Fin de vie: ce que la philosophie, les religions et le monde ont déjà décidé
- Martin Delavenne

- il y a 14 heures
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Il y a 2400 ans, Socrate buvait la ciguë de sa propre main dans sa cellule d'Athènes. Depuis, l'Occident n'a cessé de tourner autour de la même question: la mort peut-elle être un acte souverain? Les stoïciens ont répondu oui. Le christianisme, non. Le judaïsme et l'islam, avec nuances. Onze pays sur 195 ont aujourd'hui légiféré. La Suisse, Les Pays-Bas, la Belgique, le Canada, l'Espagne, le Royaume-Uni. Et la France? En plein débat sur la fin de vie, L'Impertinent consacre un dossier spécial à ce sujet, dont voici le premier épisode.

Il y a 2400 ans, dans la prison d'Athènes, un homme de soixante-dix ans attendait la mort. Non pas qu'on vînt la lui infliger. Il l'attendait parce qu'il l'avait choisie. Condamné pour impiété et corruption de la jeunesse, Socrate aurait pu s'évader (Criton l'y avait pressé). Il refusa. Et lorsque ses disciples, en larmes, l'entourèrent dans sa cellule, il but la ciguë lui-même, de sa propre main, au coucher du soleil. Puis il tendit ses jambes aux amis qui les massaient, leur dit que le froid montait vers son cœur, et mourut.
Cette scène, rapportée par Platon dans le Phédon, est la matrice de toute notre pensée sur la mort choisie. Non pas parce que Socrate souhaitait mourir, il ne souffrait d'aucune maladie. Mais parce qu'il incarnait, pour la première fois dans l'histoire de l'Occident, l'idée que la mort peut être un acte souverain. Que l'on peut lui faire face avec calme, voire avec sérénité. Que le philosophe, disait-il, n'est rien d'autre que celui qui s'entraîne toute sa vie à mourir.
La ciguë et la liberté: une très vieille histoire
C'est dans ce sillage que les stoïciens, à partir du IIIᵉ siècle avant notre ère, ont bâti une pensée radicale de la liberté par la mort. Zénon de Kition, fondateur du stoïcisme, se serait suicidé à plus de quatre-vingt-dix ans après une chute. Sénèque, au Ier siècle, contraint par Néron de se trancher les veines, reçut sa condamnation comme une délivrance. Pour lui, le melius esse mori (il vaut mieux mourir) n'était pas un aveu de désespoir mais une affirmation de liberté: «Contre toutes les angoisses de la vie, la providence nous a donné ce remède suprême: le mépris de la mort.»
«Le plus beau présent de la vie est la liberté qu'elle vous laisse d'en sortir à votre heure»
André Breton
Ce que le débat contemporain oublie souvent, c'est que cette tradition philosophique est antérieure au christianisme. Elle existe depuis plus de vingt-trois siècles. Et lorsque Raphaël Enthoven, dans son débat avec la Dr Claire Fourcade, rappelait que «l'euthanasie comme stade ultime de la liberté, c'est plus vieux que le christianisme», il ne faisait pas une provocation: il citait une réalité intellectuelle. Sénèque, Marc Aurèle, Épictète ces gens appliquaient le principe que la vie n'est pas certaine mais qu'elle doit être bonne, et que savoir y mettre un terme relève de la dignité de l'homme libre.
La nuance importante, celle que Fourcade, précisément, oppose à Enthoven dans ce même débat, est que le stoïcisme prônait le geste individuel, accompli par soi-même. «La ciguë, c'est Socrate qui la boit de sa propre main», dit-elle. La question contemporaine est d'une tout autre nature: elle porte sur la société et le médecin qui fournissent la ciguë, qui décident qui y a droit. Ce glissement de l'acte personnel à l'acte institutionnel est au cœur du débat français.
Le monde des religions: ni unanime, ni monolithique
Face à cette tradition philosophique, les grandes religions du monde ont construit des réponses diverses, souvent plus nuancées que ce qu'en retient le débat public.
