La guerre interminable comme outil de domination
- Ariane Bilheran
- il y a 1 jour
- 9 min de lecture
Aujourd’hui, les champs de bataille se multiplient tous azimuts, sans éclaircie à l’horizon. Avec la «lutte contre le terrorisme», nous sommes entrés dans un état de guerre perpétuelle, au nom de la paix. Il en résulte aussi des exigences de sacrifices auprès des populations, de rationnements, de militarisation de la société. On ne sait plus à quel endroit placer le curseur de l’angoisse. Et si Orwell avait déjà décrit tout cela dans 1984?

Le 2 novembre 2025, j’écrivais dans un article intitulé Que se passe-t-il dans les Caraïbes? (Antipresse 518): «Orwell nous a démontré à quel point il est plus intelligent pour un système totalitaire mondial de feindre des oppositions permanentes entre trois gros blocs, afin d’accroître sa mainmise sur le monde». Souvenons-nous de ce que, dans 1984, le monde est une gigantesque prison partagée entre Océanie, Eurasie et Estasie. Le totalitarisme a gagné partout.
Chaque individu dépend entièrement de lui et se retrouve seul, face à son miroir, sans espace de liberté, et ne voit que des images de propagande caricaturales et haineuses, ou des pendaisons spectacles de prisonniers de guerre. Toute fraternité a été détruite, ne parlons même pas de la solidarité; l’émancipation est une idée devenue inenvisageable; il n’y a plus de possible expression de désir, car les désirs sont ceux imposés par la propagande totalitaire. On se rassemble, bien entendu, mais ces rassemblements interviennent au cœur d’un espionnage permanent des faits et gestes, sans spontanéité. Le télécran a déréalisé le monde extérieur: Big Brother occupe l’intégralité de l’espace psychique des individus, et plus personne n’est apte à former dans son esprit des idées nouvelles: pas de mots pour les concevoir, pas d’intimité pour les enfanter.
Et les regroupements sont surtout ceux de la Haine, au cœur d’une économie de guerre permanente, marquée par le rationnement et les pénuries.
«Il était inutile d’essayer de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C’était une des mesures d’économie prises en vue de la semaine de la Haine.»
«Il s’agit de maintenir la population sous contrôle par l’angoisse et un état de vigilance permanent»
Est-ce que ces gros blocs sont pour autant réellement en pénurie? Océanie, Eurasie et Estasie, pillent tout et ont accaparé la majeure partie des ressources terrestres. Le totalitarisme ne vit que sur un mensonge organisé et propagandisé, qui exclut du discours toute vérité: vérité factuelle (les faits), vérité générale (lois de la nature, exemple: «l’eau, ça mouille»), vérité logico-mathématique (dont l’arithmétique primaire 2+2 = 4). Ces vérités ont disparu du paysage! Aussi, les rationnements et pénuries ne sont pas vrais: ces trois blocs ont accès aux matières premières, et chaque empire est économiquement autarcique. Les territoires sont immenses, les ressources matérielles et humaines, considérables. Mais le pouvoir a besoin d’organiser une économie anxiogène de restrictions et de guerre.
Chaque semaine, sur Londres, s’abattent 20 ou 30 bombes-fusées. Winston, le héros (plutôt un anti-héros) assiste à une déflagration: il voit au milieu des décombres une main arrachée, qu’il repousse d’un coup de pied dans le caniveau. Ce sont des épisodes devenus banals, on ne s’y attarde plus. Car l’ensemble de la population subit la guerre. Une guerre dont le but n’est pas la destruction de l’ennemi, mais une gestion intérieure de la population qu’il s’agit de maintenir sous contrôle par l’angoisse et un état de vigilance permanent. Il ne s’agit même plus vraiment d’exterminer massivement des populations, mais d’instaurer un état de guerre permanent à bas bruit, afin de contraindre ses propres citoyens à une soumission totale.
Une mentalité appropriée à l’état de guerre
Car l’état de guerre interminable crée une mentalité: celle de l’état d’exception, qui consiste à remettre les pleins pouvoirs à une petite caste. Chaque membre du Parti doit acquérir «une mentalité appropriée à cet état de guerre», et devenir un «fanatique crédule et ignorant, dominé par la peur, la haine, l’adulation et l’orgie du triomphe.»
