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La révolution des flamants roses: le peuple albanais contre le grand capital

Qui se souvient des révolutions de couleur? Il y a eu la slovaque en 1998, la croate en 1999, et puis la plus belle: la serbe en 2000. J’y étais, j'y ai participé activement. Ensuite la révolution des Roses en Géorgie (2003), la révolution orange en Ukraine (2004), et enfin la révolution des Tulipes en Kirghizie en 2005. Les deux premières n’ont pas reçu d’appellation officielle.


La serbe devint, après-coup, la révolution des bulldozers, référence au maire de Cacak, Velia Ilic, qui crut bon d’emmener un bulldozer dans l’équipée de 150 km qu’il effectua le 5 octobre 2000 à la tête de sa troupe de gros bras pour rallier Belgrade. L’engin lui fut utile: pour forcer un barrage de police sur le chemin, et surtout pour fracasser la vitrine de la radiotélévision serbe, leur RTS à eux. Ce jour-là, 700'000 Serbes, 10% de la population, se sont retrouvés devant le Parlement serbe pour le prendre d’assaut, ainsi que les autres institutions clefs. Le dictateur recherché par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, Slobodan Milošević, tomba de son trône avant de mourir six ans plus tard, dans la prison VIP de La Haye. Ironie tragique de l’histoire: le bulldozer de Cacak causa la seule victime de cette paisible révolution des bulldozers: une jeune femme écrasée lors d’une marche arrière imprudente.


belgrade
Une photo d'archive prise le 5 octobre 2000 montre des partisans de l'opposition serbe conduisant un bulldozer devant le bâtiment du Parlement fédéral yougoslave, lors d'une manifestation contre le président Slobodan Milošević, à Belgrade. © AFP

De la Slovaquie à la Kirghizie, l’objectif était le même: remplacer des dirigeants têtus et autoritaires, souvent corrompus, par des forces fraîches acquises à la cause euro-atlantique des démocraties libérales. Les Occidentaux avaient mis au point une mécanique qui prouva son efficacité: soutien aux médias indépendants du régime (donc proeuropéens, proaméricains, pro-démocratie libérale), pression sur le gouvernement à travers l’OSCE pour rendre plus difficiles les tricheries électorales et création d’ONG cools capables de mobiliser la jeunesse. En Serbie, le mouvement estudiantin s’appelait OTPOR (résistance) et comptait au pic de son activité 75'000 membres actifs. De quoi faire rêver chacun de nos partis politiques. On estime que, pour la seule révolution serbe, les États-Unis ont investi 75 millions de dollars.


Un quart de siècle a passé. Les révolutions de couleur ne sont plus qu’un souvenir. Les promesses de l’époque se sont rarement matérialisées. Les Balkans attendent toujours ce qu’on leur a promis en 2001 à Thessalonique: l’adhésion à l’Union européenne. Le 5 juin, les Macron, Merz et von der Leyen répétaient pour une énième fois lors d’un sommet au Monténégro leur volonté de donner une «perspective européenne» aux États issus de l’ex-Yougoslavie et à l’Albanie. Cette fois, il y a un peu plus d’urgence: accepter les Ukrainiens dans l’UE avant les Balkaniques serait une gifle pour ces derniers. Surtout, cela donnerait encore un peu plus l’occasion à la Russie d’user de son influence en Serbie et dans l’entité serbe de Bosnie-Herzégovine pour brouiller les cartes. Seulement 50% des Serbes disent vouloir adhérer à l’Union. Les sympathies pro-Poutine y restent fortes.


