«Platformicide»: comment Meta efface les Palestiniens de ses réseaux
- L'Impertinent

- il y a 3 jours
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En 2011, les réseaux sociaux avaient permis aux peuples tunisien, égyptien et syrien de documenter et de s'organiser hors du contrôle des États. Quinze ans plus tard, une organisation palestinienne a analysé plus de 3500 cas de restrictions imposées par Meta à des contenus palestiniens. Son constat, relayé par le média +972, témoigne d'une censure systématique, à laquelle elle donne un nom: le «platformicide».

Pendant des années, les journalistes, militants et médias palestiniens ont décrit le même phénomène: des publications supprimées, des comptes suspendus, des directs interrompus, une audience qui fond sans explication. Faute de preuves, l'hypothèse d'une censure politique restait invérifiable, et facilement balayée comme une impression subjective.
Un rapport de 7amleh, le Centre arabe pour le développement des médias sociaux, y met fin. Fondé sur plusieurs années de recherche empirique, il analyse plus de 3500 cas documentés de restrictions imposées par Meta à des contenus palestiniens. Il vient s'ajouter à des travaux antérieurs de Human Rights Watch et de la BBC, et démontre selon ses auteurs, au-delà du doute raisonnable, que les Palestiniens sont systématiquement censurés sur Facebook, Instagram et Threads.
L'organisation propose un terme pour désigner ce phénomène: le «platformicide». Nadim Nashif, son directeur exécutif, en explique le choix dans un entretien accordé au podcast du magazine israélo-palestinien +972: «Nous parlons de processus d'effacement qui se produisent aussi dans la sphère numérique: effacer l'existence palestinienne des cartes, adopter la terminologie israélienne pour les zones palestiniennes, supprimer les récits palestiniens des réseaux sociaux. Il y a un processus plus large en ligne, parallèle à ce qui se passe hors ligne.»
Priorité ou érosion?
L'objection est connue: tous les contenus politiques sont désavantagés par les algorithmes, qui privilégient le divertissement et cherchent à ménager les annonceurs. Nashif l'admet volontiers, avant de marquer la différence.
«Ce n'est pas une question de priorité. C'est une érosion, c'est de la suppression», affirme-t-il. «Il y a presque une décennie que nous nous battons contre les politiques de modération de ces plateformes, et spécifiquement Meta. À l'époque, ce n'était encore que Facebook. Au fil des années, elles ont systématiquement travaillé à supprimer, à cacher, à restreindre des comptes.» La comparaison qu'il propose est parlante: un site d'actualité européen ou africain dont les publications sont moins exposées qu'il ne le souhaiterait, d'un côté; de l'autre, un média palestinien dont les comptes sont «paralysés au point qu'il n'y a presque aucune accessibilité à leur contenu».
Les reliquats du 11 septembre
L'outil principal, selon le rapport, porte un acronyme: DOI, pour dangerous organizations and individuals. Cette politique, censée viser les contenus liés à la violence et au terrorisme, est invoquée dans plus de 57% des violations identifiables recensées par 7amleh.
«Les Palestiniens subissent deux couches de discrimination», explique Nashif. La première tient à la langue. Il rappelle que le traitement de l'arabe par les entreprises américaines s'est construit après le 11 septembre, sur une mentalité voyant dans le monde arabe et la culture musulmane «quelque chose de suspect». Conséquence technique, mesurable: le classificateur automatique de l'arabe existe depuis plus de dix ans et est, selon lui, «surdéveloppé». Celui de l'hébreu n'a été déployé qu'en septembre 2023. Près d'une décennie d'écart.
L'exemple qu'il donne est éloquent: «Pendant des décennies, ils ont interdit le mot shahid sur leur plateforme. Chaque fois que vous l'écriviez, ils l'interprétaient comme un éloge de la violence, un soutien au terrorisme.» Or le terme a de multiples significations selon les contextes. La politique n'a été modifiée qu'il y a deux ans, sous la pression de 7amleh. «Cette approche est islamophobe. C'est ne pas comprendre une culture.»
