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Les jeunes champions cyclistes et la démocratisation du dopage

Ils sont de plus en plus jeunes et de plus en plus impressionnants, enchaînant les victoires et imposant leur loi au sommet de la hiérarchie du cyclisme. À la veille du Tour de France qui s’élancera le 4 juillet de Barcelone, c’est toute une génération de baby champions de 20 ans qui émerge, à l’image du Français Paul Seixas, âgé de 19 ans. Alors qu'il y a vingt ou trente ans, la plupart des vainqueurs des grands tours dépassaient allègrement la trentaine. Un phénomène massif qui se développe alors que l’EPO, le dopant numéro 1, s’est démocratisé et répandu. Enquête au pays de l’omerta.

dopage
© DR

C’est la nouvelle réalité du cyclisme depuis deux ou trois ans et plus particulièrement cette saison avec l’émergence spectaculaire d’un jeune coureur de 19 ans. Le Français Paul Seixas, qui a déjà remporté la classique La Flèche wallonne et qui va disputer son premier Tour de France, compte parmi les favoris. Juste derrière le Slovène Tadej Pogacar et le Danois Jonas Vingegaard. Curieusement occulté, le phénomène saute aux yeux et pose toutes sortes de questions que personne ne pose: pourquoi les champions cyclistes sont-ils de plus en plus jeunes? Comment ont-ils pu émerger soudain et dicter leur loi à l’ensemble du peloton? Car Paul Seixas n’est pas le seul, même s’il est le plus spectaculaire et le plus fulgurant de ces jeunes prodiges (voir tableau ci-dessous). Autant de résultats étonnants quand on les compare à ceux de la plupart des grands anciens qui, il y a une vingtaine ou une trentaine d’années, dominaient les grands tours:


cyclisme

D’où vient cette éclosion plus rapide des champions? Comment expliquer cette profusion, ce foisonnement de jeunes coureurs capables de jouer les premiers rôles et même de dominer ce sport si dur et si violent qui exigeait jusqu’ici, de l’avis de tous les spécialistes, de longues années d’apprentissage et de maturation? Le corps humain aurait-il changé et atteindrait-il plus vite sa plénitude physique? Comment concevoir ce basculement brutal et cette prise du pouvoir par une classe d’âge qui était considérée jusqu’ici comme plutôt fragile et en devenir?


Sujet tabou?


Autant de questions qui ne suscitent curieusement aucune réponse dans les milieux concernés, mais une épaisse et instinctive méfiance. Silence radio, tous aux abris, circulez y’a rien à voir! On se croirait revenu aux grandes années après l’exclusion du Tour de France, en 1998, de l’équipe Festina dont le soigneur, Willy Voet, s’était fait prendre la main dans le sac des produits dopants. L’omerta est de retour, inamovible, brutale. La Fédération suisse de cyclisme ne répond pas à mes mails, plusieurs experts sont aux abonnés absents, les principaux médecins du sport me font dire (quand ils me répondent) que la question est intéressante mais qu’ils «n’ont pas le temps» de s’exprimer… L’Agence mondiale antidopage (AMA), à Lausanne, me renvoie à son siège mondial à Montréal, qui me renvoie à l’Union Cycliste Internationale (UCI), à Aigle, qui me fait dire, après quelques jours de réflexion, qu’elle rejette ma demande d’interview avec le responsable de la question, le Dr Bigard. «Nous avons le regret de vous dire que l’UCI ne souhaite pas s’exprimer sur le sujet sur lequel vous nous avez sollicité.»


Ce sujet, c'est celui du dopage. Tous les coureurs, à commencer par Lance Armstrong, ont passé des années à nier catégoriquement qu’ils se dopaient et à intenter des procès aux médias qui le disaient ou qui l’insinuaient. Et si le dopage a toujours été difficile à prouver, les suspicions s'épaississent à mesure que l'âge des champions rajeunit et l'évidence semble de plus en plus difficile à nier... dans un monde où le silence parle de lui-même.


«Un phénomène nouveau qu’on observe aussi dans d’autres sports»

Champion olympique à Atlanta le 31 juillet 1996, il y a tout juste trente ans, et auteur d’une carrière éblouissante avec des victoires au Tour de Romandie et au Tour de Suisse, au Tour de Lombardie et à Liège-Bastogne-Liège, entre autres, le Vaudois Pascal Richard, 62 ans, a toujours la passion du vélo et continue à suivre les courses à la télé. L’émergence des jeunes coureurs n’a pas échappé à celui qu’on surnommait l’Aiglon, car il était originaire d’Aigle et était un grimpeur d’exception. Pour lui, les causes sont multiples et convergentes. 