Edi Rama, le premier ministre albanais, figurait sur la photo de groupe le 5 juin. On ne peut pas le rater: il dépasse tout le monde d’au moins une tête. Sauf Alexandre Vucic, son homologue serbe, autre caudillo inoxydable des Balkans. 1m98 pour l’Albanais, 1m99 pour le Serbe. Belgrade a encore une longueur d’avance face au rival du Sud-Ouest. Une petite. En termes de longévité à la tête de son pays, c’est Edi Rama qui peut s’enorgueillir d’une petite longueur d’avance: 13 années contre 12 au presque double mètre. Edi Rama n’avait pas de raison de sourire sur la photo de famille. Ce qu’il vit doit lui rappeler les révolutions de couleur de sa jeunesse. Mais, dans l’autre sens. Cette fois-ci, les protestations sont dirigées contre la domination de potentats occidentaux.



Le 30 mai, des militants écolo ont manifesté à 160 km au sud de Tirana contre un projet immobilier mené par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, sur une plage autrefois zone protégée et qui a été déclassée dans des circonstances douteuses. La violence des agents de sécurité, filmée sur des portables, a provoqué une bouffée d’émotions dans la société albanaise. Depuis, des milliers d’Albanais réclament dans la rue, chaque jour, l’arrêt de ce projet devisé à 1,4 milliard et maintenant, devant l’opposition bornée d’Edi Rama, sa démission. Le géant ne vacille pour le moment pas. En plus de la vindicte populaire, les promoteurs immobiliers doivent faire face à une enquête menée par la puissante cellule spécialisée du Parquet contre la corruption et le crime organisé. Des comptes ont été bloqués, il y a des soupçons de blanchiment d’argent. Mais les souhaits du prince de l’immobilier américain ne se limitent pas à la zone protégée de Zvernec, riche en faune d’exception, comme les flamants roses ayant donné leur nom au mouvement. Kushner et ses acolytes ont aussi obtenu d’Edi Rama une option sur l’île voisine, vierge, de Sazan. Celle-ci abritait une base militaire soviétique à l’époque du dictateur communiste Enver Hoxha (1m82, au pouvoir de 1944 à 1985). Tout compris, zone côtière ex-protégée et île, l’investissement trumpien grimperait à 4 milliards.



Malgré les sanctions prises par le gouvernement contre les agences de sécurité privées responsables des violences du 30 mai, la rue ne cesse pas de gronder. À Tirana, les manifestations sont quotidiennes et elles rassemblent plusieurs milliers de personnes. La cause n’est pas qu’environnementale. L’alignement sur les États-Unis et Israël est aussi dénoncé. Tirana abrite depuis 2022 le commandement des forces spéciales en Europe. Un accord de défense entre Israël et l’Albanie est entré en vigueur en 2025. Des rumeurs circulent selon lesquelles Netanyahou aurait envisagé de déporter une partie des Palestiniens de Gaza sur l’île de Sazan. Cela paraît absurde au vu de la valeur immobilière de ce petit paradis convoité par Jared Kushner et Ivanka Trump. Les démentis agacés d’Edi Rama sont donc crédibles. Du reste, Israël a trouvé une autre option: le Somaliland, province sécessioniste de la Somalie où Jérusalem-Ouest vient d’ouvrir une ambassade.


Le premier ministre albanais a exclu de renoncer au projet Kushner-Trump. Les manifestants dénoncent la soumission du Premier ministre aux intérêts israéliens et trumpiens. Qui va gagner le bras de fer? Edi Rama a fait monter les enchères en dénonçant une «guerre hybride» menée par on se demande bien qui. Y aurait-il du russe derrière les manifestants? «Guerre hybride». C’est exactement la formule que Vucic avait utilisée il y a deux ans lorsque des milliers de personnes avaient contesté un projet de mine de lithium en Serbie. Celle-ci devait détruire une vallée au profit de l’industrie automobile allemande. Là aussi, le souci environnemental était au centre des protestations. Le projet est gelé. Les écolos ont gagné, au moins temporairement. Rama sera-t-il plus têtu que son jumeau serbe? Les défenseurs des flamants roses aussi habiles que leurs cousins serbes? Contrairement aux mouvements de couleur de la génération précédente, cette fois, la rue n’est pas dirigée par les intérêts occidentaux, mais contre eux.


jean-daniel ruch
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