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Article rédigé par :

Journaliste

Martin Delavenne

Le pays où l'on peut choisir sa mort

Depuis 1937, un article du Code pénal suisse crée presque par accident l'une des législations les plus libérales au monde en matière de fin de vie. Aujourd'hui, Exit, Dignitas et Pegasos accompagnent chaque année des centaines de personnes – Suisses et étrangères – qui ont choisi le moment et les conditions de leur mort. Entre liberté individuelle, encadrement associatif et questions éthiques sans réponse universelle, L'Impertinent enquête sur un modèle qui fascine autant qu'il dérange et que la France observe, de l'autre côté de la frontière, sans encore oser franchir le pas.

fin de vie
© DR

Sur les rives paisibles du lac de Zurich, rien ne laisse deviner que la Suisse est devenue l'un des épicentres mondiaux du débat sur la fin de vie. Le pays évoque davantage les banques, le chocolat, les montagnes ou la neutralité diplomatique que les questions de mort volontaire. Pourtant, depuis plusieurs décennies, des hommes et des femmes venus de toute l'Europe traversent ses frontières avec une intention singulière: y accomplir ce qu'ils considèrent comme leur dernier acte de liberté. Chaque année, des centaines de personnes se rendent dans des structures affiliées à des associations comme Exit, Dignitas ou Pegasos pour bénéficier d'une assistance au suicide.


Parmi elles figurent des Suisses. Mais aussi des Allemands, des Britanniques, des Italiens, des Français. Certains souffrent de cancers avancés. D'autres sont atteints de maladies neurodégénératives. D'autres encore vivent avec des pathologies chroniques qu'ils jugent incompatibles avec une existence digne. Tous ont en commun d'avoir entrepris une démarche qui reste impossible dans la majorité des pays européens. La Suisse n'a pourtant jamais adopté de grande loi légalisant explicitement le suicide assisté. Le paradoxe est là: le système suisse est né presque par accident.


Une exception juridique vieille de près d'un siècle


En matière de suicide assisté, la Suisse fait figure de pays pionnier dans le monde. C'est en 1937 que le législateur adopte l'article 115 du Code pénal fédéral. Le texte ne vise pas spécifiquement la fin de vie. Il cherche avant tout à sanctionner ceux qui poussent une personne au suicide pour des raisons égoïstes. Mais il crée en creux une exception fondamentale. L'assistance au suicide n'est pas punissable lorsqu'elle est motivée par des raisons altruistes. Cette formulation va progressivement transformer la Suisse en laboratoire mondial de la fin de vie. Pendant plusieurs décennies, la disposition reste relativement discrète. Puis, à partir des années 1980, des associations commencent à se structurer autour de cette possibilité juridique. L'objectif est simple: accompagner des personnes souhaitant mettre fin à leurs jours dans un cadre légal, médical et contrôlé.

Contrairement à l'euthanasie pratiquée dans certains pays, le principe suisse repose sur une

distinction essentielle: personne ne donne la mort. La personne capable de discernement ingère elle-même le produit (généralement du pentobarbital de sodium prescrit par un médecin). Aujourd’hui, l’assistance au suicide englobe «les actes accomplis dans l’intention de permettre à une personne capable de discernement de mettre fin à ses jours, notamment via la prescription ou la délivrance de médicaments à des fins de suicide». Cette pratique, bien qu’elle ne soit pas un acte médical à proprement parler, est encadrée par des recommandations déontologiques de l’Académie suisse des sciences médicales (ASSM) et surtout par des associations privées à but non lucratif. 


Exit, Dignitas, Pegasos: les associations de la dernière liberté


encadré exit

Créée en 1982, Exit est la plus ancienne et la plus importante de ces structures. Elle compte deux branches principales: Exit Deutsche Schweiz (qui comprend la Suisse alémanique, le Tessin et des Suisses de l’étranger) et Exit Suisse romande, essentiellement pour les résidents suisses. Les deux entités rassemblent plusieurs dizaines de milliers d’adhérents, dont près de 196'000 pour la branche alémanique. En 2025, cette dernière a accompagné 1421 personnes, contre 1235 en 2024. L’âge moyen des adhérents était de 80 ans. Ces associations ont mis en place un protocole qui comprend, outre l’adhésion, des entretiens répétés, un examen médical indépendant et la confirmation d’une volonté libre, mûrement réfléchie et durable. 

