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«L'éducation sexuelle? Les pédocriminels en rêvaient, l'école l'a fait!»

Trente ans qu'elle couvre la pédocriminalité. Trente ans qu'elle documente les réseaux, les procès, les enfants retirés à leurs mères protectrices pour être remis à leurs agresseurs présumés. Laurence Beneux, journaliste d'investigation et auteure de Pédocriminalité: l'hypocrisie française, dresse un constat accablant: la France dépense moins que la Moldavie pour sa justice, condamne les médecins qui signalent des enfants en danger, et a été épinglée à deux reprises par l'ONU pour ses pratiques. Vingt-cinq ans après son premier livre, rien ou presque n'a changé.

Laurence Beneux
© DR

Amèle Debey, pour L’Impertinent: Qui êtes-vous?

 

Laurence Beneux: Je suis journaliste d’investigation. J’ai été indépendante une grande partie de ma carrière. Et je suis spécialisée dans la protection de l’enfance et dans la criminalité qui s’en prend aux enfants. J’ai écrit plusieurs livres sur la question, dont le dernier s’intitule Pédocriminalité: l’hypocrisie française.

 

Avant d’en venir à ce livre, qui fait une sorte de constat de situation, j’aimerais évoquer celui que vous avez rédigé avec Serge Garde en 2001, après avoir sorti une grosse enquête dans l'Humanité sur les réseaux pédophiles, notamment liés aux fichiers de Zandvoort. Était-ce pour briser l’omerta autour de ce travail qu’il était important de sortir ce livre?


beneux
Le Livre de la honte: les réseaux pédophiles, Laurence Beneux et Serge Garde, 2001, éd. Le Cherche Midi

Le livre de la honte ne concernait pas uniquement l’affaire de Zandvoort. Il dressait un panorama sur un sujet très peu connu à l’époque. Il l’est toujours d’ailleurs. À l’époque, la doxa officielle disait que les réseaux pédocriminels n’existaient pas. Certaines personnes qui, compte tenu de leurs fonctions, connaissaient très bien leur existence, soutenaient le même discours. Il y avait déjà eu des procès avant, quelques grands coups de filets internationaux, notamment liés au live streaming qui existait déjà à l’époque: ce procédé qui consistait à parler à quelqu’un en direct à l’autre bout du monde. Sauf que les pédocriminels l'utilisaient pour demander à ce qu’on viole, torture ou fasse des choses à des enfants en direct, moyennant finance.

 

Si, à l’époque, internet entrait à peine dans les foyers en Europe, cela faisait déjà une dizaine d’années qu’il était entré dans les foyers américains. Comme toutes les criminalités organisées, la pédocriminalité s’en était emparée. À chaque nouvelle technologie, les criminalités organisées en sont les premiers utilisateurs, si ça peut leur servir.

 

La publication de ce livre a-t-elle initié des changements?

 

Un peu quand même, oui. Par exemple, une réunion a été organisée à l'Assemblée nationale à laquelle j’avais été invitée à prendre la parole devant des représentants de différents ministères ainsi que des policiers de Scotland Yard en visite en France. J’avais imprimé quatre ou cinq photos issues des CD-Roms de Zandvoort, qui contenaient plusieurs dizaines de milliers de documents, pour les distribuer dans la salle. Pour que les gens sachent de quoi on parle.

 

Internet entrait juste dans les foyers, c’était encore très abstrait pour tout le monde. On avait l’impression de crimes un peu virtuels. Sans s'apercevoir que, pour que ces documents existent, il fallait que des enfants aient été violés et torturés. Trafiquer ce genre de documents signifiait non seulement participer à un commerce abominable, encourager des pratiques abominables, mais aussi que des enfants étaient violés tout le temps. On a dit que ces documents étaient anciens, mais on voyait très bien sur les images que ce n’était pas le cas de tous.



