Mondial 2026 ou l'indignation à géométrie variable
- Abdoulaye Penda Ndiaye

- il y a 11 heures
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Lancé le 11 juin aux États-Unis, au Canada et au Mexique, le Mondial 2026 devait être une giga fiesta planétaire. Il prend des allures de fiasco: visas refusés aux fans africains, zèle sécuritaire, billets hors de prix et un arbitre somalien refoulé après onze heures d'interrogatoire à Miami. Face aux dérives de l'administration Trump, la FIFA de Gianni Infantino se réfugie dans le silence et les justifications évasives. Décryptage d'une Coupe du monde pompeusement baptisée «inclusive», devenue celle de l'exclusion... sans le moindre appel au boycott.

En matière de deux poids, deux mesures, difficile de faire mieux. Épinglé par l’opinion internationale pour ses manquements au droit des travailleurs étrangers et des violations des droits des LGBT+, le Qatar avait suscité de vives critiques lors de l’organisation de la Coupe du Monde 2022. De nombreux appels au boycott ont eu lieu en Europe, y compris en Suisse, où des villes comme Lausanne et Vevey avaient décidé de ne pas organiser de Fan Zone.
Finalement, en dépit de toutes les réserves exprimées, le mondial qatari s’est déroulé dans une ambiance paisible, sans incident majeur. Navettes gratuites pour les fans, distance de maximum 75 km entre les huit stades ayant abrité le tournoi et une finale en apothéose entre l’Argentine et la France.
Tout comme la Russie en 2018, qui avait mis en place un système de FAN ID pour faciliter les déplacements des fans étrangers, le Qatar a instauré la Hayya Card en 2022. Ce qui a permis à 1,4 million de visiteurs de fouler le sol qatari durant la Coupe du monde. Malgré les nombreuses et réitérées critiques qui ont jailli dès 2016, lors de l’octroi de l’organisation du Mondial au Qatar, même les détracteurs de la monarchie pétrolière ont fini par admettre que l’organisation de l’évènement avait été une réussite.
Dysfonctionnements américains à la pelle
Curieusement, le Mondial américain – organisé par un pays en guerre – se déroule en mondovision avec un chapelet de dysfonctionnements, les uns plus choquants que les autres, sans appel au boycott et devant une passivité aussi frappante qu’inhabituelle de la FIFA, mais aussi du monde associatif et médiatique.

C'est d'abord l'attitude scandaleuse de l'administration Trump envers l’arbitre somalien Omar Artan qui a fait couler beaucoup d'encre. Désigné par la FIFA pour officier durant ce Mondial, le meilleur «sifflet» africain 2025 a été interrogé à l’aéroport de Miami par les agents des services des douanes et de la protection des frontières pendant onze heures, avant d’être renvoyé à Mogadiscio. Détail piquant dans ce gigantesque fiasco, la lumière est venue de Sepp Blatter. À 90 ans, l’ex-patron de la FIFA a envoyé un cinglant rappel à l’ordre à son successeur. «Lorsqu’un pays se voit confier l’honneur d’organiser la Coupe du monde, deux règles sont indispensables, a-t-il rappelé: la sécurité et la garantie de visas d’entrée pour tous les responsables de la FIFA. Or, il n’y a rien de plus officiel qu’un arbitre. Si un pays refuse l’entrée d’un arbitre, c’est un problème grave, et la compétition ne devrait pas s’y dérouler», a déclaré le Haut-Valaisan dans un entretien avec L’Equipe.
Mais on n’est pas à un scandale près. Dans un contexte de guerre entre les deux pays, l’Iran est victime de mesures de rétorsion de la part de l’administration Trump. Le visa a été refusé à plusieurs membres du staff de la «Team Melli», qui est interdite de séjourner aux États-Unis malgré le fait que tous ses trois matchs de groupe sont prévus à Los Angeles et à Seattle. «C’est le plus haut niveau de traitement discriminatoire intentionnel», s’est offusquée l’ambassade d'Iran en Turquie. Initialement prévu à Tucson, en Arizona, le camp de base de la sélection iranienne a été transféré à Tijuana, au Mexique. Dans ce contexte aussi unique qu’inique, une bonne partie du temps qui devait être consacrée à la récupération des joueurs sera dévolue aux déplacements entre le lieu de séjour et les stades.

