Comment l'industrie sécuritaire israélienne a colonisé ses adversaires
- Amèle Debey

- il y a 14 heures
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À leur retour en Espagne, des militants de la flottille pour Gaza ont été tabassés par la police basque, une police équipée et formée par des entreprises israéliennes. Pendant ce temps, le gouvernement Sánchez se pose en héraut de la cause palestinienne. Au-delà du paradoxe apparaît un système: l'industrie sécuritaire israélienne s'est rendue indispensable, y compris envers ses plus virulents détracteurs.

Le 24 mai 2026, six militants du mouvement Global Sumud Flotilla atterrissent à l'aéroport de Bilbao-Loiu. Ils reviennent de Turquie après avoir été arrêtés en eaux internationales par l'armée israélienne. Certains encore blessés, d'autres à peine sortis de l'hôpital. À leur arrivée, alors qu'ils s'apprêtent à rejoindre leurs proches, la police basque – l'Ertzaintza – s'en prend violemment à eux à coups de matraques.
Les images font le tour du monde. Israël, qui vient pourtant de détenir ces mêmes militants dans des conditions largement dénoncées dans la presse, se fend d'un tweet sarcastique par le biais de son ministère des Affaires étrangères: «Nous demandons des explications au gouvernement espagnol sur son traitement des anarchistes de la flottille.» De son côté, le ministre basque de la Sécurité, Bingen Zupiria, a exprimé ses «regrets» et demandé l'ouverture d'une enquête interne.
Une police basque aux équipements très israéliens
Ce que les images de l'aéroport ne montrent pas, c'est que l'Ertzaintza n'est pas une force de sécurité quelconque: c'est une institution qui entretient depuis des années des liens commerciaux documentés avec l'industrie sécuritaire israélienne. Des liens que le gouvernement basque a d'ailleurs tenté de dissimuler.
Premier fournisseur identifié: Verint Systems, ou plutôt sa descendance directe, car l'histoire de cette entreprise est elle-même un cas d'école en matière d'esquive corporate.
Mais qui est exactement Verint en 2026? La réponse exige un détour par l'une des manœuvres corporatives les plus habiles de la décennie. Fondée en 1994 en Israël, Verint Systems s'est construite comme le géant mondial de la surveillance gouvernementale: logiciels d'écoute, d'interception, de localisation, vendus à des polices et des services de renseignement dans le monde entier. En somme, il s'agit de l'un des acteurs les plus puissants – et les moins visibles – de la surveillance mondiale.
En février 2021, Verint a séparé toute sa division surveillance pour créer une entité indépendante: Cognyte Software Ltd., se distançant ainsi officiellement des accusations de vente de technologies à des régimes répressifs, notamment en Azerbaïdjan et au Soudan du Sud (voir plus bas). Verint a ensuite été rachetée en 2025 par le fonds américain Thoma Bravo et recentrée sur l'automatisation de l'expérience client. Plus d'écoutes, plus de surveillance: une entreprise propre.
Cognyte, elle, est incorporée sous les lois de l'État d'Israël et hérite de toute l'activité Cyber Intelligence Solutions de Verint. C'est donc sur Cognyte que retombent les contrats gouvernementaux... et les casseroles. La société a vendu des équipements d'interception au Myanmar avant le coup d'État militaire. En décembre 2021, Facebook l'a bannie après avoir établi qu'elle avait ciblé des journalistes et des personnalités politiques en Indonésie, en Israël, au Kenya, au Mexique et en Thaïlande. Le fonds souverain norvégien l'a exclue de son portefeuille.
Depuis 2003, l'Ertzaintza utilise un système d'interception légale des communications fabriqué par Verint Systems, comme l'a révélé une enquête du journal basque El Salto. À partir de 2006, le maintien de ce système est confié à Excem, représentant exclusif de Verint en Espagne. Les contrats se succèdent, discrètement, par invitation directe à une entreprise de confiance, sans appel d'offres public. En mai 2022, le dernier contrat en date est même classé secret par le gouvernement basque, comme l'a révélé la réponse à une question parlementaire. Fin 2023, un nouveau marché d'«extraction et archivage d'évidences judiciaires» issues de ce même système est à nouveau attribué à Excem, pour 47'795 euros.
La scission Verint/Cognyte est donc moins une rupture qu'un tour de passe-passe: la marque se nettoie, la technologie reste en place, les contrats continuent. Et le gouvernement basque classe le tout sous le sceau de la confidentialité.