La députée UMP Henriette Martinez est venue me voir et m'a demandé ce que pouvait faire la représentation nationale. Une des urgences qui m’est venue à l’esprit: en France, les médecins et notamment les pédopsychiatres qui font des signalements d’enfants en danger à la justice se retrouvent poursuivis et condamnés devant le Conseil de l'ordre des médecins. Elle m’avait dit qu’elle s’en occuperait. Elle a tenu parole: elle a créé un groupe qui a travaillé sur ce sujet et une loi pour interdire que des médecins soient sanctionnés – y compris de façon disciplinaire – devant le Conseil de l’Ordre quand ils signalaient des enfants en danger a été promulguée.

 

À l’époque, j’avais des médecins hospitaliers au téléphone, qui m’expliquaient que leurs collègues du libéral les appelaient pour qu’ils fassent des signalements à leur place. Car il est beaucoup plus compliqué de poursuivre et de condamner un médecin hospitalier qu’un médecin libéral, parce qu’il faut passer par la hiérarchie de l’hôpital.

 

Cette loi a duré ce que durent les roses: on a arrêté de sanctionner les médecins pendant trois, quatre ans, puis c’est reparti comme en quarante. En France, il y a des lois et des règlements qui ne sont pas appliqués. Que ce soit par les justices ordinales ou par les tribunaux.

 

Comment se remet-on d’avoir vu un truc pareil?

 

Depuis les trente ans que je travaille sur la question, j’ai développé des stratégies d’évitement pour penser à autre chose. Cela varie au fil des années. À un moment, j’avais un blog humoristique sur MySpace, ou alors une correspondance. Je me suis disciplinée.


«Ce que vous savez vous donne une responsabilité»

 

Bien sûr, il y a des cas qui vous hantent. Je me souviens notamment d’un gamin de cinq ans arraché à sa mère et remis entre les mains de son père qu’il accusait d’inceste. Cela me brisait le cœur. Je me suis dit: «Laurence, si ça commence à t’empêcher de dormir la nuit, t’es foutue». Il faut se demander si, à l'instant T, on peut ou non faire quelque chose.

 

Très rapidement, cela devient compliqué d’arrêter, car on est très peu à travailler sur le sujet dans la longueur. Quand il y a un fait divers, toute la presse se rue dessus, mais elle passe à autre chose. Or, ce sujet est très compliqué pour une multitude de raisons: juridiquement parlant déjà, il y a des tas de pratiques à connaître, nous sommes contactés en permanence par des familles de victimes. On acquiert une forme d’expertise en la matière. Ce que vous savez vous donne une responsabilité. J’aimerais bien qu’il y ait des relais, mais il n’y en a pas beaucoup.

 

Comment ça se fait?

 

Il y a de très bons journalistes chez les jeunes, mais il y en a aussi beaucoup qui ont trop regardé les chaînes d’info en continu et qui ont l’impression que le journalisme, c’est donner leur avis. Or, ce sont des sujets sur lesquels il faut être extrêmement factuel et très prudent. Il y a de réels risques de poursuites. Ce sont des sujets très graves qui représentent beaucoup de travail.

 

De plus, il est compliqué de se spécialiser dans un sujet comme celui-ci si on n'est pas indépendant, avec la précarité que cela implique. Il n’y a quasiment aucun média aujourd’hui qui a les moyens de rémunérer un journaliste permanent pour travailler sur ce type de sujet pendant des semaines, des mois et des années.


«Un enfant sur cinq sera victime, d’une manière ou d’une autre, avant sa majorité»

 

Il faut dire aussi qu’il existe un déni autour de ces sujets, car la gravité et l’ampleur du phénomène requièrent encore une prise de conscience collective. Les conséquences sur la vie des victimes sont minorées. Certaines se tuent. L’OMS a déclaré que la traite des enfants et la pédocriminalité sont des enjeux de santé publique, à cause du nombre de victimes et des conséquences sur leur vie d'adulte. On ne se rend pas compte du nombre considérable de victimes. Les chiffres européens – probablement minorés – parlent quand même d’un enfant sur cinq victime d’une manière ou d’une autre avant sa majorité. C’est considérable! Cela fait six sur une classe de trente!

