Les nouveaux (et éternels) codes de la propagande
- Robert Habel

- il y a 1 jour
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Oubliez Goebbels et les slogans martelés d'en haut, la propagande la plus puissante monte aussi d'en bas, instinctive et collective, une véritable «respiration de la société» qui soude gouvernants et gouvernés dans un même récit. Des narratifs sur l'Ukraine et l'Iran à la «douce soumission» du temps du Covid, elle frappe d'abord ceux qui s'en croient les mieux protégés: les élites politiques, intellectuelles et médiatiques.

«J’ai découvert la clef de l’histoire: la lutte des classes!», s’était écrié Karl Marx saisi par une illumination après des années de réflexion. «J’ai découvert la clef de la propagande!», pourrais-je m’exclamer à mon tour. C’est la respiration de la société et elle est aussi vitale que terriblement banale. Elle ne consiste pas à répéter des slogans pour imposer une politique, mais à capter, à attiser et à faire circuler la violence collective latente pour fortifier le pacte social.
La propagande ne vient pas d’en haut, dans le genre de Goebbels ou des dictateurs sans visage de George Orwell qui martelaient leurs slogans, mais elle vient d’en bas. Ou plutôt d’une manipulation inextricable qui va dans les deux sens, de haut en bas et de bas en haut. Comme d’ailleurs de droite à gauche et de gauche à droite, rassemblant dans une même croyance et, la plupart du temps, le même discours de haine, les élites et le peuple, les gouvernants et les gouvernés.
«Dès qu’une personne rejoint un groupe, son QI diminue considérablement»
La propagande n’a pas de règles mais elle a une logique. C’est un rituel collectif, une union sacrée qui englobe tout le monde. Une passion instinctive et autocréatrice qui se nourrit et s’émerveille d’elle-même, tout en permettant de repérer et d’exclure impitoyablement tous les mal-pensants et les contradicteurs. Elle correspond parfaitement, dans la vie de tous les jours, à ce sentiment d’appartenance et de fraternité analysé par le médecin et psychologue français Gustave Le Bon (1841-1931), qui s’empare d’une foule hurlante et lui donne un sentiment d’euphorie et de joie. «Dès qu’une personne rejoint un groupe, disait-il, son QI diminue considérablement. Afin d’être reconnus, les individus sont prêts à abandonner le bien et le mal et à utiliser leur QI en échange d’un sentiment d’appartenance qui leur permet de se sentir plus en sécurité.»
Pourquoi les opinions européennes sont-elles aussi désinformées sur les deux grands conflits qui se déroulent aujourd’hui dans le monde, en Ukraine et en Iran et, plus largement, au Proche-Orient? Pourquoi le troupeau avance-t-il en bon ordre, sûr de son bon droit, et sans se poser de questions? Pourquoi la liberté de penser est-elle plus suspecte et plus menacée que jamais, du moins en Europe? Comment l’Union européenne a-t-elle osé sanctionner, hors de toute procédure et de manière totalement arbitraire, deux analystes dont l’esprit critique lui déplaisait? Notre ami et chroniqueur Jacques Baud et l’essayiste français Xavier Moreau, installé depuis un quart de siècle à Moscou, où il a été élu brillamment, dimanche 31 mai, lors des élections consulaires des Français en Russie et en Biélorussie?
L’égyptologue Christian Jacq parle de «la force terrifiante de l’air du temps» qui alimente le conformisme ambiant et inspire les fameux «narratifs» qui racontent, en la faussant et en la réinventant, l’histoire en marche qui se déroule devant nos yeux. «Tous n’en mourraient pas mais tous étaient atteints», disait La Fontaine dans Les Animaux malades de la peste. Tous ne meurent pas aujourd’hui des effets de la propagande, la plupart en jouissent au contraire dans une douce soumission comme au temps béni du Covid, mais tous en sont atteints. Et les plus atteints, forcément, sont ceux qui s’en croient les mieux protégés: les élites politiques et intellectuelles, les responsables économiques et financiers, les dirigeants politiques, les acteurs culturels, les artistes, les médias traditionnels… Bref tous ceux qui, comme aurait dit Gustave Le Bon, vivent dans l’exaltation et le confort rassurant de la foule et qui sont absolument imperméables au doute et même au questionnement.
Neuropsychiatre et psychanalyste, théoricien de la résilience et auteur prolifique, Boris Cyrulnik n’a cessé d’explorer les liens et les interactions humaines qui s’organisent, en particulier, selon les hiérarchies sociales et les contextes historiques. Né à Bordeaux de parents juifs déportés et disparus pendant la guerre et ayant échappé par miracle, ou plutôt par instinct de vie, à 6 ans, à une grande rafle dans la synagogue de la ville, le 10 janvier 1944, Boris Cyrulnik insiste dans un livre récent, Quarante voleurs en carence affective (Odile Jacob), sur le pouvoir des mots. «Nous, hommes naturels vivant parmi les animaux, devenons surnaturels grâce à notre aptitude à fabriquer des outils et des récits. Les machines que nous inventons modifient l’environnement qui sculpte notre cerveau. Les histoires que nous racontons créent un monde de mots qui donnent forme à des croyances qui gouvernent les sociétés. L’élan vers l’autre, l’amour, la haine, la solidarité et les guerres construisent nos identités individuelles et nationales.»