La seconde couche tient à l'identité palestinienne elle-même: tous les partis politiques palestiniens à l'exception du Fatah sont désignés par le gouvernement américain. «Toute discussion politique, même si vous critiquez ces groupes, entraîne la restriction de votre compte et la suppression du contenu.»
Quand le seuil passe de 80% à 25%
Le point le plus concret de l'entretien concerne ce qui s'est joué après le 7 octobre 2023. Nashif prend soin de préciser qu'il ne s'agit pas d'une allégation de son organisation, mais d'une fuite publiée à l'époque par le Wall Street Journal, à partir de correspondances internes entre dirigeants de l'entreprise.
Les systèmes automatisés de Meta – qui traitent, rappelle-t-il, la grande majorité des décisions de modération, moins de 10% des cas étant examinés par des humains – fonctionnent avec un seuil de confiance. En dessous d'un certain degré de certitude qu'un contenu enfreint les règles, la machine ne supprime pas. Ce seuil était fixé à 80%. Selon les documents révélés, il aurait été abaissé à 25% pour les contenus palestiniens, égyptiens, jordaniens et libanais. «Réfléchissez à ce que cela signifie, commente Nashif. Cela veut dire des suppressions massives, énormément de faux positifs. C'est extrêmement problématique.»
Autre anomalie relevée par le rapport: dans le contexte palestinien, Meta privilégie la suspension du compte entier plutôt que la suppression d'une publication. «Normalement, ils accordent au moins trois avertissements avant d'en arriver à restreindre le compte lui-même», note Nashif, qui dit avoir été surpris par cette approche. «Restreindre le compte entier signifie évidemment que la personne ne peut plus s'exprimer ni continuer ses reportages.»
Reste la pratique la plus difficile à prouver: le shadow banning, cette réduction silencieuse de la portée d'un contenu. Les chiffres avancés donnent la mesure du phénomène. «Des créateurs qui touchaient normalement 200'000 personnes sur un sujet donné se retrouvaient soudain à 2000 ou 3000 dès qu'ils parlaient de la Palestine.» Plus retors encore, ces comptes que Meta déclare «en bon état» alors que certaines fonctionnalités leur sont inaccessibles. «On nous répondait: le compte va bien, il n'y a aucune restriction de notre côté.»
À Gaza, une question de survie
Les conséquences de ces restrictions ne relèvent pas du seul débat sur la liberté d'expression. Israël interdisant l'accès de la bande de Gaza aux journalistes internationaux, et plus de 200 professionnels des médias palestiniens y ayant été tués, les réseaux sociaux sont devenus l'un des rares canaux permettant aux Gazaouis de documenter les frappes, de lancer des alertes et de faire circuler des informations vitales. «Dans un contexte de guerre, pour les habitants de Gaza, cela peut être une question de vie ou de mort, insiste Nashif. Vous avez besoin de savoir qui dit quoi pour réagir et vous protéger, vous et votre famille.»
Les règles de Meta prévoient pourtant des exceptions: un contenu qui rapporte ou discute des organisations désignées sans les glorifier devrait être légitime, et une clause de «valeur informationnelle» permet théoriquement de maintenir en ligne un contenu qui viole les règles mais dont le public doit avoir connaissance. «Malheureusement, cela n'est pas appliqué au contenu palestinien», affirme Nashif. «Même lorsque le travail est fait dans les règles du journalisme, avec la contextualisation nécessaire, le compte est restreint et le contenu supprimé. Nous avons des centaines de cas de ce type.»
Il insiste sur la fonction protectrice de l'image: la caméra de ceux qui filment les attaques de l'armée ou des colons à Masafer Yatta est parfois la seule protection dont ils disposent. «Notre histoire avec Meta se répète depuis dix ans. Il y a toujours des restrictions, on empêche toujours les gens de documenter ce qui se passe à la minute même où surviennent les violations.»
