Droits des femmes: avant la guerre, l'Iran avançait à sa façon
- Amèle Debey

- il y a 5 jours
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Sous la pression de la rue et malgré elle-même, la République islamique avait entamé un recul inédit sur la question du voile obligatoire. La guerre israélo-américaine contre l'Iran a interrompu et peut-être inversé ce processus fragile mais réel.
Début 2025, les images auraient été impensables quelques années plus tôt: des femmes déambulant tête nue dans les rues de Téhéran, des jupes dans le métro, des concerts de femmes diffusés sur YouTube depuis l'intérieur du pays. Ce n'était pas la révolution. Mais c'était quelque chose.
Depuis la mort de Mahsa Amini en septembre 2022, arrêtée pour un voile «mal ajusté» et décédée en garde à vue, la société iranienne avait opéré une transformation que les experts qualifient d'«irréversible». «Il y a clairement eu un avant et un après, marqué par des transformations profondes, notamment dans les milieux urbains», explique Jonathan Piron, historien spécialiste de l'Iran pour le centre de recherche Etopia à Bruxelles. «Si la mort de Mahsa Amini n'a pas déclenché une révolution politique, elle a marqué une révolution sociétale.»
Un président qui freine
L'élection en juillet 2024 du président réformiste Massoud Pezeshkian avait introduit une variable nouvelle dans l'équation. Candidat qui avait promis de retirer la police des mœurs de la rue, il s'était publiquement opposé à la loi «hijab et chasteté» votée par un Parlement ultra-conservateur en décembre 2024: un texte de 74 articles prévoyant des amendes pouvant représenter 20 mois de salaire, des interdictions de sortie du territoire, voire la peine de mort pour militantisme en faveur des droits des femmes, selon Amnesty International. «En tant que personne chargée de promulguer cette loi, j'ai de nombreuses réserves à son sujet», avait déclaré Pezeshkian à la télévision d'État.

Le résultat: la loi avait été adoptée, mais n'était pas appliquée. Une situation inédite dans l'histoire de la République islamique. Le président avait explicitement choisi de ne pas l'exécuter, «craignant que cela ravive de fortes tensions au sein de la société». «J'ai compris que si j'agissais en ce sens, cela risquait de provoquer une guerre au sein de la société», avait-il déclaré. L'application de la loi avait été suspendue de fait – mais la loi, elle, existait toujours.
Selon des estimations diplomatiques, environ 20% des femmes à Téhéran circulaient sans voile dans l'espace public à la veille des hostilités.
«Beaucoup de femmes se baladent à l'occidentale. Pas seulement dans les quartiers prisés de la capitale, c'est également le cas en province. La police des mœurs n'intervient plus, explique Siavosh Ghazi, correspondant à Téhéran pour plusieurs médias français à L'Impertinent. Avant, les femmes recevaient un SMS des autorités lorsqu'elles étaient surprises sans voile ou au volant d'une voiture par les caméras de sécurité. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.» Selon lui, le mouvement Masha Amini a profondément changé les choses dans la société iranienne. «Énormément de cafés ont ouvert ces dernières années, dans lesquels aucune femme ne porte le voile. Mon caméraman et moi avons prévu un sujet là-dessus dans les prochains jours.»
La dynamique brisée
Du 13 au 24 juin 2025, Israël et l'Iran se sont livrés à une guerre-éclair d'une intensité inédite. Près de 1000 morts côté iranien selon certaines ONG, des sites nucléaires et militaires détruits, le régime affaibli.
Les conséquences sur la question des droits des femmes sont paradoxales. D'un côté, l'affaiblissement du régime a semblé accélérer le relâchement de facto sur le voile. De l'autre, la répression s'est intensifiée sur d'autres fronts: plus de 1500 exécutions en Iran en 2025 selon les ONG, Narges Mohammadi réarrêtée en décembre, des militantes continuellement détenues.
Plus significatif encore: la guerre a joué le jeu du régime sur le terrain de l'unité nationale. «En interne, tout le monde s'accorde sur le bien-fondé de nombreuses critiques et sur la nécessité réelle d'engager des réformes, mais l'unité nationale s'est renforcée. Israël et Trump, paradoxalement, ont servi les intérêts de la République islamique», analyse le géographe Bernard Hourcade, spécialiste de l'Iran au CNRS.
Ce que la guerre a interrompu
La question qui s'impose n'est pas de savoir si le régime iranien respectait les droits des femmes. Il ne les respectait pas, et les documents de l'ONU sont sans ambiguïté à ce sujet. La question est de savoir si une dynamique interne de transformation était à l'œuvre, portée non par le régime mais contre lui, par des millions d'Iraniennes qui avaient choisi la désobéissance civile quotidienne comme stratégie.
Plusieurs figures du mouvement «Femme, Vie, Liberté» avaient explicitement rejeté toute ingérence extérieure. La guerre, présentée en Occident comme une opération de «libération», a offert au régime exactement ce dont il avait besoin pour reconsolider son emprise – un ennemi extérieur – tout en coupant l'herbe sous le pied des réformatrices internes qui progressaient, laborieusement mais réellement. «Pour moi le guide s'est rendu à l'évidence. L'État iranien est forcé de faire des concessions, car il doit faire face à des crises tous azimuts», analyse la sociologue Azadeh Kian. La guerre n'a pas libéré les femmes iraniennes. Elle a peut-être retardé leur libération.





Malheureusement, je crois que vous avez raison, la guerre a renforcé le pouvoir en place car personne n'aime l'étranger qui détruit son pays, sous quelque prétexte que ce soit.