 

Tant qu’il n’y a pas d’exigence extrêmement forte de la population, les problèmes n’avancent pas. Rien ne progresse réellement. La justice et la police n’ont pas plus de moyens et ce sont des institutions qui n’aiment pas du tout reconnaître leurs échecs et leur inefficacité dans des domaines aussi graves. Il y en a qui font du très bon travail, mais je parle de l’institution en général et de ses porte-paroles. Force est de constater que, vingt-cinq ans après mon premier livre, cela n’a pas beaucoup bougé.

 

Vous dites dans votre livre que la France, pour sa justice, dépense moins que la Moldavie, le pays le plus pauvre d’Europe?

 

Oui. On sait que la justice est très mal dotée. C’est pareil pour tous les services régaliens. Mais tout n’est pas à mettre sur le dos des moyens: en France, on est très forts pour fabriquer des usines à gaz. Il y a donc aussi un problème d'organisation qui fait que ces faibles moyens sont mal optimisés. Puis, il y a des verrous. On sait que les professions de prédilection des pédocriminels sont celles qui les mettent en relation avec des enfants. Mais il est bien évident que les professions de justice ou de police sont vulnérables aux criminalités organisées. Évidemment qu’il y a des fonctionnaires qui essaient de plus ou moins bien faire leur travail, mais évidemment aussi qu'on va y trouver des moutons noirs. Un mouton noir, ça fait beaucoup de dégâts dans ces professions-là. Les juges, les policiers de la brigade des mineurs…

 


Il y a une autre raison aussi à cette inefficacité à lutter contre ces crimes, c'est le lobby pédocriminel qui sévit depuis des décennies. Pendant de nombreuses années, des cours, des conférences étaient donnés à l'École nationale de la magistrature sur le syndrome d'aliénation parentale. On a mis dans la tête de jeunes magistrats en devenir que les mères avaient pour souci principal de nuire à leur ex à la suite d’une séparation ou pas, d'ailleurs. Et que, quand un enfant se plaignait d'inceste, c'est que sa mère lui avait mis ça dans la tête. Alors que ce syndrome d'aliénation parentale est réfuté par la communauté scientifique spécialisée et internationale.

Alors aussi que l'on sait qu'un enfant – plus il est jeune, plus c’est vrai – ne parle de faits sexuels que s’il s’est passé quelque chose. Autrement, il ne peut pas parler de quelque chose qui n'existe pas dans son esprit. Il ne peut pas l'inventer.

 

Cette fameuse aliénation parentale est interdite aux États-Unis. Dans certains États, des magistrats ont été condamnés pour avoir utilisé ce concept. Le problème en France, c'est qu'on ne voit plus le terme dans les décisions de justice, mais il est décrit: c'est la même chose! On l'utilise, simplement on ne le nomme plus.

 

Le titre de votre livre, c'est Pédocriminalité: l'hypocrisie française. Pourquoi?

 

Parce que dans ce livre, je parle principalement des institutions françaises. Je me suis dit qu’il fallait déjà commencer par balayer devant sa porte. Ça ne veut pas dire pour autant que le ciel est plus bleu ailleurs. Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.

 

D'accord. Mais vous dites quand même que les autorités françaises ont été spécialement réticentes à reconnaître l'existence des réseaux au moment de l’affaire Zanvoort.

 

Elles le sont toujours. Le sont-elles spécialement en France? Je ne sais pas. Au-delà du fait que les institutions sont très mal dotées, on a un système judiciaire surchargé, qui est assez réticent à la coopération internationale, même si cela se met en place progressivement. Or, c'est un sujet sur lequel une coopération internationale est absolument indispensable concernant l'aspect criminalité organisée.

 

Dans votre livre, vous dites aussi que l'ONU a dénoncé la gestion problématique de ces cas par la France. Pour ceux qui n'ont pas lu votre livre, vous pourriez nous dire ce que l'ONU dit de la gestion française de ces problématiques?

