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Vincent Raboud

Voici ce que la Suisse fait des fichiers Epstein

Dernière mise à jour : il y a 7 heures

Depuis janvier, 3,5 millions de pages de l'affaire Epstein sont publiques. En Turquie, le parquet les passe au crible à la recherche d'enfants disparus, et des députés exigent qu'on les confronte aux dossiers de mineurs jamais retrouvés du pays. En Allemagne, des journalistes les ont recoupées et y ont identifié une jeune femme disparue sans laisser de trace en 2015. Et en Suisse? L'Impertinent a demandé à la Confédération et aux cantons s'ils avaient seulement ouvert ces documents, au regard de leurs propres disparitions. Voici leurs réponses.

dossiers epstein
© Getty/DR

Le 30 janvier 2026, le Department of Justice américain a publié environ 3,5 millions de pages issues de l'affaire Jeffrey Epstein, dans ce qu'il a présenté comme sa dernière livraison de grande ampleur. Ces documents sont publics, et plusieurs rédactions les épluchent depuis des mois. Mais pas seulement: à l'étranger, ces fichiers ont déjà débouché sur des démarches officielles. En Turquie, le parquet d'Ankara a ouvert fin décembre 2025 une enquête sur des allégations de trafic d'enfants turcs et examine les documents publiés; des parlementaires y demandent que les cas de mineurs disparus dans le pays soient confrontés à ces fichiers. En Allemagne, le recoupement des pages par des journalistes de la ZDF et de Der Spiegel a permis d'identifier le nom d'une jeune femme disparue en 2015, alors âgée de 22 ans, qu'un agent de mannequins aurait proposée à Epstein. Selon ces médias, la police n'avait pas mené de recherche active faute d'éléments nouveaux, et le parquet doit désormais évaluer l'ouverture d'une enquête.

En Suisse, L'Impertinent a demandé à la Confédération et aux cantons s'ils avaient examiné ces documents, en particulier au regard des personnes disparues, et notamment des mineurs, qui relèvent de leur compétence.


À Berne, on se renvoie la balle


Interrogé, l'Office fédéral de la police (fedpol) indique que ces documents ne relèvent pas, «à première vue», de la compétence fédérale, et rappelle que la poursuite des infractions qui n'en relèvent pas incombe aux cantons. Le Ministère public de la Confédération (MPC) déclare ne pas être «saisi» dans ce contexte, et précise qu'il n'examine d'office des sources ouvertes que s'il existe un soupçon d'infraction de compétence fédérale, ce qui, selon lui, n'est pas le cas.


Ce n'est pourtant pas faute d'intérêt pour cette affaire sous la coupole. Le conseiller national Benoît Gaillard (PS/VD) a déposé en mars deux interpellations sur le sujet. La première demandait si le MPC disposait des ressources suffisantes pour traiter des données d'une telle ampleur. Dans sa réponse du 27 avril, l'autorité de surveillance du MPC indique que les moyens existent, mais que le MPC n'agit pas d'office en l'absence de soupçon d'infraction fédérale, et qu'aucune demande d'entraide n'a été reçue. La seconde demandait de «faire la lumière sur les ramifications suisses» de l'affaire. Dans sa réponse du 6 mai, le Conseil fédéral indique qu'il n'a pas connaissance d'éventuelles acquisitions immobilières de Jeffrey Epstein en Suisse, sans pouvoir les exclure, et précise que l'exécution de la Lex Koller relève «en premier lieu de la compétence des cantons». Nous nous sommes donc adressés à chacun des vingt-six cantons suisses, ou plutôt à leurs polices et leurs ministères publics cantonaux.


À une même question, posée dans les mêmes termes, nous avons reçu trois types de réponses de vingt-et-un des vingt-six cantons:


Les réponses cantonales


Ceux qui répondent. Ils sont les plus nombreux, et leur réponse est presque toujours la même: rien de pertinent chez nous. En Valais, la procureure générale Béatrice Pilloud indique que le seul cas de disparition de mineur non élucidé du canton est celui de Sarah Oberson, disparue à Saxon en 1985 à l'âge de cinq ans. Affaire qu'elle dit sans lien avec Epstein et pour laquelle une instruction serait ouverte si un tel lien apparaissait. Neuchâtel déclare n'avoir «pas d'affaire de disparition non élucidée qui pourrait entrer en ligne de compte». Lucerne indique qu'aucun dossier de disparition ouvert, concernant des mineurs ou d'autres personnes, ne peut être relié au sujet, et précise ne pas commenter ses méthodes d'enquête. Fribourg indique que sa police cantonale «n'a pas examiné ces documents», faute d'indice l'incitant à mener des recherches actives.