Jibril Rajoub, président de la Fédération palestinienne de football, invité par la FIFA, a vu sa demande de visa refusée par les États-Unis. Il attend au Mexique de savoir s'il pourra assister au Mondial. Des membres de la délégation irakienne, dont le joueur Aymen Hussein et le photographe de l'équipe, ont été retenus sept heures à l'aéroport de Chicago; le photographe a finalement été refoulé.
Sélectionné par le Ghana, Thomas Partey, milieu de terrain d’Arsenal, n’a pas reçu de visa d’entrée au Canada pour cause d’accusations de viols et d’agressions sexuelles entre 2020 et 2022 au Royaume-Uni. Le joueur clame son innocence. Le procès est prévu en 2027. Le Canada applique ses règles d’immigration pour les personnes faisant face à des accusations d’ordre sexuel. Parley devrait donc manquer le premier match du Ghana prévu contre le Panama le 17 juin à Toronto. Le gouvernement ghanéen a dénoncé une décision «injuste» et «hautaine», invoquant la présomption d’innocence.
Du côté des supporters, le tournoi se déroule sous le coup des restrictions migratoires de l'administration Trump. Le Sénégal, la Côte d'Ivoire, l'Iran et Haïti – tous qualifiés – figurent sur des listes de restriction, barrant de fait la plupart des supporters sans visa américain préexistant. Un mémo interne du Département d'État évoquait même un gel des demandes de visa émanant de 75 pays dans le cadre d'une révision des procédures de filtrage.
Des fans du Maroc et d'Écosse ayant dépensé des milliers de dollars en vols, hôtels et billets officiels FIFA ont vu leurs documents de voyage refusés ou révoqués quelques jours avant le départ. Pourtant, lors de la candidature, Trump avait signé des lettres garantissant à la FIFA que tous les athlètes, officiels et fans pourraient entrer aux États-Unis «sans discrimination».
Sommet de l'absurde avec la dernière illustration en date de cette logique d'exclusion: la langue espagnole elle-même. Lors de plusieurs conférences de presse d'après-match, faute d'interprétation prévue, des journalistes hispanophones ont été priés de poser leurs questions en anglais à des joueurs également hispanophones. Un reporter mexicain s'est ainsi vu couper la parole alors qu'il interrogeait le Marocain Achraf Hakimi. Comble du paradoxe pour un Mondial coorganisé par le Mexique: l'espagnol, pourtant l'une des langues officielles de la FIFA – et sans doute la plus parlée dans le monde du ballon rond – se retrouve de facto écarté des échanges avec la presse.
Le double jeu de la FIFA
Face à tous ces manquements, la passivité de la FIFA laisse songeur. En 2023, l’organisation du Mondial U20 avait été retirée manu militari à l’Indonésie à deux mois de l’évènement, car le pays d'Asie du Sud-Est ne voulait pas recevoir la sélection israélienne. Mais face à l’attitude américaine envers l’équipe d’Iran, le président de la FIFA, Gianni Infantino, n'est que silence gênant et justifications évasives.

Alors qu’il avait déclaré en 2017 que «les supporters et officiels d’une équipe qualifiée pour la Coupe du Monde doivent avoir accès au pays en question, sinon, il ne s’agit pas d’une Coupe du Monde», Infantino a retourné sa veste face à l’agressive inhospitalité américaine. «Nous ne sommes pas au-dessus des gouvernements», a murmuré le patron de la FIFA à une question d'un journaliste.
Pourtant, l’instance du foot mondial a toujours martelé les valeurs de l’universalité du foot et son intransigeance dès que sport et politique sont mélangés. La sélection haïtienne vient d’ailleurs d’en faire les frais puisque la FIFA l’a contrainte à faire disparaître de son maillot l’image d’un bateau symbolisant la guerre d’indépendance du premier pays noir indépendant. Pour l’instance basée à Zurich, ce symbole est un «message politique».
Le même deux poids deux mesures saute aux yeux entre la Russie et Israël. En février 2022, quelques jours seulement après l'invasion de l'Ukraine, la FIFA et l'UEFA suspendaient les équipes et clubs russes de toutes les compétitions internationales. Sanction ensuite confirmée par le Tribunal arbitral du sport.
Israël, de son côté, a continué de disputer les qualifications du Mondial 2026, malgré les appels à la suspension après les conclusions de l'ONU sur Gaza, y compris celui du chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez.
Le 19 mars 2026, le conseil de la FIFA s'est contenté d'infliger une amende de 150'000 francs à la fédération israélienne pour manquements aux règles antidiscrimination. Tout en refusant la demande palestinienne de suspension visant les clubs implantés dans les colonies de Cisjordanie, au motif que le statut juridique de la Cisjordanie resterait «non résolu».
Rappelons également qu'en décembre 2025, la FIFA a décerné à Donald Trump son tout premier «Prix de la paix». Une distinction sortie du chapeau qui n'a pas grand-chose à voir avec le sport...

Money, money, money
En dehors du fait de confier conjointement l’organisation du Mondial aux États-Unis, au Canada et au Mexique, la dérive mercantiliste prise par le tournoi désormais élargi à 48 pays qualifiés (contre 32 auparavant) n’est pas sans inquiéter les puristes. Sur le plan économique, en revanche, l’opération s’annonce très rentable. Grâce à la vente des droits télévisés de la Coupe du monde, l’instance de foot (qui réunit 211 fédérations) devrait engranger quelque 4 milliards de dollars. Non sans demander aux footballeurs d'adapter leur pause rafraîchissement aux coupures pubs...
Sans conteste, il faut reconnaître à Infantino que, même s’il fonctionne désormais à rebrousse-poil de son slogan voulant faire du foot un «fournisseur officiel de bonheur de l’humanité», sur le plan purement économique, sa recette marche. Mais pour la morale, il faudra repasser.




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