«Le ministère de l'Intérieur se conforme au décret-loi royal du 23 septembre, qui adopte des mesures urgentes contre le génocide à Gaza et en soutien à la population palestinienne»
Réponse du ministère de l'Intérieur espagnol, interpellé sur cette affaire par L'Impertinent
Pour comprendre la portée de ce partenariat, il faut regarder au-delà du Pays basque. Avant même sa scission de 2021, Verint avait tissé une toile considérable: en 2019, la société a été sélectionnée comme fournisseur officiel de solutions de renseignement web pour l'ensemble des forces de police britanniques, dans le cadre du projet IRIS, d'une valeur de 50 millions de livres sterling. En Inde, elle a décroché un contrat pour le programme de surveillance centralisée des communications du gouvernement, permettant d'analyser la totalité des échanges télécom et internet du pays. Aux États-Unis, elle a fourni des dispositifs de vidéosurveillance dans les zones sécurisées des aéroports américains via la Transportation Security Administration. Ces contrats, dont on ne trouve plus aucune trace sur internet – comme celui de l'Ertzaintza – ont été hérités par Cognyte lors de la scission. La marque a changé. Les clients, eux, sont restés.
Mais la liste des clients ne s'arrête pas là.
La division surveillance de Verint, aujourd'hui rebaptisée Cognyte, a vendu des logiciels à l'Azerbaïdjan et à l'Indonésie, utilisés pour traquer et arrêter des personnes LGBTQ+ ainsi que des minorités religieuses. Des produits Verint ont également été vendus à Bahreïn pour la surveillance des réseaux sociaux, au Pérou et en Colombie, où ils ont servi à espionner des opposants aux régimes en place. En Asie centrale, Privacy International a établi que Verint avait fourni au Kazakhstan et à l'Ouzbékistan des centres de surveillance capables d'intercepter en masse les réseaux téléphoniques, mobiles et IP. Des avocats, journalistes et blogueurs ouzbeks ont vu des transcriptions de leurs appels Skype privés produites contre eux lors de procès.
Le cas le mieux documenté reste celui du Soudan du Sud. De mars 2015 à février 2017 au moins, la filiale israélienne Verint Systems Ltd a fourni aux autorités sud-soudanaises – dont le Service national de sécurité – des équipements d'interception des communications et des services de maintenance annuels. Des conversations téléphoniques interceptées ont été présentées comme preuves devant des tribunaux, rapportées à des détenus lors d'interrogatoires, et semblent avoir servi de base à des arrestations arbitraires. C'est Amnesty International qui a documenté ces faits, demandant à Israël de revoir son régime de licences d'exportation. En vain. À l'exception des pays officiellement blacklistés comme la Syrie et la Corée du Nord, pratiquement rien n'empêche les gouvernements qui violent régulièrement les droits fondamentaux d'acquérir les mêmes outils vendus aux polices occidentales. Des personnes ciblées par cette technologie ont été battues, emprisonnées et torturées, selon des organisations de défense des droits humains.
Guardian Defense complète le tableau
Deuxième fournisseur identifié: Guardian Defense & Homeland Security. La société a été fondée en 2006 par d'anciens membres des services spéciaux de sécurité de l'État d'Israël, et est dirigée par Ilan Arzoolan, ex-agent du Mossad. Les institutions basques – dont de nombreuses municipalités – lui ont versé plus d'1,6 million d'euros à travers 150 contrats publics, dont 60% ont été conclus entre 2018 et 2020.
Guardian ne se limite pas au Pays basque. Selon un rapport de 2019 du Centre Delàs, Guardian Defense & Homeland Security a fourni des services au ministère de la Défense, au ministère de l'Intérieur, à la Présidence du gouvernement espagnol, à l'Armada, à la Casa Real, à l'Armée de l'Air, à l'Armée de Terre, à l'Ertzaintza, à la Guardia Civil, aux Mossos d'Esquadra, à la Police forale de Navarre et au Corps national de police.
Un rapport de 2014 de l'Institut international pour l'action non-violente (NOVACT) avait établi que Guardian avait organisé des formations pour les forces de police espagnoles directement en Israël. Un mosso d'esquadra (police catalane), interrogé à son retour d'un stage de deux semaines facturé 4000 euros, déclarait: «Nous venons chercher des techniques éprouvées au combat. Nous avons beaucoup appris ces deux semaines.» La formule est transparente. «Éprouvées au combat» signifie: testées sur des civils palestiniens.
