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«Les circonstances d'un suicide assisté peuvent être autant une aide qu'un frein pour le deuil»

En Suisse, le suicide assisté est légal, encadré, banalisé. Mais derrière les protocoles d'Exit, il y a des veines qui résistent, des départs qui durent deux heures et demie, des proches dévastés et des patients qui remettent la date à plus tard. La doctoresse Patricia Failletaz, spécialiste en psychothérapie FSP, accompagne les mourants et leurs proches depuis des années. Elle raconte ce que les statistiques ne disent pas.

Patricia Failletaz
Patricia Failletaz a publié plusieurs articles sur le thème de la mort et de l'enfant et obtenu le premier prix international «Elisabeth Kübler-Ross» de recherche en lien sur le thème de «Comment parler de la mort avec les enfants?». © DR

 

Abdoulaye Penda Ndiaye pour L'Impertinent: En tant que professionnelle active dans les soins palliatifs, quels sont vos souvenirs les plus marquants concernant des patients qui ont pris la décision de s'en aller par le biais du suicide assisté?

 

Dre Patricia Failletaz: Lors d'un suicide assisté au cours duquel la patiente souhaitait ma présence, j'ai eu peur que celle-ci, amaigrie et à bout de force, ne parvienne pas à faire le geste prévu tellement elle était affaiblie. Dans ce cas, il s'agissait d'appuyer sur la pincette afin de libérer le produit létal. Comme cette patiente avait soigneusement préparé son départ depuis plusieurs mois et choisi délibérément, avec conscience et volonté, d'abréger ses souffrances via Exit, j'ai craint que son souhait ne se réalise pas. 


Lors d'une autre situation, il se trouve que l'infirmière peinait à placer la voie veineuse car les veines lui résistaient. Par conséquent, elle a dû changer de bras. De son côté, le patient s'agitait et s'impatientait, ce qui me semblait légitime. Je me souviens avoir souhaité intérieurement que les veines de son autre bras soient plus «dociles» et que tout se déroule dans le calme et la sérénité.


«la présence d'un(e) psychothérapeute devrait faire partie du protocole»

Le fils d'une de mes patientes m'a informée que le départ de sa maman âgée de 70 ans avait duré environ deux heures et trente minutes. Ce proche a donc mal vécu ce «long départ». Même si, selon lui, sa maman était tout à fait confortable, il aurait préféré être averti que le départ prévu pouvait prendre plusieurs heures et non pas 20-30 minutes comme cela lui avait été expliqué au préalable. Dans ce cas, j'avais pu préparer la patiente et ses proches avant son départ, mais il n'a pas été prévu que je sois présente lors de ce moment fatidique.


Avec le recul, je me dis que la présence d'un(e) psychothérapeute devrait faire partie du protocole des associations qui proposent un suicide assisté, en plus de l'infirmière, car les réactions peuvent être très fortes de part et d'autre. Dans ces situations, l'infirmière a déjà assez à faire avec l'aspect technique et médical et ne peut pas nécessairement soutenir les proches pour cette raison.


«Un patient peut hésiter s'il n'a pas l'aval de ses proches»

Actuellement, j'ai une patiente âgée de 85 ans qui ressent d'importantes douleurs depuis deux ou trois ans. Elle m'a posé différentes questions au sujet d'Exit car elle souffre trop et ne voit plus de sens à sa vie. Elle estime que sa qualité de vie est médiocre. Étant donné que ses fils sont à la fois dans le déni de ses douleurs et qu'ils sont férocement contre le suicide assisté, la souffrance de cette patiente est donc augmentée par le contexte familial. Même si l'on part du principe que c'est le souhait du patient qui compte avant tout, je constate que ce dernier peut hésiter à recourir au suicide assisté s'il n'a pas l'aval de ses proches. 

 

Quels seraient, selon vous, les points à améliorer au niveau de l'accompagnement du patient et de ses proches, entre le moment de la décision et le moment du geste fatal?

 

Le «départ programmé» de la mort, que, personnellement, je préfère nommer «le Grand Voyage», est un moment qui est tout sauf anodin, autant pour le patient que pour ses proches. Pour ma part, c'est un moment essentiel dans la fin de vie d'une personne et qui doit impérativement se préparer. Cela devrait d’ailleurs être aussi le cas pour la fin de vie «naturelle»


Il me semble que les proches dont il est prévu qu'ils assistent au départ programmé de l'être aimé devraient être impliqués autant dans la préparation que les patients eux-mêmes. En effet, même si ce n'est pas leur décision, ils sont témoins et devront vivre avec les images, le souvenir, le chagrin, la culpabilité, voire l'incompréhension.