Ainsi, la guerre permanente doit supposer un équilibre des forces : les combattants sont mis dans l’incapacité de se détruire mutuellement; il n’y a jamais de bataille décisive, la guerre est indéfinie. On n’en comprend ni les raisons, ni l’origine, ni le but. Il peut y avoir des épisodes d’accalmie, chaque bloc ayant toujours le loisir de faire la guerre à un autre tout en étant en paix avec le troisième. Il est impératif de comprendre que dans 1984 la guerre est fausse, feinte, simulée, dans une complicité patente entre les trois empires, qui ont pour but commun le maintien du totalitarisme au pouvoir et l’écrabouillage des peuples.
«La guerre interminable qui n’en est jamais vraiment une est la condition de survie du pouvoir totalitaire pour le partage de la domination mondiale»
Nous connaissons la célèbre phrase «la guerre, c’est la paix», mais nous pouvons aussi songer à une autre idée: c’est en devenant permanente que la guerre a cessé d’exister. La guerre interminable qui n’en est jamais vraiment une est la condition de survie du pouvoir totalitaire pour le partage de la domination mondiale. Il est plus important de perpétuer l’état de guerre que de gagner la guerre, et pour cela, la guerre ne doit être ni totale, ni directe, ni frontale. Une guerre sans fin.
Ce qui compte absolument est l’instauration d’un climat belliciste perpétuel. Et pour cela, il convient de persuader de la nécessité de la guerre, ce qui suppose une grande virtuosité dans l’utilisation des paradoxes de la double pensée. Sur les télécrans de 1984, des communiqués de victoire sont proclamés en continu, mais ils sont parfaitement invérifiables. Tout le monde est baigné dans une ambiance de guerre, mais ignore ce qui est vrai et ce qui est faux. Les pires atrocités peuvent être transformées en images de propagande, incrustées dans les esprits le temps voulu avant qu’elles ne soient invisibilisées et effacées des mémoires, si la nécessité le commande. Aussi, tout comme la Haine, la guerre est une mascarade quotidienne; la véritable guerre est celle de l’information et du contrôle des esprits, mais cette dernière est évidemment toujours passée sous silence.
La banalisation des souffrances humaines engendrées par la guerre, auxquelles les individus assistent via le télécran, et qui parfois surgissent dans la réalité du quotidien, engendre un état hallucinatoire: on ne sait plus ce qui est réel, ce qui entraîne un effondrement du sens moral. Corolairement, on ne sait plus non plus ce qui est bien ou mal. Viol, pillage, massacre d’enfants, réduction de populations entières en esclavage, tortures épouvantables contre les prisonniers de guerre sont considérées comme normales.
Le rationnement, une technique centrale de domination politique
Dans 1984, la pénurie organisée maintient la population dans la fatigue, la dépendance et la confusion, ce qui rend tout esprit critique impossible. Chacun tente de se repérer dans une survie qui navigue entre anxiété propagée par des discours belliqueux, injonctions paradoxales et décisions tout aussi arbitraires que changeantes. Il s’agit de ne pas faire sombrer les masses dans une complète misère, mais de les maintenir «à flots», juste ce qu’il faut: ni trop car on risquerait sinon une élévation du niveau de vie (le confort crée du temps libre, qui est dangereux car non maîtrisé), ni trop peu car des peuples qui n’ont plus rien à perdre sont susceptibles de devenir enragés.
Le rationnement est donc une tactique à comprendre dans une stratégie politique plus vaste: celle de la domination totale. Il est facile de le justifier par le maintien d’une économie de guerre permanente, un niveau de vie très bas. Il faut que le rationnement concerne différents pans essentiels de la survie: l’alimentation, l’électricité, le chauffage, mais aussi les transports. Ces derniers, rares et instables (pour créer de l'insécurité), sont contrôlés par le Parti. Dans 1984, les coupures sont fréquentes, les ascenseurs en panne, les appartements ne sont pas chauffés; il est même difficile de remplacer des ampoules. Le contraste entre la misère du peuple et l’opulence du pouvoir rappelle que l’énergie et les ressources existent mais sont réservées à la caste dirigeante.
Il y a des files d’attente interminables, pour la nourriture, et les produits de base. Tout est rationné. La rareté est fausse: tout existe bel et bien, et en grande quantité. La rareté est organisée, avec ses cartes de rationnement et ses statistiques officielles. Le pouvoir est maître en double discours: le Parti annonce des hausses de production tout en réduisant les rations. L’information perçue sur l’écran n’est pas reliable à une vérité de l’expérience. Tout est dissonant. Il faut sidérer la pensée, même dans le rationnement. On réécrit les chiffres de production, le ministère de la Vérité se charge de prouver que les rations augmentent, lorsqu’elles baissent. Il est impossible d’exprimer la moindre souffrance, et encore moins d’entreprendre une réflexion sur ces incohérences, dans un tel brouhaha d’absurdités.