 

En 2003, une enquête de l'ONU a alerté sur le fait qu'en France, dans le cadre d’une plainte pour inceste, si on peine à en établir la preuve, on transfère le droit de garde des enfants de la mère au violeur présumé, pour la faire taire. Y compris dans des dossiers dotés de signalements professionnels comme s'il en pleuvait.

 

Il y a par exemple le cas de Karim Kamal, qui a obtenu l'asile politique aux États-Unis dans une affaire de pédocriminalité. Il soutenait que son ex-compagne emmenait sa fille dans des cérémonies pédocriminelles. Le traitement judiciaire de cette affaire avait été tellement violent vis-à-vis de lui, avec des irrégularités, des fautes de la justice tellement extrêmes et évidentes que la juridiction américaine avait assimilé ça à une persécution politique.


«Oui, il y a un problème français»

 

L’ONU avait mis en avant tous ces faits, ainsi que les médecins poursuivis et condamnés devant le Conseil de l'Ordre, le déni, etc. La France avait, comme d'habitude, botté en touche. Vingt ans plus tard, en 2023, l'ONU s’est encore alarmée de la situation française pour interroger à nouveau le phénomène qui consiste à retirer la garde des enfants aux mères qui portent plainte. Soit pour les placer à l'ASE – qui est un très mauvais parent, on ne le répétera jamais assez – soit à l’agresseur présumé. Ces cas sont tellement courants qu’ils ont nécessité le néologisme de désenfantement et ont abouti à la création de collectifs de mères désenfantées. Le phénomène est tellement massif qu'il a entrainé la création d’un mot, tout de même!

 

L’ONU revient donc sur certains de ces dossiers et interroge le gouvernement français sur les pratiques de la justice française, qui n'a pas répondu, puisqu'au départ, c'était par voie diplomatique. Tant et si bien que les rapporteurs se sont agacés et ont rendu publiques leurs questions au gouvernement français. Celui-ci a fini par réagir, quelque temps plus tard, en répondant à côté des questions qui étaient posées. Il a maintenu que, dans les dossiers soulevés, tout s'était très bien passé, tout était normal, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Cette réponse n'a pas du tout satisfait l'institution internationale. Donc oui, il y a un problème français.

 

Est-ce que vous connaissez le livre L'école du soupçon de Marie-Monique Robin?

 

Non. Ça me fait un peu penser au titre d'un bouquin d'un pédopsychiatre qui est l'objet de beaucoup de controverses, Paul Bensussan. On parlait déjà de lui dans Le livre de la honte. C’est un adepte du syndrome d'aliénation parentale, un des grands défenseurs du concept en France, qui a pour caractéristique de parfois rendre des expertises sans avoir vu ni les enfants, ni les personnes qui portent plainte.

 

Oui, tout à fait. Nous avons parlé de ce monsieur dans un de nos articles. Apparemment, il est assez coutumier du fait. Et c'est toujours lui qu'on choisit pour les expertises. Mais le livre dont je parle, dont le sous-titre est «La dérive de la lutte contre la pédophilie» revient sur les cas non fondés, qui existent aussi. Pensez-vous que le risque de citer ces cas aussi est de jeter le discrédit sur tout le reste? C'est pourquoi vous n’en parlez pas?

 

En tout cas, je suppose que c'est le but. Comme le faisait remarquer la CIIVISE, seulement 1% des viols finissent par être punis en justice. Cela veut dire qu'il y a quand même 99% des victimes qui restent sur le carreau. On estime que ce qu'on appelle les fausses allégations sont de l'ordre de 2 à 3%. Est-ce qu'on sacrifie 97% de victimes pour un potentiel risque?

enfants

Et le risque devient quasiment nul quand les enfants sont prépubères. Précisément parce qu’ils ne peuvent pas parler de quelque chose qu'ils ne connaissent pas. Qu'ils ne peuvent pas imaginer. D'ailleurs, à ce titre, le programme EVARS est très préoccupant. On est en train d'essayer de mettre dans la tête des enfants des choses qu’ils ne connaissent pas.

