Idriss Aberkane contre la RTS: le grand bluff
- Amèle Debey

- il y a 1 jour
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Dans une vidéo déjà virale, le conférencier français, auteur du best-seller Libérez votre cerveau, étrille la RTS et plusieurs autres médias suisses. Il se présente en défenseur intrépide de la vérité et pourfendeur d’une «multinationale publique sulfureuse» qui aurait couvert un réseau pédophile «digne du scandale de la BBC». L’Impertinent s’est penché sur ses affirmations. Et, comme toujours avec Idriss Aberkane, l'éloquence de la forme ne préjuge en rien de la pertinence du fond.

«On voit rarement quelqu'un qui tente de s'extraire à ce point de la réalité». C’est par ce diagnostic qu’un des juges de la Cour pénale du Tribunal cantonal neuchâtelois a épicé la condamnation en appel d’Idriss Aberkane, le 7 mai dernier, pour gestion déloyale. Ce Youtubeur et conférencier à la verve acérée, pour le plus grand plaisir de ses 1,2 million d’abonnés, écope de 24 mois de prison avec sursis. Les faits qui lui sont reprochés portent sur le détournement présumé de 650'000 francs entre 2018 et 2021. Des fonds qui auraient dû alimenter les comptes de son entreprise neuchâteloise, aujourd'hui en faillite. C’est la RTS, sous la plume de Ludovic Rocchi, qui avait révélé l’affaire en 2020.
Deux jours après sa condamnation, Idriss Aberkane a diffusé une vidéo intitulée Pédocriminalité Suisse. Partie 1: les horreurs de la RTS, sur sa chaîne YouTube. Celle-ci flirte avec les 400'000 vues au moment où nous écrivons ces lignes. Dans cette séquence, faussement présentée comme «un documentaire», l’homme aux trois doctorats supposés (là-dessus aussi, sa parole est sérieusement mise en doute) déroule, pendant près d’une heure, ce qu’il présente comme la démonstration que la RTS est un repaire de pédophiles en puissance. Avec la complicité de plusieurs médias suisses soucieux de couvrir l’affaire.
La SSR, plus puissante que Pfizer?
«Ceci est de très loin l'enquête la plus DANGEREUSE que j'ai réalisée de toute ma carrière, avertit-il ses abonnés. Jamais un niveau aussi élevé d'intimidation, de brutalité, de harcèlement, de menaces diverses et de character assassination n'aura été déployé contre moi avec autant de haine et d'ardeur que pour ce dossier, que je ne vous présente aujourd'hui que dans sa partie EMERGEE, pourtant déjà hautement censurée: l'affaire des pédocriminels de la Radio-Télévision Suisse (…) J'ai désormais l'honneur d'être le plus grand spécialiste des réseaux pédocriminels de la Confédération helvétique, dont je peux confirmer sans ambiguïté qu'ils auront formé le danger le plus vaste, le plus immédiat, le plus déterminé et le plus acharné contre moi, loin devant même des mastodontes comme Pfizer.»
«J'ajoute que cette version constitue le pilote de la série. Je comptais sortir un documentaire plus complet en une seule fois et avec une seule vidéo de 120 minutes mais par sécurité je préfère mettre ce premier épisode en ligne, croit-il bon de rajouter, non sans un sens aiguisé de la dramaturgie. Je ne suis bien sûr aucunement suicidaire et même en cas d'élimination physique rien ne pourra empêcher le prochain documentaire de sortir.»

En lieu et place d'une «dangereuse enquête» réalisée au nom de la Charte de Munich, Idriss Aberkane offre un one man show basé sur le contenu de deux de ses anciens articles, publiés dans France Soir, puis Omerta. À la source des informations diffusées dans ces articles, un papier signé Patrick Nordmann et intitulé La SSR ne perd pas le pédophile, publié dans Vigousse en 2011. Idriss Aberkane affirme que ce papier, genèse du scandale, aurait été retiré du site du satirique romand «le jour de la mort de son auteur». Le Youtubeur assure que «la plus grosse organisation journalistique de Suisse est une scène de crime (...) Le public n’en est pas informé et des sources essentielles, fondatrices, pour ne pas dire historiques du dossier disparaissent par un hasard facétieux».
Ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas (liste non exhaustive*)
Les cas rapportés dans l'article de Patrick Nordmann, puis dans le journal Le Temps, sont avérés et connus de tous. Ils ne constituent pas pour autant un réseau. Si la RTS, et plus précisément Gilles Marchand, a effectivement essayé de noyer le poisson à l'époque (ces affaires remontent à plus de 20 ans) force est de constater qu'il n'y a pas eu d'omerta dans le métier. De fait, Idriss Aberkane accuse les journalistes romands d'avoir refusé d'enquêter sur les affaires de pédophilie de la RTS. Affaires dont il a lui-même entendu parler grâce aux articles de journalistes romands.
«Là où le caractère coupable de cette disparition est absolument certain, c'est que cet article a disparu le jour de la mort de son auteur, Monsieur Nordmann»
Idriss Aberkane
Selon nos informations, les archives de Vigousse en ligne commencent au numéro 70 alors que l’article incriminé est dans le 45. Les numéros 1 à 69 n’ont jamais été mis sur le site. Donc le papier n’a jamais été retiré puisqu’il n’a jamais été en ligne. Le numéro 45 n’a jamais figuré dans les archives. De plus, il est impossible de savoir quand un article est dépublié d'un site, à moins d'avoir accès aux logs du serveur ou au CMS du site.
En mai 2025, lors de l'interview d'Ivan Frésard, qui a travaillé directement avec l'un des hommes incriminés par Aberkane, nous avons abordé le sujet qui fâche. Le créateur de la Soupe est pleine est réputé pour son animosité à l'égard de son ancien employeur, pourtant, quand nous lui avons posé la question suivante: «Des pédophiles, il y en a partout. Pensez-vous que la RTS détonne dans sa façon d’empoigner ce problème et si oui, comment ça se fait?» Il nous a répondu: «Non, pas particulièrement, pas plus que dans la plupart des institutions ou entreprises qui ont une certaine visibilité. Les directions préfèrent tenter d'étouffer les affaires qui pourraient mettre en cause la crédibilité de leur entreprise, leur responsabilité et leur incapacité à gérer ce type de problématiques. Ils savent que les critiques seront rudes, à juste titre. Pour une direction, dénoncer un employé influent avant que la justice ne s'en mêle, c'est attirer l'attention sur le cas. Le mieux pour préserver une bonne image est donc de le mettre discrètement sur la touche en espérant que personne ne déterre le dossier.»
«C’est un sujet sérieux, qui mérite d’être traité avec nuance et rigueur»
Georges Glatz