Le christianisme catholique est le plus visible dans la conversation française. Le cardinal Robert Sarah, dans une émission du Figaro TV enregistrée au printemps 2026, l'a formulé avec sa netteté habituelle: «Personne ne peut décider qui doit mourir, qui doit vivre, sauf Dieu. Personne ne peut dire: cet homme doit mourir, c'est la loi du vivre. La liberté, ce n'est pas tuer quelqu'un. Tuer quelqu'un, c'est de la barbarie.» Pour lui, la crise est anthropologique: «Il y avait une époque où les non-croyants partageaient avec les croyants une anthropologie commune. Aujourd'hui, cette vision commune a disparu.» Et d'ajouter, non sans lucidité: «On ne peut pas laisser à chacun le soin de penser l'homme comme il l'entend.»
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L'Église orthodoxe, plus discrète dans le débat occidental, partage cette opposition de principe à l'euthanasie, tout en insistant sur une idée que les catholiques ont parfois sous-estimée: la mort ne doit pas être cachée, elle fait partie de la vie. Les orthodoxes sont farouchement opposés à l'acharnement thérapeutique, cette prolongation artificielle de la souffrance, et insistent sur la nécessité d'accompagner le mourant vers ce qu'ils appellent «s'endormir dans la paix de Dieu». Une sensibilité moins combative que celle du Vatican, mais tout aussi résolue dans son refus de la mort provoquée.
Le judaïsme introduit une subtilité que beaucoup ignorent. La Halakha (la loi juive) interdit catégoriquement de hâter la mort. Mais elle distingue clairement entre provoquer la mort et ne pas empêcher artificiellement l'âme de quitter le corps. Il résulte des Responsa rabbiniques qu'on n'a pas l'obligation d'installer un système de réanimation chez un mourant incurable et en proie à de grandes douleurs. En d'autres termes: le judaïsme répugne à l'euthanasie active autant qu'à l'acharnement thérapeutique. Le Grand Rabbin Michel Gugenheim l'a formulé ainsi: «La loi juive réprouve l'acharnement thérapeutique dès lors qu'il entretient ou augmente la souffrance sans véritable espoir de guérison.» La Halakha laisse ainsi une zone grise, précisément là où la médecine palliative moderne opère.
L'islam partage avec les autres monothéismes le refus de la mort volontaire, mais ses théologiens ont eux aussi développé une réflexion sur l'obstination déraisonnable. En 2019, au Vatican, les représentants des trois grandes religions monothéistes ont signé conjointement une déclaration estimant «que la vie mérite d'être soutenue jusqu'à sa fin naturelle» et s'engageant à promouvoir les soins palliatifs contre l'euthanasie. Mais le consensus interreligieux ne doit pas masquer les débats internes à chacune de ces traditions.
Ce que le monde a déjà décidé
Pendant que la France tourne en rond dans ses travées, le reste du monde a, en grande partie, tranché. Ou du moins essayé.
À l'Ouest d'abord. Les Pays-Bas ont été le premier pays européen à légiférer, en 2001, sur l'euthanasie et l'assistance au suicide. Le cadre initial était strict: six conditions à remplir, dont des souffrances «insupportables et sans perspective d'amélioration», une demande volontaire et réitérée, deux médecins consultés. Depuis, le nombre d'euthanasies a été multiplié par cinq. Dans certaines régions, elles représentent entre 10 et 20% des décès. Les partisans y voient une preuve que la loi répond à un besoin réel; ses adversaires, le début d'une pente glissante.
La Belgique a suivi en 2002, avec une spécificité qui nourrit toutes les controverses françaises: l'euthanasie a été étendue aux mineurs en 2014, sans condition d'âge minimal. En 2021, elle a été imposée à l'ensemble des maisons de retraite et établissements médico-sociaux, même à ceux qui s'y opposaient pour des raisons éthiques. C'est cet argument, la «pente glissante» que le sénateur LR Guillaume Chevrollier a brandi lors des débats du 11 mai 2026: «Il suffit de regarder nos voisins. L'euthanasie réservée aux adultes en phase terminale a été étendue aux mineurs. Au Canada, le suicide assisté concerne désormais des personnes souffrant de troubles psychiatriques.»
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Le Canada illustre, pour les uns, la maturité d'un système; pour les autres, le vertige d'un droit sans limites. Depuis 2016, son «aide médicale à mourir» (AMM) a évolué deux fois. D'une centaine de cas prédits au Québec en 2015, on dépassait 1000 euthanasies annuelles sept ans plus tard, et 13'000 sur l'ensemble du Canada. Le Québec est devenu, selon certains experts, le champion mondial de l'euthanasie, avec 6,6% des décès en 2022. Le professeur Trudo Lemmens, juriste à Toronto, résume le paradoxe: «Cette liberté présentée comme individuelle finit par s'imposer de manière autoritaire.»