 

Vous parlez de l’éducation sexuelle à l’école pour les tous petits?

 

Oui, de la façon dont c’est envisagé. Les pédocriminels des années 70-80 en rêvaient et on est en train de le mettre en place au niveau de l'école, c'est formidable!

 

J’ai assisté à une des séances d'information pour les parents dans une école suisse. On y expliquait, pour défendre ce programme, qu’il constituait une solution pour mieux débusquer les abus, parce que ces cours permettaient aux enfants de mettre des mots sur les choses. De leur signifier aussi ce qu’il est convenable ou pas de faire.

 

C’est effectivement ce qu'ils disent, mais c’est faux. Premièrement, les enfants savent très bien utiliser leurs mots d'enfant quand ils sont disposés à parler et ce n'est pas ce genre de truc qui va désamorcer toutes les stratégies développées par les criminels pour les faire taire: «Si tu parles, je vais tuer ta maman; je vais faire du mal à un autre enfant; c'est notre petit secret», etc. Il s'agit là des stratégies les plus banales. Parce que maintenant, il y en a de beaucoup plus sophistiquées, qui sont développées au-delà de l'autorité naturelle d'un adulte sur un enfant. Par exemple, il commence à y avoir tout le chantage autour des photos. Ces stratégies de silenciation seront toujours là.

 

Sinon, renforcer le message: personne n'a le droit de te toucher, ton corps t'appartient, il y a des endroits privés, les adultes n'ont pas le droit de faire tout ce qu'ils veulent et s'il y a quelque chose qui te met mal à l'aise, il faut tout de suite en parler à la maîtresse et à maman et à papa, etc., c'est quelque chose de valide. Pour cela, il n'est pas nécessaire d'entrer dans les détails.


«L'éducation sexuelle à l'école peut être du pain béni pour des pédocriminels»

Les enfants savent parfaitement décrire ce qui leur arrive avec leurs mots d'enfant, quand ils sont disposés à parler. Ces descriptions, ces mots d'enfant, cette innocence leur donnent un crédit particulier. Quand une petite fille dit «il met son zizi dans la bouche et après il y a du pipi qui sort» ou «ça fait de la vinaigrette», on se dit qu'elle n'a pas inventé ça. Déjà que la parole de l'enfant est extrêmement dévalorisée, désormais on va nous dire qu'elle en parle parce qu'elle l'a entendu à l'école. Le risque est là.

 

Au-delà du traumatisme de ces gamins, dont on va perturber l'exploration de leur propre corps – cette espèce d'éveil très progressif et très particulier de l'enfance à la sexualité – en faisant irruption avec la sexualité adulte dedans, c'est-à-dire de façon tout à fait prématurée. Au-delà de ce danger-là, cela peut être du pain béni pour des pédocriminels: «Je vais te montrer ce que tu as appris à l'école.» D'un seul coup, des gestes peuvent devenir plus légitimes, précisément parce qu'on en a parlé à l'école, avec le fait que les enfants ont envie, par-dessus le marché, de faire plaisir aux adultes et de faire comme les grands.

 

On commence seulement à avoir un peu conscience des dégâts considérables que fait l'exposition des jeunes enfants à la pornographie, ainsi que de la criminalité que cela génère chez ces jeunes enfants. Il y a de plus en plus d'agressions de mineurs par des mineurs, avec des gamins qui vont s'amuser, par exemple, à vouloir faire des films de gang-bang ou de viol collectif. Qui reproduisent ce qu'ils ont vu. D'un côté, il y a une prise de conscience là-dessus et de l'autre, on veut les éduquer à la sexualité adulte. C'est très dangereux et cela peut être extrêmement utile pour la défense des prédateurs, ainsi que pour faciliter leurs actions. Après la théorie, ce sera quoi? Les travaux pratiques?

