Pourquoi personne ne s’intéresse aux problèmes des agriculteurs?
- Invité de la rédaction

- il y a 3 jours
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Billet rédigé par Marc Loewensberg, 50 ans, agriculteur à Aigle.
Actif dans l'agriculture depuis l'âge de 20 ans.
Quels problèmes, me direz-vous? En Suisse, dans les magasins, les rayons sont toujours bondés de nourriture. Pour les citoyens, les agriculteurs sont juste des gens subventionnés qui roulent à 30 kilomètres à l’heure avec leurs tracteurs à 250'000 francs. Qui ruinent le barbecue du weekend en venant puriner à côté de la maison.
C’est peut-être bien le premier problème: ce fossé entre le secteur primaire, environ 2% des emplois en Suisse, et le secteur tertiaire, près de 78%.
Ou environ 140’000 agriculteurs qui représentent 1,6% de la population.
Mais, pour moi, un agriculteur, c’est quelqu’un qui prend quotidiennement le risque de perdre sa ferme. Chaque année, il investit pour se mettre aux normes des nouvelles directives de l’OFAG (Office fédéral de l’agriculture) et il est dépendant des transformateurs (dirigés par les géants de l’alimentaire) qui lui imposent un prix d’achat et des labels à n’en plus finir.
Comment une petite minorité de personnes peut-elle expliquer la pression économique, la lourdeur administrative et la complexité agricole créées par le secteur tertiaire?
Car, au travers d’élections et de votations, le peuple a demandé une agriculture propre, basée sur la protection des sols, la biodiversité et le bien-être animal.
Si c’est tout à fait légitime, cela crée de gros problèmes et différents échecs dans la politique agricole.
En trente ans, cette stratégie a fait perdre près de 1% par an de souveraineté alimentaire pour passer sous la barre des 50% depuis 2020. Ou en cinq mois, nous consommons la totalité de la production suisse.
Vous achetez des produits suisses toute l’année et vous n’avez jamais remarqué qu’il en manquait?
«Le consommateur se fait bien avoir par le marketing de l’agroalimentaire»
Dans les magasins, le marketing met en avant la belle vitrine que les agriculteurs suisses s’efforcent de mettre en œuvre. Il est très facile de trouver toute l’année les matières premières suisses.
Mais, caché derrière des labels comme BIO, des provenances de matières premières peuvent être facilement trompeuses. Et c’est encore pire quand il s’agit de produits élaborés, transformés et/ou ultratransformés.
N’ayons pas peur de le dire, le consommateur se fait bien avoir par le marketing de l’agroalimentaire.
Pendant que des agriculteurs vendent leur lait et leur viande de porc plus bas que le prix de production (janvier et février 2026), vous mangez une barre chocolatée ou un sandwich au salami avec des produits importés qui ont un drapeau suisse, juste parce que transformés et/ou emballés en Suisse. Et c’est légal.
Vous trouvez les produits suisses beaucoup trop chers par rapport aux produits importés?
Oui, les produits agricoles suisses sont effectivement plus chers. Notre pays a un des salaires moyens les plus hauts du monde et cela influence forcément toute la chaîne de production agricole. De plus, la protection des sols, la biodiversité et le bien-être animal mis en place par la politique agricole coûtent très cher à la production.
La politique agricole de ces dernières décennies est un échec et n’a fait que des perdants:
La Suisse a perdu en souveraineté alimentaire, alors même que les tensions géopolitiques atteignent des niveaux préoccupants.
Les défenseurs du bien-être animal ont perdu, car l’augmentation de produits carnés importés favorise des élevages qui ne respectent pas les normes suisses.
Les défenseurs du climat ont perdu, puisque notre dépendance accrue à des produits ayant parcouru des milliers de kilomètres alourdit l’empreinte carbone.
La santé de la population suisse a perdu, avec l’importation croissante de produits transformés et ultratransformés, élaborés à partir de matières premières traitées avec des substances interdites en Suisse.
Les agriculteurs suisses ont perdu, car des directives toujours plus lourdes les empêchent de produire, réduisent leurs revenus et découragent la relève.
Le peuple suisse a perdu, car cette politique rend les produits suisses moins compétitifs face à des produits importés à bas prix.
Seuls gagnants, les géants de l’alimentaire qui vendent des produits importés avec une marge extraordinaire.
Pourtant, bien des agriculteurs ont des solutions pour remédier à ce constat, tout en gardant le savoir-faire acquis du respect des sols, de la biodiversité et du bien-être animal. Mais comment se faire entendre?
Des organisations agricoles comme l’USP (Union suisse des paysans) sont les seuls moyens de communication avec l’OFAG.
Mais ces organisations devenues tertiaires ont un dialogue de sourd avec les agriculteurs et préfèrent soutenir les intérêts des transformateurs et des fonctionnaires. Ils se côtoient souvent et entre eux ils se comprennent.
«il est difficile pour les agriculteurs de dénoncer le système en place»
Car c'est un petit monde, avec de moins en moins d'acteurs de marché. On nous a rendus dépendants des subsides et beaucoup ont peur de les perdre. Pareil pour la dépendance des acheteurs-transformateurs-géants de l'alimentaire. Beaucoup ont peur de se faire boycotter.
La politique agricole touche indirectement tout le monde. Mais tout est fait pour que le consommateur ne manque de rien et ne comprenne rien. Ainsi, personne ne s’intéresse aux problèmes des agriculteurs et c’est bien le but.




Merci de cet article. Je partage profondément vos préoccupations.
Merci pour vos mots, précis et pertinents. Vous mentionnez des solutions que les agriculteurs ont : si le cœur vous en dit d'écrire à nouveau, j'apprécierais de les lire dans un prochain billet.
Merci pour cet article témoignage ! Pour ma part, j'achète l'immense majorité de ce que nous mangeons au marché, directement aux producteurs. Je partage l'article et vous souhaite le meilleur 🙏🏻