«C’est un phénomène nouveau qu’on observe aussi dans d’autres sports, explique-t-il, en Suisse comme dans les autres pays. Les jeunes espoirs sont repérés et pris en charge plus tôt. Ils sont encadrés et suivis sur le plan de la préparation physique et mentale, de la nutrition, de l’entraînement, de l’équipement. Plus ils s’habituent jeunes à l’effort et plus ils deviennent forts.»


L’ombre du dopage pèse-t-elle sur ces jeunes espoirs comme elle pesa sur les champions des trente dernières années, presque tous finalement rattrapés, déclassés et brisés, après des années d’impunité, par la patrouille antidopage? Pascal Richard dit qu’il ne sait pas et ne veut pas se prononcer. Il relève simplement que le dopage est un phénomène global qui touche tous les sports et tous les âges.


Antoine Vayer est un ancien entraîneur de l’équipe Festina lors de son déclassement au Tour de France en 1998, devenu un pourfendeur du dopage. Il a mis au point une méthode de calcul des watts développés par les champions, notamment dans les grandes étapes de montagne. Incontestable, imparable, cette méthode ne laisse aucun doute sur les performances des champions actuels, Pogacar ou Vingegaard, qui développent plus de watts que le superdopé Lance Armstrong de la grande époque. Antoine Vayer distingue ainsi les performances en trois catégories selon la puissance développée: humaine (moins de 410 watts comme Armstrong déjà dopé en 1999), suspecte (entre 410 et 430 watts, qui signale un dopage avéré) et miraculeuse-mutante (de 430 à plus de 450 watts).


Une société de plus en plus compétitive


«L’émergence de jeunes coureurs s’explique facilement, poursuit Antoine Vayer. On fait désormais en France ce qu’on fait au Danemark: on fait faire du vélo à fond à des gamins de 12-13 ans qui atteignent déjà leur plafond à 18 ans. Les équipes ont toutes peur de passer à côté d’une pépite, c’est comme pour le foot. Avant, les jeunes qui rêvaient de devenir pros pouvaient entrer dans une équipe à 20-21 ans, maintenant c’est dès 17-18 ans. Les jeunes sont encadrés et médicalisés, ils ont des coaches, apprennent la diététique, font des stages en altitude. On leur fait une vingtaine de prises de sang par année. Ils ont un matériel parfait, ils utilisent des capteurs pour tout mesurer, la variabilité cardiaque, les pulsations, l’oxygène, la puissance… C’est tout juste s’ils n’ont pas un capteur pour aller pisser!»


Et de déplorer: «On leur apprend à courir de manière programmée, il n’y a plus rien d’instinctif, ils sont complètement téléguidés pendant les courses. Ils sont comme les jeunes Russes ou les Allemands de l'Est autrefois: ils s’entraînent comme des tarés dès leur plus jeune âge. Ils ont l’obligation de réussir, c’est quand même une énorme pression et une charge mentale pour ces gamins.»


«Plus les jeunes en prennent tôt, plus ils peuvent dire que leurs normes sont naturelles»

Dans ces conditions, le dopage n’apparaît plus seulement comme une tentation, mais comme une obligation. L’EPO, le dopant phare des années 1990 que l’on disait disparu après la mise au point d’un test de dépistage imparable, n’en finit pas de se réinventer sous des formes nouvelles. Il règne en maître incontesté et en sauveur sur le peloton. Rappelons que l’EPO (ou érythropoïétine) est une hormone qui entraîne une augmentation des globules rouges dans le sang et donc un meilleur transport de l’oxygène, permettant un gain de 15 à 20% des performances. Elle coûtait très cher autrefois (100'000 euros par année pour Armstrong, avec des hormones de croissance) et était réservée aux principaux coureurs qui étaient les seuls à pouvoir se la payer. Elle était aussi à manier avec précaution car elle épaissit le sang, risquant de provoquer des risques de thrombose ou d’AVC. Désormais, elle est beaucoup moins chère et plus facile à se procurer sur internet.


Honnis et ostracisé par une partie du monde du vélo, Antoine Vayer garde des liens avec de vieux amis et de jeunes coureurs. Lorsqu'on lui demande si les produits dopants ont des effets plus efficaces ou plus risqués sur des jeunes qui n’ont pas fini leur croissance, il nous explique: «Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ces jeunes ne sont plus des enfants et qu’ils connaissent la problématique du dopage. J’ai dit à un jeune que tel produit risquait d’être nocif pour les reins, mais il le savait déjà et il m’a dit qu’il en prenait un autre pour prévenir le risque.» 


«Aujourd’hui l’EPO s’est démocratisée et répandue, confirme Vincent Foulonneau, ancien champion d’aviron et spécialiste en santé du sport. C’est la grande nouveauté de ces dernières années. Le prix de l’EPO a chuté, il faut compter entre 300 et 500 euros par mois pour un pro, et on la prend en microdoses de manière permanente, tout au long de l’année. C’est quasiment indétectable et plus les jeunes en prennent tôt, plus ils peuvent dire que leurs normes physiologiques qui sont déjà augmentées par l’EPO sont leurs normes naturelles.»