 

Que vous a inspiré le scandale dans le périscolaire à Paris, où on a engagé des gens sans vérifier leurs antécédents? Résultat: 78 personnes suspendues pour des suspicions de violences sexuelles?

 

Cela ne m'étonne pas. Comme je le disais tout à l'heure: même si on trouve des pédocriminels dans toutes les strates de la société et dans tous les milieux sociaux, il y en a beaucoup qui privilégient évidemment les professions qui les mettent en contact avec des enfants. L'absence de contrôle dans l'Éducation nationale, c'est à peu près la même chose. Tout cela est dénoncé depuis vingt ans par les associations.



Innocence en danger, par exemple, s'est constituée partie civile dans ce type d'affaires à de multiples reprises, pas seulement à Paris. Parce que cela existe à peu près partout. Là c'est sorti parce que nous sommes à l'approche des élections municipales, parce que l'équipe sortante était fautive. Mais j'aurais bien aimé demander à Rachida Dati – à qui on doit ces révélations – pourquoi elle n'en a pas parlé avant?

 

J'ai constaté que mes articles sur la pédocriminalité étaient parmi les moins lus. N'y a-t-il pas une certaine limite à ce que le cerveau humain peut accepter? Quand c'est trop dur, on se ferme et on fait l'autruche.

 

Bien sûr qu'il peut y avoir de ça. C'est un sujet anxiogène. Ce sont des histoires qui ne sont pas agréables, évidemment. Et puis ça demande des efforts, parce que c'est un peu technique.


Mais, d'un autre côté, deux adultes sur trois sont parents, même si les chiffres sont en train de baisser. C'est donc aussi que le déni génère du déni. Parce qu'on se dit que ce n'est pas si grave. Alors que si on commence à se rendre compte que le risque que ça tombe sur son propre enfant est très loin d'être minime...

pédocriminalité

Les familles peuvent faire quelque chose à condition qu'elles sachent ce qui se passe. Il n'y a que les citoyens qui peuvent demander des comptes pour protéger leurs enfants, exiger et obtenir du politique qu'il mette enfin des moyens. N'importe quel enfant est susceptible d'avoir la malchance de faire la mauvaise rencontre au mauvais moment. Et dans ces cas-là, les risques que le gamin il ne dise rien sont considérables, alors qu'il en subira les conséquences toute sa vie. Même quand il parle, les chances d'obtenir justice sont infimes.


Vous citez dans votre livre le cas d'une mère qui a dit: «Si j'avais su, je n'aurais pas porté plainte.»


Oui, c'était du temps de Zandvoort. Son enfant a d'abord été placé, puis remis au père. C'est uniquement lorsqu'elle a arrêté de parler qu'elle a pu le récupérer. On lui disait: «Écoutez, madame, vous allez arrêter de nous embêter avec vos allégations, vos histoires de viol.»


Et ce, malgré le fait qu'il y avait des signalements de médecins, de pédopsychiatres. Le gamin, âgé de 3 à 5 ans, avait fait un dessin sur lequel on voyait distinctement un petit bonhomme qui se faisait sodomiser par un grand bonhomme, avec des appareils photo sur un trépied. De plus, l'enfant avait contracté une maladie sexuellement transmissible et il avait été reconnu sur le CD-ROM de Zandvoort. Évidemment, la justice française a dit qu'il n'y avait aucun enfant français dans ces fichiers...

 

On parle beaucoup de mères en fuite et de pères abuseurs qui viennent se réfugier en Suisse. Quel rôle tient la Suisse là-dedans? Et avez-vous connaissance de l'existence de réseaux pédophiles en Suisse?

 

Il y en a qui viennent en Suisse parce que c'est le pays le plus proche qui ne fait pas partie de l'espace Schengen. Il y en a qui partent beaucoup plus loin, mais aussi beaucoup qui restent et qui en prennent plein la tête. Il n'y a pas de phénomène massif d'expatriation.