Les colons monétisés, les journalistes exclus
La découverte la plus dérangeante du travail de 7amleh concerne l'argent. L'organisation a établi que des groupes violents de colons – les «Jeunes des collines» en Cisjordanie – bénéficient du programme de monétisation de Meta. «Cela nous a sidérés», dit Nashif. «L'entreprise ne se contente pas de tolérer la rhétorique haineuse et incitative sur sa plateforme: elle incite ces entités à continuer. Ils publient du contenu sur leurs pages, gagnent en audience, gagnent de l'argent, et recommencent les attaques pour les filmer. C'est un bon business pour eux, et Meta en est complice.»
(Re)lire notre article: Cisjordanie: dans la tête des «Jeunes des Collines»
Le contraste est d'autant plus net que l'ensemble des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza sont catégoriquement exclus de ce même programme. «Si vous êtes un média légitime à Ramallah, journaliste, vous n'avez pas le droit de monétiser. Mais si vous êtes un colon violent d'un groupe de la jeunesse des collines dans la même région, vous êtes monétisé.»
Ce que Meta avait déjà reconnu
Le rapport de 7amleh ne surgit pas de nulle part. En septembre 2022, un audit indépendant commandé par Meta elle-même, réalisé par le cabinet Business for Social Responsibility (BSR) à la demande de son propre Conseil de surveillance, examinait la modération des contenus en arabe et en hébreu lors de la crise de mai 2021.
Ses conclusions étaient sans ambiguïté sur un point: les politiques de Meta avaient eu des «effets négatifs sur les droits humains» des utilisateurs palestiniens, notamment sur leur liberté d'expression. L'audit documentait une surmodération des contenus en arabe – suppressions erronées, sanctions injustifiées – et, à l'inverse, une sous-modération des contenus en hébreu, largement due à l'absence de classificateur automatique pour cette langue. BSR n'a pas identifié de biais intentionnel, mais bien plusieurs cas de biais involontaires inscrits dans les politiques de l'entreprise. Vingt et une recommandations en ont découlé.
Deux ans plus tard, en novembre 2024, une coalition d'organisations dont ARTICLE 19 écrivait à Meta pour dire sa «déception» face à l'insuffisance des mesures prises. C'est dans cet intervalle – entre un constat admis et des correctifs jugés cosmétiques – que s'inscrit le travail de 7amleh. Le rapport a été transmis à Meta, qui n'y a pas répondu. «Nous ne fondons pas beaucoup d'espoirs sur leurs réactions», commente Nashif.
L'illusion de 2011
Reste une mélancolie, chez cet homme dont l'organisation est née dans le sillage des soulèvements arabes. «À cette époque, nous étions très optimistes. Les gens disaient que la technologie allait libérer les peuples, que les réseaux sociaux étaient une forme de décentralisation», se souvient Nashif. Avant, il y avait toujours quelqu'un – un rédacteur en chef – pour décider de ce que le public devait savoir ou ignorer. Puis sont venus les réseaux, et avec eux le sentiment de pouvoir enfin parler de tout, rapporter tout.
«Malheureusement, ce n'est pas la réalité dans laquelle nous vivons.» Les plateformes ont leurs intérêts politiques, dit-il, et il craint que «certaines des marges dont nous disposons encore aujourd'hui n'existent plus dans les années à venir».




Il faut légiférer. On ne peut pas laisser un média de grande audience décider de lui-même ce qui est bon ou pas bon à diffuser car c'est la porte grande ouverte à la corruption, ce que certains appellent la "monétisation" (rappelons-nous le livre "Wikileaks contre Google" de Julian Assenge). Il faut créer des lois, des sanctions sévères, et les appliquer, c'est la seule façon de pouvoir tolérer ces réseaux monopolistiques.