Appenzell Rhodes-Extérieures indique n'avoir aucun cas de disparition de mineur non élucidé, tout comme Schaffouse. Ses cas d'adultes non résolus ne correspondent pas, par la date de la disparition, l'âge ou le sexe des personnes concernées, au profil visé. Le canton n'a procédé à aucun recoupement, n'a transmis aucun signalement au ministère public, mais estime, sur le principe, qu'un tel examen relèverait de sa compétence. Appenzell Rhodes-Intérieures déclare également n'avoir «pas d’affaires non résolues de ce type dans le canton».


La police cantonale de Glaris indique elle aussi n'avoir pas examiné les documents, ni comparé ses données de personnes disparues. Une comparaison qui n'est pas prévue. Elle précise qu'elle n'agirait qu'en présence d'indices concrets d'acte répréhensible relevant de sa compétence.


Une implication des autorités nationales serait «tout à fait souhaitable»

Saint-Gall, premier grand canton alémanique à nous répondre longuement, ajoute une pièce au tableau. Il a bien un cas non élucidé, celui d'un garçon dont le dossier remonte à 1980, mais l'estime sans lien probable avec l'affaire. Surtout, il confirme n'avoir pas analysé les fichiers, n'avoir procédé à aucun recoupement, et n'avoir reçu aucune demande américaine. Il reconnaît néanmoins que, si des indices apparaissaient, il serait compétent. Berne, enfin, signe la formule la plus limpide de toute la série: aucune personne disparue du canton n'a jamais été ni n'est liée au milieu d'Epstein, «c'est pourquoi les dossiers Epstein n'ont pas été examinés dans ce contexte».


À Bâle-Ville, le ministère public indique qu'aucune procédure pénale en cours ni aucun cas de disparition assorti d'un soupçon d'infraction n'est relié aux documents. Il précise que ses enquêteurs suivent les sujets d'actualité et approfondissent leurs recherches si nécessaire, sans communiquer sur leurs intentions. Il ajoute que les cas de disparition ordinaires relèvent de la police cantonale, et admet qu'une implication des autorités nationales serait «tout à fait souhaitable». La police cantonale de Thurgovie, quant à elle, indique ne mener aucune enquête dans cette affaire, «faute de pistes».


Dans le canton de Vaud, la police cantonale indique ne pas entendre examiner les documents mis en ligne par les autorités américaines, pour des raisons d'«usage proportionné de ses ressources». Elle précise néanmoins que toute plainte ou dénonciation visant d'éventuelles infractions de Jeffrey Epstein sur le territoire cantonal ferait l'objet d'un examen attentif.


Ceux qui ne commentent pas. Quatre cantons n'ont pas communiqué sur le fond. Uri indique ne pas commenter les investigations ni les pistes potentielles, et ne fournir aucune information sur les mesures, les données ou d'éventuels échanges avec d'autres autorités. Schwyz a répondu dans des termes presque identiques, en invoquant en outre le «secret d'État». Dans la réponse d'Obwald ainsi que dans celle de Zoug, le copié-collé est flagrant, sans doute en raison du concordat de police de Suisse centrale qui réunit ces cantons.


À Zurich, le ministère public a d'abord décrit la procédure générale d'ouverture d'une enquête. Sur question complémentaire, il a indiqué ne pas communiquer sur l'ouverture ou non de procédures, au motif que cela pourrait les compromettre.


«Les données découvertes doivent être exploitées par le service d'enquête américain»

Ceux qui s'en remettent à Washington. C'est la variante la plus instructive, parce qu'elle dit tout haut le présupposé de tous les autres. Saint-Gall partait du principe que les autorités américaines feraient une demande s'il y avait des cas à traiter à l'étranger. Genève, que nous avons relancée après une première réponse purement passive, a fini par formuler la chose sans détour: le chef de la police judiciaire reconnaît d'abord que la PJ peut agir de sa propre initiative, et que les recherches de personnes disparues font partie de ses prérogatives. La compétence existe, donc. Mais, ajoute-t-il, pour une affaire majeure «comme celle de M. Epstein, les données découvertes doivent être exploitées par le service d'enquête américain», assorties d'éventuelles demandes d'entraide. Le canton de la Genève internationale, de la banque et des organisations humanitaires, celui où un tel réseau aurait le plus de chances de croiser le territoire suisse, nous répond que la balle est dans le camp des Américains.


La police cantonale des Grisons explique n'examiner les documents étrangers en accès libre qu'en présence d'indices concrets relevant de sa compétence, partant du principe que les informations pertinentes lui parviendraient de toute façon par les canaux officiels comme Interpol ou l'entraide judiciaire. Pour autant qu'un lien avec la Suisse existe. Aucun examen proactif, donc, et aucune comparaison prévue: le canton attend que l'information vienne à lui.