«C’est proprement inhumain et impossible!»

«Les femmes se dopent autant que les hommes, reprend Antoine Vayer, même chez les amateurs ou dans le sport handicap. Ça se passe par étapes. Chez Festina, on donnait des produits aux coureurs pendant un ou deux ans et ils avaient droit ensuite à l’EPO. Je reçois aujourd’hui des messages alarmants, notamment de Pologne: on me dit que le dopage des jeunes est systématique. En Chine, on me dit qu’on dope des gamins dès 12-13 ans. Quand je vois Paul Seixas aujourd’hui, je me dis que c'est Richard Virenque 2.0! J’ai étudié son ascension de la côte de la Redoute avec Pogacar, lors de Liège-Bastogne-Liège, ils ont développé une puissance phénoménale de 575 watts pendant quatre minutes. C’est proprement inhumain et impossible!»


Antoine Vayer prêche dans le désert, dira-t-on, mais il n’est pas le seul. Fondateur et directeur de 2006 à 2015 du département des contrôles de l’agence française de lutte contre le dopage (AFLD), Jean-Pierre Verdy observe aussi avec inquiétude l’avènement des très jeunes coureurs. «Les jeunes, il faudrait les laisser mûrir au moins jusqu’à ce qu’ils aient fini leur croissance, lâche-t-il. Il n’est pas impossible que certains entraîneurs les incitent à prendre des produits dopants, mais ils n’ont pas besoin de conseils car ils trouvent tout sur internet. Ils ne pensent qu’à la performance et sont à l’affût de tout ce qui peut sortir comme nouveaux produits. À la fin de l’année, il y a d’ailleurs des bourses d’échanges sur certains sites. L’EPO représente un marché annuel mondial de 10 à 12 milliards de dollars et 80% des ventes sont destinées aux sportifs de haut niveau.»


Passage obligé?


Jean-Pierre Verdy se rappelle un jeune espoir qui lui avait ouvert son cœur. «Il gagnait tout jusqu’à ce qu’il passe professionnel. Et là, tout à coup, il ne gagnait plus rien, il était devancé par tous ceux qu’il battait jusque-là. Après une année, il a commencé à prendre des dopants, c’est ce qu’on appelait «faire le métier». L’EPO reste bien sûr le produit le plus efficace, mais il y a aussi tout le reste: les autotransfusions sanguines, qui jouent un rôle très important, les hormones de croissance, les corticoïdes, les stéroïdes, la testostérone, la cortisone. Je parlais hier soir de Pogacar avec des copains, je n’ai évidemment aucune preuve, mais je m’interroge. Plus on a les moyens financiers et plus on peut mettre en place la meilleure pharmacopée.»

 

Vincent Foulonneau ajoute pour sa part que deux signes suggèrent une forte présomption de dopage: d’une part, le brusque décollage d’un coureur qui commence soudainement à tout gagner alors qu’il était un coureur ordinaire et, d’autre part, la capacité à accumuler les courses et à rafler les victoires tout au long de l’année. «Pogacar était un coureur moyen jusqu’à sa première victoire surprise au Tour de France, à 21 ans. Il est aussi capable d’enchaîner les courses et les victoires pendant toute la saison, depuis les classiques du printemps jusqu’aux tours d’Italie et de France.»


«Les jeunes cyclistes savent que les contrôles ne sont pas efficaces»

Vincent Foulonneau considère aussi les choses dans une perspective plus large et un peu philosophique, comme le reflet de la société actuelle. «Le dopage est de plus en plus décomplexé et on se dope de plus en plus jeune. Avant on commençait à 20 ans, aujourd’hui on commence à 17-18 ans ou même avant. Le dopage n’a jamais été aussi répandu et démocratisé. Ça correspond à une vision et à un narratif très forts aux États-Unis, comme on le voit sur les réseaux sociaux. C’est le culte de la force comme dans des films de Stallone ou de Tom Cruise. Le dopage donne un sentiment de toute-puissance et de dépassement de soi. Le sportif se sent invulnérable et indestructible! Moi, j’ai une autre approche du sport: je pense que la beauté du sport n’est pas dans la performance mais dans l’effort, la discipline, l’entraînement, la camaraderie, l’amitié, le plaisir. Les jeunes cyclistes qui se dopent n’ont pas peur des contrôles, parce qu'ils savent qu’ils ne sont pas efficaces, et parce qu’ils comptent aussi sur la corruption des contrôleurs pour se sortir d’un mauvais pas. Ils passent à côté des valeurs saines que le sport pourrait leur apporter.»

 

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