Les pédocriminels sont domiciliés en Suisse comme ailleurs, pourquoi voulez-vous que la Suisse soit épargnée par la pédocriminalité? Je suis certaine qu'il y a aussi des cas d'inceste en Suisse. Je rappelle que la Suisse a servi d'asile à quelqu'un comme Roman Polanski, qui a drogué et violé une gamine de 13 ans.

 

Vous avez aussi un couple emblématique de détournement de mineurs à la tête de l'État français, un ancien ministre de la Justice qui a contribué à dégommer des enfants lors du procès d'Outreau... quel message cela envoie?

 

Pendant la campagne du couple Macron et après, quand j'ai vu qu'il était élu, je n'en revenais pas de l'espèce de storytelling romancé, avec les références au film Mourir d'aimer, avec Annie Girardot. Pas un journaliste pour demander comment ça se fait que cette dame n'ait pas été poursuivie en justice.


«Le message envoyé du sommet de l'État est un message d'impunité, de banalisation, et de justice de classe absolument désastreux»

Ce qu'on nous relatait – en enjolivant avec des petites fleurs et des petits cœurs – c'était l'histoire d'une prof qui avait séduit un élève au collège. Enfin, mince! Elle avait autorité sur lui. Rappelons que la majorité sexuelle est à 18 ans quand il y a une position d'autorité. Développer une relation amoureuse avec un élève, c'est interdit. Point.


Le message envoyé du sommet de l'État est un message d'impunité, de banalisation, et de justice de classe absolument désastreux. J'aimerais bien qu'on me dise comment cela a été possible. Si ce n'est par la propagande, la campagne de communication énorme pour faire gober ça aux gens.


Dans votre livre, vous vous demandez en quoi protéger un enfant d'un père présumé incestueux contreviendrait à la présomption d'innocence? Avez-vous obtenu une réponse?


Non. La présomption d'innocence est devenue un outil de chantage utilisé contre les parents protecteurs. Le collectif Incesticide a raison de parler d'une torture généralisée des mères dans l'indifférence générale, parce que ce qui est utilisé pour les faire taire est ignoble. Quand on parle de présomption d'innocence, c'est parce que, d'une certaine façon, on assimile le fait de protéger l'enfant à une sanction pénale contre son père. Or, ce n'est pas ça. On glisse du droit de l'enfant au droit à l'enfant. Évidemment que personne ne m'a jamais répondu là-dessus.


Que pensez-vous de l'interdiction des réseaux sociaux aux mineurs? Notre chroniqueur numérique, Fabrice Epelboin, nous expliquait récemment qu'un des dangers de cette histoire était de faire disparaître les lanceurs d'alerte, parce que plus personne ne pourra cacher son identité.


C'est un système qui va nuire aux libertés fondamentales de tout le monde, sauf des criminalités organisées, qui savent parfaitement contourner les obstacles et développer des stratégies. Sans parler du fait qu'en ce moment, il n'y a quasiment pas une journée qui passe en France sans fuites massives de données. Je rappelle quand même que c'est un gamin de 15 ans qui a réussi à hacker un site gouvernemental. Et après on s'imagine que c'est en lui demandant une identité numérique qu'on va l'empêcher d'aller sur les réseaux sociaux s'il le souhaite. Tout cela en prenant le prétexte de la pédocriminalité et de la protection des enfants. C'est une véritable insulte à l'intelligence des citoyens! C'est réellement prendre les gens pour des imbéciles.



Évidemment, les pédocriminels sauront contourner cela. Évidemment, cela va être totalement inefficient pour la protection des enfants. Est-ce que l'interdiction de vendre de l'alcool aux enfants empêche les gamins de se bourrer la gueule? Évidemment que non. On prend la protection des mineurs comme prétexte à une mise en place totalitaire et dangereuse. C'est d'un cynisme insupportable.

laurence beneux
Pédocriminalité: l'hypocrisie française, Laurence Beneux, mars 2026, Éd. Le Cherche Midi.

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