 

Tourisme de la mort

 

D’autres organisations accueillent les étrangers, attirés par le cadre légal permissif de la Suisse. Dignitas, fondée en 1998 près de Zurich, reste la plus emblématique au niveau international. Pegasos Swiss Association (Bâle, créée en 2019), Life Circle (Eternal Spirit) et EX International (Berne) complètent le paysage. Ces structures proposent des accompagnements dans des appartements adaptés, avec présence médicale, enregistrement vidéo et soutien aux proches. Les coûts varient de quelques centaines à plusieurs milliers de francs suisses selon les services. 


La Suisse partage avec l’Allemagne, l’Autriche et certains États américains une approche centrée sur le droit à l’autodétermination: un adulte à la capacité de discernement pas altérée peut choisir librement le moment et les modalités de sa mort, sans nécessairement justifier d’une souffrance insupportable liée à une pathologie terminale. En revanche, des nations comme les Pays-Bas, la Belgique, le Canada ou l’Espagne conditionnent principalement l’euthanasie et l’assistance au suicide à l’existence de souffrances inutiles en fin de vie. Ces pays-là réservent l’acte aux médecins. 

Le nombre de suicides assistés progresse régulièrement en Suisse. Il représente environ un décès sur quarante. Cette évolution reflète à la fois le vieillissement de la population et une acceptation sociétale croissante de l’autonomie individuelle en fin de vie.

 

Entre admiration et crainte des dérives

 

Les opposants au suicide assisté avancent plusieurs arguments. Le premier concerne la banalisation. Ils redoutent qu'une pratique exceptionnelle devienne progressivement une solution ordinaire face à la maladie ou à la vieillesse. Le second touche aux personnes vulnérables. Personnes âgées. Personnes isolées. Personnes handicapées. Personnes souffrant de troubles psychiques. Comment s'assurer qu'elles ne se sentent pas implicitement poussées vers cette solution?


Le troisième argument concerne la pression économique. Certains craignent qu'à long terme des considérations financières influencent les choix de santé publique. Pour les défenseurs du système, ces scénarios relèvent davantage de la spéculation que de la réalité observée. Ils rappellent que les procédures suisses demeurent parmi les plus strictes au monde. Ils soulignent également que les demandes restent minoritaires rapportées à l'ensemble des décès enregistrés chaque année.


Et l'éthique, dans tout ça?


Lors d’un procès retentissant en 2019, un médecin généraliste vaudois était poursuivi par la justice pour avoir euthanasié une patiente octogénaire en lui administrant du curare. Le praticien, qui risquait au moins cinq ans de prison pour meurtre, a écopé d’une peine avec sursis. Le Tribunal de Vevey a retenu que «partagé entre soigner et soulager, le médecin a causé la mort par pitié». La Cour a ainsi retenu qu’il a agi pour «un mobile honorable».


Actuellement, deux sujets polarisent particulièrement les discussions sur la fin de vie en Suisse: la légalisation éventuelle de la capsule Sarco, un sarcophage imprimé en 3D qui remplace l’oxygène par de l’azote, provoquant une mort rapide et supposée paisible sans intervention médicale directe, et le don d’organes après suicide assisté. Ces deux sujets relancent le débat sur les questions éthiques et réglementaires qui encadrent l’assistance au suicide. 


Les autorités et les associations de prévention du suicide rappellent néanmoins l’importance du dialogue et du soutien: des lignes d’écoute comme La Main Tendue ou Stop Suicide sont à la disposition des personnes en détresse.


