurs vraiment indépendants. La plupart vont généralement s’abreuver aux quelques sources qui leur conviennent le mieux. Rares sont devenus ceux qui se confrontent à leurs propres préjugés, aux arguments contraires et acceptent d’écouter un autre son de cloche que celui qui résonne agréablement à leurs oreilles. Les électeurs de droite ne lisent pas Libération, et ceux de gauche ne lisent pas Valeurs actuelles. A l'instar du journaliste, le lecteur dépend souvent d’une chapelle, qu’elle soit «mainstream» ou «underground».

La nouveauté, ces dernières années, tient à l’émergence d’un bataillon de beaux parleurs sévissant sur YouTube et sur les réseaux sociaux, pour qui ce thème de l’indépendance des médias est un cheval de bataille. Leur idée est simple: dans la foulée des politiques, ils essaient de se construire une légitimité en vilipendant des médias traditionnels qui ne feraient pas leur boulot, médias traditionnels qu’ils réduisent à trois chaînes info, puisqu’à l’instar de leur auditoire, ils n’ouvrent pas plus de journaux que de livres.
Le Figaro (disons à droite), Le Monde diplomatique et Le Courrier international (à gauche) auront beau produire des papiers intéressants, ils continueront quand même de les attaquer sans les avoir lus car cela ne sert pas leur récit. Ils ne font qu’exploiter la logique de consommation rapide de l’information pour améliorer leur audience, et donc leurs revenus, le tout à moindre frais que s’ils enquêtaient sérieusement au lieu de rester plantés devant leurs micros et leurs jolis décors. Leurs abonnés ne sont pas des «moutons» vissés sur leur canapé devant BFMTV.
Mais quelle différence avec eux, si ce n’est la nature de l’opinion partagée? Aucun de ces commentateurs de la toile n’est plus indépendant que les médias qu’il fustige. Comme les médias classiques, ils ont besoin d’abonnés. Et pour en faire croître le nombre, ils doivent séduire avec un discours simple et efficace, c’est-à-dire souvent réducteur. Ne comptez pas sur eux pour vous expliquer que rien n’est tout blanc ou tout noir. Il ne s’agit que de prendre un parti à la fois répandu, bien tranché et franchement opposé au «discours dominant» des médias traditionnels.
Le meilleur conseil que l’on peut donner au lecteur d’aujourd’hui est de s’interroger sur ce qu’il attend concrètement des médias. Il s’apercevra vite qu’il détient toutes les clés du problème. Est-ce qu’il souhaite qu’on le conforte dans ses opinions? Sûr qu’il trouvera des dizaines de sources pour cela. Est-ce qu’au contraire il souhaite obtenir une vision la plus objective possible d’un sujet donné? Il est illusoire d’espérer qu’un unique média la lui fournira. Mais il pourra s’en rapprocher en variant ses sources, en faisant preuve de curiosité et d’esprit critique, en acceptant que la presse ait des limites naturelles et en réfléchissant à d’autres manières d’aller plus loin, comme les livres ou les voyages. Les médias ne sont que des outils d’information, avec leurs qualités, leurs défauts et des moyens d’investigation qui sont ce qu’ils sont. Charge au lecteur de savoir naviguer sur l’océan déchaîné de l’information, avec cette même indépendance d’esprit qu’il attend de ses sources.
«On tuera la presse comme on tue un peuple, en lui donnant la liberté»
Balzac
Si le lecteur s’interroge sur le degré d’indépendance d’un média, il sera toujours bien inspiré de regarder non pas seulement qui le finance, mais qui le dirige et surtout ce qu’il publie. Est-ce qu’il traite des sujets complètement ignorés des autres médias? Est-ce que les angles adoptés sur les sujets courus diffèrent vraiment de ceux de ses concurrents? Est-ce que sa ligne éditoriale exclut tout ce qui pourrait gêner son lectorat? Est-ce que les billets d’opinion vont toujours dans le même sens? Est-ce que le bord politique de ses journalistes est facilement identifiable? En se posant ces questions, on comprendra que le degré d’indépendance d’un média résulte moins d’un modèle économique que de la cohérence éditoriale et de la rigueur intellectuelle de ceux qui l’animent.
Tous ces débats stériles sur l’indépendance des médias sont aussi vieux que les médias eux-mêmes. Il suffit de lire l’excellente Monographie de la presse parisienne de Balzac pour s’en convaincre, et accessoirement pour aller un peu plus loin que les clichés habituels. Le magistral essai débute au passage par cet axiome assez profond: «On tuera la presse comme on tue un peuple, en lui donnant la liberté». Deux siècles plus tard, cela ressemble moins à un paradoxe qu’à une prophétie. La liberté de se perdre et de se répandre en opinions vaut-elle vraiment celle qui naît de la contrainte éditoriale? Vous avez quatre heures…




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