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Article rédigé par :

Rachel Brunet, New York

La France, le pays qui doute de tout sauf de ses certitudes

Quatorze ans de vie new-yorkaise enseignent que l’action précède la certitude. En France, entre plateaux saturés d’experts et pessimisme ambiant, l’initiative semble souvent freinée par les habitudes et les certitudes. Un choc culturel et professionnel qui invite à repenser ce que signifie oser.

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© Canva

Passer du temps en France avec quatorze ans de vie new-yorkaise au compteur revient à observer un monde familier avec un œil neuf. Chaque soir, je retrouve avec intérêt les émissions politiques du service public français, lesquelles reviennent fréquemment sur l’actualité américaine et sur une obsession: Donald Trump. Les plateaux sont saturés d’experts – officiers d’État-major, spécialistes de géopolitique, experts des questions internationales, anciens envoyés spéciaux… – souvent biculturels, parfois binationaux. Le contraste avec certaines chaînes privées dont celles du milliardaire Vincent Bolloré est frappant: là où la rigueur des faits cède le pas à la mise en avant d’animateurs médiatiques qui n’ont de «pro» que le nom, le service public mise sur la compétence des invités.

 

Pourtant, la qualité des intervenants ne garantit pas l’exactitude. Les débats longs et saturés d’opinions favorisent la confusion entre faits et interprétations. Sur le plateau de C’est dans l’air, sur France 5, l’éditorialiste Anthony Bellanger a récemment affirmé que le prix de l’essence avait augmenté de 50% aux États-Unis depuis le début de la guerre en Iran, alors qu’en réalité, le gallon a pris 50 centimes, à la date de l’émission. L’erreur n’a pas été corrigée à l’antenne, illustrant un problème structurel: même avec des experts de haut niveau, le format privilégie la succession de points de vue à la vérification rigoureuse.

 

Parfois, les dérapages sont différents et même les figures les plus installées de l’information ne sont pas à l’abri de moments de flottement, parfois cocasses, parfois gênants, qui rappellent que les plateaux ne sont pas des sanctuaires de précision absolue mais des espaces d’interactions humaines. Cela s’est vu de manière éclatante lors de la soirée électorale du premier tour des municipales le dimanche 15 mars, lorsque Nathalie Saint-Cricq, micro encore ouvert, a laissé échapper une remarque destinée aux coulisses plutôt qu’à l’antenne: à propos d’une responsable politique annoncée, elle aurait murmuré: «C’est qui la petite?», en parlant d’une représentante du parti d’extrême-gauche La France Insoumise, déclenchant aussitôt des réactions sur les réseaux sociaux et une réponse ironique de la principale intéressée sur X.

 

Imane EH

Plus marquante encore, une autre séquence où, croyant ne plus être audible, elle a appelé Éric Ciotti ancien leader républicain et désormais proche du parti d’extrême droite français «Benito», en référence à Benito Mussolini. Un trait d’humour en direct qui a forcé la journaliste à présenter des excuses publiques et conduit à sa suspension d’antenne pour une semaine, la privant de couverture des élections municipales.

 

Ces instants peuvent prêter à sourire, mais ils disent quelque chose d’essentiel: même les journalistes chevronnés opèrent sous pression, dans l’instantanéité et la proximité du direct, où la frontière entre analyse, commentaire personnel et lapsus peut se confondre. Ils rappellent aussi que l’information se construit non seulement par ce qui est dit, mais aussi par ce qui échappe à la vigilance des micros et des caméras.

 

Ici, je redécouvre l’humour français… mais pas que.

 

Du rêve américain au pessimisme français

 

Être en France pour raison professionnelle, alors que je n’y reviens généralement que pour des vacances, relève pour moi du choc culturel. Moi qui viens de la ville de tous les possibles, je me retrouve à naviguer dans un pays où le pessimisme domine, à la fois dans les débats médiatiques et dans la société. C’est avec intérêt que j’ai découvert Au-delà des apparences, coécrit par Brice Teinturier, Alexandre Guérin et Arnaud Caré. L’ouvrage décortique les tendances profondes de la société française, en montrant des raisons d’être optimistes malgré les idées reçues. Les trois dirigeants de l’institut de sondages Ipsos constatent que la majorité des Français ont une perception erronée de la réalité, alimentant un pessimisme extrême (87 % jugeant le pays en déclin), renforcé par un climat de peur lié aux événements marquants du dernier quart de siècle: attentats, pandémie, menaces de guerre, crise climatique, instabilité économique.

 

Malgré cette fragilité, les auteurs observent des Français qui valorisent la singularité de chacun, croient encore au lien social et à la capacité des marques à agir positivement sur la société. Les auteurs révèlent ainsi les mouvements sociaux et culturels sous-jacents, touchant famille, travail, loisirs et consommation, qui ne s’appréhendent plus comme autrefois.


Ils soulignent aussi les sujets cristallisant peurs et espoirs: l’écart entre expérience personnelle et vérité scientifique, la santé mentale, le monde rural, la tension entre apparence et authenticité, ou encore l’envie d’évasion face aux engagements. En arrière-plan se dessine une volonté de maîtrise individuelle et collective de sa destinée, avec une attente de responsabilisation à tous les niveaux.

 

À contrario, à New York, nous vivons dans un environnement où l’initiative individuelle, l’optimisme et la tolérance à l’incertitude déterminent l’action. Et, très étrangement, il m’a fallu être en France pour comprendre que cette attitude est davantage liée à une disposition mentale qu’à la richesse ou aux opportunités de la ville.

 

Mon plus grand apprentissage de ces dernières semaines est que le possible ne dépend pas d’un lieu mais d’un état d’esprit. En France, les schémas éducatifs limitent l’initiative: on nous apprend à être de bons élèves et à craindre l’erreur. À en avoir honte même. Ici, la peur se refile comme une patate chaude, chacun cherchant à s’en délester sur autrui. Aux États-Unis, le système façonne des enfants encouragés dans leurs erreurs, futurs adultes audacieux et courageux. On s’encourage, on se félicite, même dans les small talks. L’optimisme se partage comme un gâteau.

 

Optimisme sous licence américaine

 

New York est une manière de penser et d’agir. L’optimisme pragmatique, la confiance dans l’action et la capacité à dépasser les limites autoimposées sont des leviers transférables. Être en France me permet de mesurer combien les croyances et les freins culturels limitent les perspectives, et que les convictions d’un pays n’ont pas à être un carcan pour la pensée individuelle.

 

Et là, le refrain de New York New York de Frank Sinatra me revient: “If I can make it there, I’ll make it anywhere”. New York n’est pas magique en elle-même, mais elle symbolise une idée simple et puissante: la réussite commence dans l’esprit. Ce choix d’ouvrir ses perspectives, de croire en ce qui peut être fait, de croire en soi et de passer à l’action malgré l’incertitude, malgré la peur des autres n’a pas de limites. Ce que l’on peut accomplir à New York, on peut le réaliser partout, même à Paris, pourvu que l’on conserve cette disposition intérieure et que l’on porte cet espoir en soi.

 

Finalement, l’expatriation devrait être obligatoire pour les Français. Mais ça aussi, ça doit leur faire peur…

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guy.coste
il y a 14 heures

Et pourtant il fut proclamé " Impossible n'est pas français "... bien avant Napoléon.

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