Que la RTS, alors appelée TSR (Télévision suisse romande), la RSR (Radio suisse romande) et leur maison mère aient rencontré des dysfonctionnements internes, jusqu'à tomber dans un «système d'occultation», comme l'appelait Patrick Nordmann, cela n'étonnera personne. Il n'est pas interdit de penser que c'est peut-être en partie toujours le cas.
Le journaliste, décédé en 2022, se demandait «pourquoi la direction de la RSR en arrive à mentir, occulter des faits, protéger des cadres et se débarrasser de ceux qui tentent de faire éclater une vérité qui peut lui être néfaste?», rapportait Le Temps en 2008. Il n'y allait pas de main morte et qualifiait la SSR de «vaste foutoir, une nébuleuse administrative dévoreuse de fric, une espèce de fromage pourri dans lequel les cadres se terrent et protègent leur trou sans oser jamais rien remettre en question, de crainte qu'on ne les remette, eux, en cause». De là à entretenir et à protéger un réseau pédophile...
Georges Glatz, fondateur du Comité international pour la dignité de l'enfant (CIDE) fut l'un des experts mandatés par la RTS, en 2008, pour enquêter sur des fichiers pornographiques détenus par un de ses cadres, dans l'une des affaires citées par Aberkane. «Il y a eu d’autres affaires, bien sûr, notamment celles qui ont été publiées dans les médias, se souvient le journaliste. Mais de là à dire que la radio aurait été un 'nid de pédophiles', je ne suis pas du tout d’accord. Et je ne pense pas non plus que ces personnes aient été protégées institutionnellement. C’est un sujet sérieux, qui mérite d’être traité avec nuance et rigueur.»
L'art de l'embrouille
Ce n'est pas la première fois qu'Idriss Aberkane utilise les affaires de la RTS comme bouclier contre les journalistes qui enquêtent sur lui. Le schéma est rodé: en 2020, Ludovic Rocchi révèle ses ennuis judiciaires neuchâtelois. Un an plus tard, Aberkane publie dans France Soir un article sur les scandales pédophiles de la RTS, dans lequel il présente ce même journaliste comme un spin doctor, dont l'intérêt pour ses problèmes judiciaires ne serait qu'une manœuvre pour détourner l'attention. C'est une constante chez le conférencier: relier des affaires sans rapport pour pouvoir décrédibiliser ses interlocuteurs lorsque ceux-ci refusent de se laisser entraîner sur un terrain qui ne les concerne pas.
Lorsque L'Impertinent a contacté Aberkane pour cet article, nous lui avons posé une question précise: de quelles «méthodes d'intimidation aggravées» a-t-il été victime de la part de la RTS, puisque c'est notamment ce qui justifierait, selon lui, la «dangerosité» de son «enquête»? Sa réponse: les menaces de procès émises par Ludovic Rocchi et le service juridique de la chaîne, après la publication de l'article de France Soir. Le site avait en effet été sommé de retirer l'article, jugé attentatoire à l'honneur par la télévision suisse. Des menaces de procès pour un article litigieux, voilà donc ce qui constitue, pour Aberkane, une «intimidation aggravée». L'art de l'enfumage.
Au vu de ce qui précède, deux questions subsistent: pourquoi donc Idriss Aberkane a-t-il choisi de diffuser cette vidéo – tournée entre janvier et juin 2024 – pour dégommer la RTS, deux jours après sa condamnation dans une affaire révélée par cette même RTS? (Il ne nous a pas répondu à ce sujet). Plus important encore: Idriss Aberkane croit-il vraiment ce qu'il dit ou a-t-il sciemment décidé de mettre l'éloquence au service du mensonge? À vous de juger!
Contactée par L'Impertinent vendredi, la SSR se dit «outrée» par cette séquence et réfléchit aux suites judiciaires à donner à cette affaire.




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