Rappelons que ce service d'enquête américain, sur lequel Genève, Saint-Gall et les Grisons se reposent, a publiquement refermé le dossier. Dès l'été 2025, le Department of Justice et le FBI estimaient qu'aucune divulgation ni investigation supplémentaire n'étaient justifiées. Au printemps 2026, de hauts responsables américains confiaient à la presse vouloir «passer à autre chose» et n'attendre aucune nouvelle inculpation sans élément nouveau. Aucune arrestation n'a suivi les publications. Autrement dit, les autorités suisses qui attendent un signalement venu d'outre-Atlantique peuvent encore attendre longtemps.


«Pas de données, pas de problème!»


La Suisse enregistre toutes les disparitions dans le RIPOL, mais ne produit pas de statistique publique harmonisée du phénomène, en particulier pour les mineurs. La fondation Missing Children Switzerland résume la situation en une formule: «pas de statistique, pas de problème». Et constate que la question centrale, à savoir combien d'enfants sont portés disparus chaque année en Suisse?, demeure toujours sans réponse. Elle attribue ce vide au système fédéral et au manque de volonté des autorités helvétiques, relevant que la collecte des données des polices cantonales, effectuée par fedpol, ne repose sur aucune nomenclature commune: aujourd'hui, chacun interprète la fugue comme il le veut. «Les polices cantonales n'ont pas la même définition de la notion de 'personne disparue', nous explique Miguel Torres Garcia, le président de la fondation.


«En Suisse, à chaque fois qu'on parle d'enfant disparu, on se heurte à un rocher»

Miguel Torres Garcia, président de Missing Children Switzerand


Ce Belge d'origine constate le gouffre qui sépare la Suisse de sa terre natale sur cette question, en particulier depuis l'affaire Dutroux. «Il serait effectivement intéressant de faire ce travail de comparaison avec les fichiers Epstein, mais les autorités suisses sont dans l'incapacité de le faire, constate-t-il. L'absence de statistiques au niveau cantonal est extrêmement dommageable pour mesurer l'ampleur du phénomène, l'évaluer et prendre les actions nécessaires. Cela devrait interpeller n'importe quel politicien, martèle-t-il. Sans statistique, aucune possibilité d'action. Je ne comprends pas cette indifférence.»


Et de conclure: «Il y a des pays en Europe où il y a moins de cas de disparition et où cette problématique est prise beaucoup plus au sérieux!»

(Re)lire notre interview de l'avocat de Marc Dutroux: «La plupart des procès sont joués d'avance»

Faute de chiffres officiels, Missing Children en est réduite à des estimations: environ 25'000 fugues de mineurs et plus de cent enlèvements parentaux par an. En outre, elle rappelle que l'alerte enlèvement suisse n'a jamais été déclenchée. À l'échelle du continent, Missing Children Europe recense environ 250'000 disparitions d'enfants par an, dont, en 2021, à peine 1% d'enlèvements d'origine criminelle.


Or ce vide statistique recouvre également la période concernée par l'affaire Epstein. Sur les quelque vingt-cinq années que couvrent les faits liés au financier, des années 1990 à sa mort en 2019, la Suisse n'a tenu – et ne tient toujours – aucun relevé officiel de ses mineurs disparus. Le recoupement que les cantons disent ne pas avoir effectué se heurterait de toute manière à cette absence: il n'existe pas de base de données suisse à confronter aux fichiers. Comme le conclut la fondation: sans l'appui de statistiques officielles, ce phénomène reste invisible.


Globalement, à part pour Bâle-Ville qui reconnaît qu'une intervention nationale serait souhaitable, on ne peut pas dire que la Suisse s'attèle véritablement à sa partie du plus retentissant scandale de trafic sexuel du millénaire. Que ce soit sur le volet économique – dont les liens pas très clairs avec Ariane de Rothschild – ou criminel. La désinvolture helvétique laisse dubitatif: on ne regarde pas les fichiers Epstein parce qu'on sait déjà qu'il n'y a pas de lien avec des affaires suisses. Mais comment sait-on qu'il n'y a pas de lien sans avoir regardé? La conclusion précède l'examen et le rend superflu. Pas d'indice, donc pas de recherche. Or, personne ne procède au recoupement qui, justement, pourrait faire surgir un indice. On ne trouve rien parce qu'on ne cherche pas, et on ne cherche pas parce qu'on n'a rien trouvé.

1 commentaire


baka
il y a 7 heures

Une copie conforme de ce qui se passe pour le Covid-19.. Aux USA, ils ont coupé le financement en mai 2026 du Pr. Ralph Baric qui semble le seul chercheur capable d'injecter des nucléotides sur la protéine Spike de ce coronavirus. L'organisation EcoHealth Alliance liée au Pr. Ralph Baric faisant des recherches à Wuhan a aussi vu son financement coupé dès mai 2024 et pour 5 ans en janvier 2025, fermée au printemps 2025 faute de financement. On s'approche d'un virus de labo avec gain de fonction donc possible arme biologique. Un vaccin crée sur cette protéine Spike justement alors que les vaccins actuels semblent plutôt essayer de la bloquer en randant la protéine Spike inefficace (qui est la clé facilitante…

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