L’immédiateté de l’état de guerre interminable fragilise la mémoire; le présent est lui aussi interminable: il ne se compare plus à aucune autre époque du passé, lequel est oublié.
L’effort de guerre et la propagande de l’ennemi
Le pouvoir exige l’effort de guerre, fondé sur la culpabilisation des individus: c’est bien parce qu’ils ne font pas assez d’efforts que la guerre est interminable. Ils ne se sacrifient pas assez; les restrictions ne sont pas suffisantes, etc.
En outre, la guerre canalise le mécontentement et les frustrations liées au rationnement: il est impensable que ce rationnement ne soit en réalité qu’une tactique de la domination totale; il a forcément une bonne raison (idée soutenue par la propagande): l’ennemi. La Haine est savamment dirigée: c’est lui qu’il faut juger responsable d’une telle situation, et qu’il faut haïr. Le Parti persécuteur a le don de se draper en sauveur, et de réorienter le flux de la colère, de la frustration et de la haine, afin de l’éviter lui-même.
«Depuis 2022, nous sommes priés d’adhérer à l’expression "sobriété énergétique"»
Ne voyons-nous pas des correspondances évidentes avec 1984 actuellement sur le sujet? Les fortes tensions géopolitiques au Moyen-Orient ont entraîné une hausse des prix du pétrole et du gaz dans certains pays. Quel est le but de cette guerre? Est-il prévu qu’elle s’arrête et à quelles conditions? Les populations sont maintenues en haleine avec le danger d’une déflagration bien plus grande encore. Il s’agit aussi d’une grande entreprise de spéculations. Le fait est que l’information tourne en boucle: la France se dirige-t-elle vers une ère de pénurie énergétique?», titre Public Sénat. Le gouvernement «engage un plan de soutien immédiat en faveur de l’activité économique», nous dit la presse économique de ce même gouvernement.
Depuis 2022, nous sommes priés d’adhérer à l’expression «sobriété énergétique», avec des phrases fabuleuses telles que «la meilleure énergie, c’est celle que l’on ne consomme pas», et que l’on retrouve, avec quelques variantes, dans la bouche de plusieurs dirigeants qui ont dû suivre le même séminaire sur le sujet. Le «commissaire européen à l’Énergie» «a alerté»: les populations doivent se préparer au «choc énergétique»; mais il «rassure» en même temps, et invite les sous-régions du grand continent (autrement appelées «politiques nationales») à se «synchroniser». Le mot de «rationnement» a été prononcé à maintes reprises, et de manière récurrente, ces dernières années.
Ces députés ont tous des phrases clés qui tournent dans la bouche des uns et des autres, et reviennent par périodes. En avril 2026, la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, a mis en garde contre un risque de rationnement alimentaire en Europe. Curieux, non?
Quant à l’état de guerre interminable, il est présent depuis 2001 sans doute, avec la notion de «guerre préventive», dans le cadre de la «guerre globale contre le terrorisme international»: pour éviter de faire la guerre, faisons la guerre! La Loi de Programmation Militaire, que nous avons bien détaillée avec Maître Virginie de Araújo-Recchia, distingue trois états: l’état d’exception, l’état d’urgence, l’état de menace. La guerre totale, sous état de menace, y est estimée être un «état de résilience». Alors, qui pour s’étonner qu’il s’agisse, comme dans 1984, de perpétuer indéfiniment la menace? Les médias nous disent que «Macron estime que la France a raison de continuer de s’adapter à la menace».
«On parle d’un référentiel de compétences “défense” pour les élèves»
L’entreprise Thalès est l’un des grands bénéficiaires et des opérateurs industriels de la LPM; elle est au cœur de la stratégie de réarmement mais aussi de l’«enseignement à la défense». L’institution scolaire devient un terrain militariste, un espace d’influence accrue du complexe militaro-industriel auprès des élèves. La volonté est d’impliquer la société civile. En février 2026, une proposition de loi visant à renforcer «l’enseignement à la défense et à la sécurité globale», dans les collèges et lycées de France, a été adoptée en commission des affaires culturelles et de l’éducation. On parle d’un référentiel de compétences «défense» pour les élèves; des réservistes opérationnels sont autorisés à intervenir dans les établissements pour promouvoir le rôle des armées. Il faut «se préparer à la menace russe», nous disent les Grandes Gueules. L’intervention militaire à l’école est associée à «quelque chose de frais».
L’état de guerre interminable suppose un conditionnement précoce: il ne faudrait tout de même pas que les individus qui peuplent Oceania aient quelque part conservé le moindre souvenir d’une époque de paix.