Les liens entre les institutions basques et l'industrie sécuritaire israélienne ne se limitent pas à Guardian Defense et Verint/Cognyte. Selon une enquête d'El Salto publiée le 27 mai 2026, treize contrats ont été adjugés depuis le 7 octobre 2023 à des entreprises israéliennes de cybersécurité – dont Check Point et CyberArk – par diverses institutions basques. Total: 335'533 euros depuis le début du génocide. Ces contrats relèvent de la Cyberzaintza, l'agence basque de cybersécurité dont le président du conseil d'administration est Bingen Zupiria... le ministre de la Sécurité lui-même.

Contacté par L'Impertinent, le département de Sécurité basque a répondu qu'il «n'a aucun contrat avec les entreprises mentionnées». Les contrats documentés par El Salto sont passés au nom d'autres institutions basques, pas de ce département. Même si le ministre de l'un est aussi le président de l'autre. «Nous n'avons aucun contrat avec Cognyte Software Ltd. et celui avec Excem est arrivé à son terme. Un appel d'offres public est en cours et nous attendons qu'une nouvelle entreprise remporte le contrat», ont-ils ajouté, sur notre relance.
De son côté, le ministère espagnol de l'Intérieur nous a répondu que «les procédures d'acquisition sont menées conformément à la loi et respectent le décret-loi royal du 23 septembre 2025, qui adopte des mesures urgentes contre le génocide à Gaza et en soutien à la population palestinienne». Il n'a pas répondu aux questions portant sur les contrats avec Verint/Cognyte et Guardian Defense, ni sur l'intention de les réviser ou non (voir encadré). Le décret-loi royal en question porte sur l'embargo des armes et le matériel de défense. Il ne s'applique donc pas aux contrats de surveillance des communications, ni aux services de formation policière.
En plein paradoxe
Pedro Sánchez n'a pas de mots assez forts contre Israël. Il a qualifié l'État israélien d'«État génocidaire», rejoint la plainte de l'Afrique du Sud devant la CIJ, a renforcé l'embargo sur les armes, a interdit l'espace aérien et les ports espagnols aux avions et navires transportant du matériel militaire à destination d'Israël. La rupture diplomatique est réelle, profonde, assumée.
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(Re)lire notre article: Pedro Sanchez, l’homme qui a dit non à Donald Trump
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Mais la politique étrangère ne contrôle pas les appareils sécuritaires. Les contrats de surveillance, de formation et d'équipement obéissent à une autre temporalité: des cycles budgétaires pluriannuels, des décisions techniques prises par des administrations régionales, une inertie institutionnelle que les discours de tribune ne déplacent pas. L'Ertzaintza est de surcroît une police autonome basque: elle ne répond pas à Madrid mais à Vitoria-Gasteiz, au gouvernement régional basque, avec ses propres marchés publics et ses propres fournisseurs.
La stratégie de l'indispensable
Depuis plusieurs décennies, l'industrie sécuritaire israélienne a développé un modèle d'exportation particulièrement efficace: vendre ses technologies et ses savoir-faire aux États avant que ces mêmes États ne deviennent critiques, et s'assurer ainsi une présence au cœur de leurs infrastructures de sécurité qui survit aux alternances politiques. Les contrats sont signés par des administrations techniques, pas par des ministres des Affaires étrangères. Ils engagent sur des années. Ils créent des dépendances techniques, logistiques, humaines.
La France, l'Allemagne, le Royaume-Uni sont dans la même configuration. Ils condamnent, ils s'abstiennent, ils votent des résolutions à l'ONU et, dans le même temps, leurs services de police et de renseignement continuent d'utiliser des systèmes israéliens dont ils ne savent parfois même plus qu'ils sont israéliens, tant ils sont devenus standards. Un nouveau contrat faramineux a été signé fin 2025 (voir encadré).
L'Espagne de Sánchez illustre le paradoxe avec une clarté quasi pédagogique. Le pays qui a été banni du Centre de coordination civil-militaire de Gaza par Israël en raison de son «obsession anti-israélienne», le pays qui a fermé son espace aérien aux avions américains impliqués dans des frappes contre l'Iran, forme ses policiers avec des ex-agents du Mossad et surveille ses citoyens avec des logiciels dont le même fabricant équipe, sans sourciller, les services de sécurité du Soudan du Sud.







Il serait utile de mener une enquête analogue en Suisse.