Le Royaume-Uni, longtemps présenté comme une forteresse conservatrice sur ces questions, a entamé en décembre 2024 un processus législatif pour légaliser l'aide à mourir pour les malades en phase terminale avec une condition d'approbation par un juge de la Haute Cour. Le Terminally Ill Adults (End of Life) Bill, encore en discussion au moment où ces lignes sont écrites, marque une rupture historique dans la culture politique britannique.
L'Australie a, État par État, légalisé l'aide à mourir entre 2017 et 2022 avec des approches légèrement différentes selon les territoires. La Colombie est le premier pays d'Amérique latine à l'avoir dépénalisée, dès 1997, par décision de sa Cour constitutionnelle. L'Espagne et le Portugal ont rejoint le mouvement en 2021 et 2023.
Au total, selon les dernières compilations disponibles, seulement 11 pays sur 195 reconnus par l'ONU disposent d'un cadre législatif pour l'aide active à mourir. Ce n'est ni une «tendance mondiale inéluctable», comme l'affirment parfois les partisans du texte, ni une anomalie franco-française, comme le soutiennent ses adversaires. C'est une question que chaque société règle ou ne règle pas à son rythme et selon ses valeurs.
La Suisse fait figure d'exception mondiale en matière de fin de vie. Elle ne dispose d'aucune loi fédérale sur le suicide assisté, le cadre légal repose uniquement sur le Code pénal et la loi sur les stupéfiants. L'article 115 du Code pénal stipule que seule l'assistance au suicide motivée par un «mobile égoïste» est punissable. Ce qui signifie, a contrario, qu'aider quelqu'un à mourir sans intérêt personnel n'est pas une infraction. Ce vide légal volontaire a permis l'émergence d'organisations comme EXIT et Dignitas, qui encadrent la pratique selon leurs propres critères. La proportion de décès relevant du suicide assisté est passée de 0,2% en 1999 à 2–3% aujourd'hui — une «normalisation» qui suscite des débats sur la pression sociale que pourraient ressentir les plus vulnérables. En 2025, le Conseil fédéral a renoncé à présenter une réglementation-cadre spécifique, estimant que le cadre juridique existant suffisait. Pendant que la France débat encore d'une loi sur l'aide à mourir, la Suisse pratique donc depuis des décennies – sans loi, sans bruit, et avec un nombre croissant de ressortissants étrangers qui viennent y mourir.
Un vide philosophique au cœur du Sénat français
Ce qui est frappant, dans les débats du 11 mai 2026 tels qu'ils ont été rapportés, c'est l'absence de toute réflexion philosophique de fond. On s'y est battu sur des critères temporels «court terme» contre «moyen terme», sur des amendements de suppression, sur des calculs de majorité. Le sénateur Emmanuel Capus (Indépendants) a eu cette formule qui restera: «C'est le vote de notre vie, jamais nous n'avons eu de vote plus important. Nous n'étions pas là en 1981 pour l'abolition de la peine de mort.»
L'abolition de la peine de mort. La comparaison est éloquente. En 1981, Robert Badinter avait dit à la tribune: «La France doit choisir.» Et la France avait choisi. Quarante-cinq ans plus tard, la même Chambre haute invoque son fantôme, les sénateurs se citant mutuellement ses déclarations à «différentes époques de sa vie», selon le compte rendu de Public Sénat, sans parvenir à un résultat. Peut-être parce que la mort, contrairement à la peine de mort, ne peut pas être abolie.
Bienvenue dans notre dossier spécial, consacré à la fin de vie, rédigé à quatre mains, entre la France et la Suisse. Il visera à mieux comprendre le phénomène, du point de vue d'un pays qui l'applique déjà et d'un autre qui s'interroge encore.
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Excellent, merci.
C’est le même parallèle qu’avec lavortement.
On oublie malheureusement de parler des conséquences de ces actes. Pour l’entourage qui reste en vie. Des traumatismes à ne pas minimiser.
Excellente synthèse. Merci.