Le regard des médecins


Patricia Failletaz accompagne depuis des années des personnes confrontées à la fin de vie. Psychothérapeute, elle préfère souvent employer l'expression «Grand Voyage». Une formule moins clinique. Plus humaine. Selon elle, la principale erreur consiste à imaginer que les personnes ayant choisi le suicide assisté seraient totalement sereines. La réalité est beaucoup plus complexe. «L'ambivalence est presque toujours présente, explique-t-elle. Même chez ceux qui ont pris leur décision depuis longtemps. Même chez ceux qui souffrent énormément. Les gens veulent mourir et vivre en même temps. Ils veulent mettre fin à leurs souffrances mais ils restent profondément attachés à leur existence.»


«La mort choisie n'efface jamais les contradictions humaines»

Elle raconte avoir vu des personnes repousser plusieurs fois leur départ. Attendre un anniversaire. Une fête de famille. Une naissance. Une visite. Un dernier voyage. Très souvent, ils espèrent encore qu'une mort naturelle viendra avant la date fixée. Cette tension entre désir de partir et attachement à la vie constitue l'une des constantes de son travail. Selon elle, les proches sont parfois davantage déstabilisés que les patients eux-mêmes. Certains arrivent préparés. D'autres sont bouleversés. Certains soutiennent la décision. D'autres ne l'acceptent jamais vraiment.

Au sein du corps médical suisse, le consensus n'existe pas. De nombreux praticiens soutiennent le système actuel. Ils considèrent que certaines souffrances ne peuvent être correctement soulagées malgré les progrès des soins palliatifs. Pour eux, la liberté individuelle doit inclure la possibilité de décider des conditions de sa propre fin. D'autres médecins demeurent plus réservés. Ils estiment que la mission première de la médecine consiste à accompagner, soulager et soigner. Pas à faciliter la mort.


L'Académie suisse des sciences médicales a progressivement élaboré des directives destinées à encadrer ces pratiques. Celles-ci imposent notamment la vérification de la capacité de discernement, l'expression libre de la volonté et l'existence de souffrances jugées insupportables par la personne concernée. Ces critères continuent néanmoins d'alimenter le débat. Comment mesurer une souffrance? Qui décide qu'elle est devenue insupportable? À partir de quel moment la qualité de vie justifie-t-elle une telle décision? Aucune réponse universelle n'existe.


Une question qui dépasse les frontières


Vu depuis Paris, le modèle suisse fascine autant qu'il inquiète. Les partisans d'une évolution de la loi française y voient la démonstration qu'un encadrement rigoureux est possible. Les opposants y voient au contraire un exemple des difficultés auxquelles conduit l'institutionnalisation de l'aide à mourir. Les deux camps trouvent dans l'expérience helvétique des arguments pour nourrir leurs convictions. Ce qui est certain, en revanche, c'est que la Suisse a acquis une expertise unique. Elle observe depuis des décennies des situations que la France ne connaît encore qu'à travers les débats théoriques.


Au fond, la Suisse n'a pas résolu la question de la mort. Aucun pays ne l'a fait. Elle a simplement choisi une réponse particulière à une interrogation universelle. Que faire lorsqu'une personne lucide estime que son existence est devenue insupportable? Faut-il l'en empêcher? L'accompagner? Ou lui laisser la responsabilité de son choix? Depuis près de quatre-vingt-dix ans, la Confédération helvétique répond à cette question d'une manière singulière.


Sans prétendre détenir une vérité absolue. Sans faire disparaître les controverses. Sans mettre fin aux dilemmes moraux. Mais en reconnaissant qu'il existe parfois des situations où la liberté individuelle s'étend jusqu'à la frontière ultime: celle qui sépare la vie de la mort.


Pendant ce temps, de l'autre côté de la frontière, la France continue de débattre.

fin de vie

Bienvenue dans notre dossier spécial, consacré à la fin de vie, rédigé à quatre mains, entre la France et la Suisse. Il visera à mieux comprendre le phénomène, du point de vue d'un pays qui l'applique déjà et d'un autre qui s'interroge encore.


Si vous ou vos proches êtes concernés par ce sujet et aimeriez témoigner, écrivez-nous à info@limpertinentmedia.com

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