Autant dire que tout est construction et que c’est la base même de toutes les sociétés et de toutes les civilisations, n’en déplaise aux éternels déconstructeurs à la Derrida. Et qui dit construction dit aussi propagande. Car si les mots sont tout-puissants, comme l’explique Boris Cyrulnik, ils ne peuvent être neutres. Ils fabriquent un paysage, une atmosphère, des modes de vie, des comportements, toutes les réalités humaines. Ils créent aussi et surtout des rapports de force et des valeurs de toutes sortes – politiques, culturelles, religieuses, économiques – qui sont ensuite intériorisées par l’ensemble de la société.
«C’est difficile de penser à contre-courant, alors qu’il est facile de se laisser porter par la doxa»
Existe-t-il un grand ordonnateur? Existe-t-il un grand leader donneur d’ordres, un chef d’orchestre, un démiurge qui impose sa loi? Boris Cyrulnik remarque que, par un curieux paradoxe, ce sont surtout les élites qui sont les plus obéissantes et les plus prescriptives, souvent les plus ardentes et les plus partisanes. Plus éduquées et plus cultivées, mieux loties financièrement et sociologiquement, elles adhèrent naturellement au discours dominant et, par un réflexe de classe, elles le récitent avec plus d’élégance et plus de dévouement que le peuple. «C’est difficile de penser à contre-courant, remarque Boris Cyrulnik, alors qu’il est facile de se laisser porter par la doxa, la pensée paresseuse qui nous procure plein d’amis avec lesquels nous pouvons partager les joies de l’appartenance.»
C’est cette triste logique qui est à l’œuvre aujourd’hui, dans les deux grands conflits qui déchirent la planète. D’un côté l’Ukraine et, de l’autre, ce «Grand Proche-Orient» comme disait George W. Bush – qui prétendait le redessiner et le régenter – qui regroupe tous les pays arabes pour aboutir sur l’immensité de l’Iran. Des terres de sang et de souffrances ravagées par la violence occidentale provoquée par Israël et masquée, plus que jamais, sous les oripeaux de la démocratie et des droits de l’homme. Pourquoi les opinions occidentales acceptent-elles sans autre les narratifs du président américain Donald Trump et de son comparse, le premier ministre Benjamin Netanyahou, visé depuis le 21 novembre 2024 par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis à Gaza? Comment l’information peut-elle être de plus en plus manipulée et verrouillée, dans l’indifférence ou plutôt dans l’inconscience générale, alors que l’Internet promettait au contraire une ère de liberté et d’ouverture?
Unless you become the media, you never know the truth, a redit récemment Elon Musk, en dénonçant la chape de plomb et le silence de mort entourant l’assassinat d’un jeune étudiant anglais par un homme sikh, à Southampton. Un meurtre dans des circonstances horribles, la victime agonisante ayant été menottée par les policiers convaincus que le meurtrier n’avait fait que répondre à des insultes racistes comme il le prétendait. Mais la plupart des gens, aujourd’hui encore, ne songent pas à devenir les médias, c’est-à-dire à devenir leur propre maître, leur propre esprit critique. Ils continuent d’écouter en boucle, ils continuent de réciter, ils continuent de faire confiance…
J’ai croisé par hasard deux amis dans la rue, cette semaine à Genève, et on a parlé quelques minutes de la situation en Ukraine et en Iran. L’un est avocat, l’autre médecin, les deux sont intelligents, brillants, mais ils vivent surtout dans leur bulle, l’un pour les dossiers de ses clients et l’autre pour ses patients. Ils ne s’intéressent pas vraiment aux événements géopolitiques, mais ils les suivent un peu et, comme ils ne sont pas tombés de la dernière pluie, sont persuadés de tout savoir et de tout comprendre.
Ils écoutent les news dans leur voiture, dix ou quinze minutes, en allant au travail le matin et ils regardent les news à la télé, le soir, sans imaginer une seconde que ces médias sont orientés et orientant. Qu’ils ne délivrent qu’une information pauvre et discutable. Ils se flattent tous les deux de ne pas aller sur Internet – où tous les analystes qui comptent se retrouvent pourtant désormais – croyant que c’est le repaire des complotistes et de tous ceux qui affirment que la terre est plate et que les martiens ont déjà débarqué. Ils ont surtout, l’un et l’autre, le sentiment glorieux de résister à la propagande!




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