Il est important que les proches puissent dire à l'être cher s'ils sont prêts à l'assister. Si ce n'est pas le cas, alors nous pouvons trouver une sorte d'alternative, comme un audio enregistré pour la circonstance, afin de gérer différemment leur absence. Il en va de même si le patient ne souhaite pas que ses proches soient présents, tandis que ceux-ci y tiennent absolument. Dans tous les cas, nous respectons d'abord et avant tout les vœux du patient. Mais il me semble important que cela ne soit pas au détriment des proches.


«Il arrive régulièrement que certaines personnes programment leur décès et le remettent à plus tard»

Selon moi, il faut prendre le temps de dialoguer avec tous et de trouver des alternatives pour que tout le monde puisse se dire au revoir dans le respect, la dignité et la paix. Les circonstances d'un suicide assisté peuvent être autant une aide qu'un frein pour le deuil de ceux qui restent. 


Pour moi, les patients et les proches cheminent différemment et c'est normal. Par contre, chacun doit pouvoir être accompagné et soutenu, que ce soit avant, pendant ou (pour les proches) après l'acte. 


Comme dans le cas d'une fin de vie dite «naturelle», il est indispensable de veiller au bien-être de tous et cela passe par différentes étapes. Plus le patient et les proches sont préparés, par, entre autres: parler de ses sentiments, préparer son enterrement, mettre à plat les malentendus et/ou les conflits, profiter des bonus de vie, achever l'inachevé, etc., mieux se passera la fin de vie. 

 

Vous est-il déjà arrivé de voir des patients candidats au suicide assisté qui changent d’avis à la dernière minute car, finalement, l’envie de rester en vie l’a emporté sur le souhait de mourir?

 

Oui, il arrive régulièrement que certaines personnes programment leur décès et le remettent à plus tard. Certains patients sont «membres» d'une association qui pratique le suicide assisté depuis de nombreuses années. Mais ils ne franchissent pas le pas consistant à commencer les démarches. 


Il peut y avoir plusieurs raisons à ce report: la peur de mourir, le sentiment de ne pas avoir achevé certaines choses, comme dire au revoir aux proches, ranger son appartement, rédiger son testament ou régler sa succession, faire sa dernière expo, écrire un livre… On pourrait aussi ajouter le fait de ne pas avoir vu ou entendu certaines personnes une dernière fois, le besoin d'assister à un événement important: Noël, Pâques, un anniversaire, la Saint-Valentin, la naissance d'un enfant, etc.


«Le face à face avec la mort perturbe, remue et ne fait pas partie de la nature humaine»

En général, l'humain préfère une mort naturelle à un suicide assisté. Il est fréquent que les gens me disent qu'ils espèrent ne pas se réveiller le lendemain plutôt que le jour J où ils ont planifié leur mort.


D'une certaine manière, les patients décidés à mourir via le suicide assisté et ceux qui sont hospitalisés en soins palliatifs passent par les mêmes étapes: ambivalence, hésitation, contradiction… Le «face à face» avec la mort perturbe, remue et ne fait pas partie de la nature humaine qui cherche avant tout à vivre ou, au pire, à survivre. 


Je vois également un parallèle avec les personnes suicidaires qui font plusieurs tentatives, que certains interprètent comme des «appels au secours» avant de passer définitivement à l'acte. Dans le cas du suicide assisté, c'est un chemin qui peut être semé d'hésitation, d'embûches. Certains patients ont reporté la date de leur «Grand Voyage» car ils trouvaient qu'ils n'allaient finalement pas si mal...!

fin de vie

Bienvenue dans notre dossier spécial, consacré à la fin de vie, rédigé à quatre mains, entre la France et la Suisse. Il visera à mieux comprendre le phénomène, du point de vue d'un pays qui l'applique déjà et d'un autre qui s'interroge encore.


Si vous ou vos proches êtes concernés par ce sujet et aimeriez témoigner, écrivez-nous à info@limpertinentmedia.com

 

1 commentaire


Daemarys
il y a 2 heures

Merci beaucoup pour cet article très touchant

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