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Lettre ouverte au chancelier Friedrich Merz

L'économiste et diplomate Jeffrey Sachs appelle le chancelier allemand Merz à entamer sans délai des pourparlers avec le président russe Vladimir Poutine au sujet de la paix en Europe.

Jeffrey Sachs
Jeffrey Sachs participe à une table ronde dans le cadre du 4e Forum diplomatique d'Antalya 2025, au centre des congrès NEST, situé dans la région touristique de Belek, à Antalya, en Turquie, le 12 avril 2025. © IMAGO/Emin Sansar

Jeffrey D. Sachs pour le Berliner Zeitung – 27 mai 2026

Monsieur le chancelier Merz,


Lorsque je vous ai adressé une lettre ouverte il y a six mois, j’ai exhorté l’Allemagne à privilégier la diplomatie avec la Russie plutôt que la normalisation de la guerre. Six mois plus tard, la situation en Europe s’est considérablement aggravée. L’Europe et la Russie glissent vers une guerre ouverte. Et dans cette dérive, Monsieur le chancelier, votre responsabilité est unique. Aucun dirigeant européen – ni à Paris, ni à Varsovie, ni à Rome – n’occupe la position de l’Allemagne, ni ne dispose du pouvoir dont vous disposez personnellement, pour mettre fin à cette catastrophe. Allez-vous tenter de rétablir la paix ?


Vous-même, avec la Première ministre Meloni et le président Macron, avez appelé en janvier 2026 l’Europe à renouer des relations avec la Russie et avez qualifié la Russie de «pays européen». Pourtant, vous n’avez pas poursuivi la voie diplomatique. Alors que l’avenir de l’Europe est en jeu, il s’agit là d’un abandon extraordinaire de vos responsabilités. Avez-vous, durant vos mois en exercice, tenté un seul dialogue de fond avec le président Poutine? Votre ministre des Affaires étrangères a-t-il tenté un seul dialogue de fond avec le ministre des Affaires étrangères Lavrov? De véritables conversations, du genre de celles qui ont mis fin à la Guerre froide. La réponse, d’après ce que révèlent les informations publiques, est non. Pas une seule fois. Et ce n’est pas par manque de reconnaissance de l’urgence.


vous avez permis à Berlin de devenir un accélérateur plutôt qu’un frein à une guerre à l’échelle européenn

Ces derniers jours ont vu une dangereuse accélération qui devrait retenir toute l’attention des Européens. Les deux capitales sont désormais la cible d’attaques soutenues: des drones ukrainiens à longue portée ont frappé en profondeur à Moscou, y compris des sites civils; les frappes russes par missiles et drones contre Kiev se sont considérablement intensifiées. Des drones ukrainiens ont pénétré dans l’espace aérien des États baltes, faisant planer la menace immédiate d’un incident qui pourrait entraîner l’Europe directement dans la guerre. Une horrible frappe ukrainienne sur une école de garçons à Lougansk a encore érodé le peu de retenue qui restait. Et le 25 mai, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, agissant sur instruction du président Poutine, a officiellement notifié au secrétaire d’État américain que les forces armées russes lançaient désormais des «frappes systématiques et soutenues» contre des installations et des centres de décision à Kiev, et le ministère russe des Affaires étrangères a conseillé aux États-Unis et aux autres pays «d'assurer l’évacuation de leur personnel diplomatique et de leurs autres ressortissants de la capitale ukrainienne». Ce message est le prologue d’une escalade majeure. La diplomatie est plus urgente que jamais.


La manière de défendre l’Ukraine ne réside pas dans la poursuite du carnage, mais dans une paix selon des conditions acceptables pour toutes les parties. Au lieu de cela, nous sommes confrontés à une escalade, avec davantage de morts, davantage de destructions et la perspective réelle d’une guerre qui s’étend au-delà de l’Ukraine. En réclamant toujours plus d’armes, une capacité de combat toujours plus grande et des démonstrations de «détermination» toujours plus bruyantes, et en laissant entendre que l’Allemagne se prépare à la guerre plutôt que de s’efforcer d’y mettre fin, vous avez permis à Berlin de devenir un accélérateur plutôt qu’un frein à une guerre à l’échelle européenne.


La responsabilité de l’Allemagne: six points précis


L’Allemagne porte une lourde responsabilité dans la situation à laquelle elle est aujourd’hui confrontée. Avant que la politique allemande puisse être réorientée vers la paix, il faut faire face honnêtement à son bilan. J’expose ci-dessous six graves échecs de la politique étrangère allemande vis-à-vis de la Russie depuis la réunification allemande en 1990.


Premièrement: le Traité 2+4 et l’élargissement de l’OTAN vers l’Est. Le 12 septembre 1990, à Moscou, l’Allemagne a signé le traité sur le règlement définitif concernant l’Allemagne – le «Traité 2+4» – qui a achevé la réunification allemande. Ce traité a été conclu parce que Mikhaïl Gorbatchev avait reçu des assurances solennelles, de la part de Hans-Dietrich Genscher, d’Helmut Kohl, de James Baker et d’autres dirigeants occidentaux, que l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’Est.


Les documents déclassifiés – notamment les mémorandums désormais publics rassemblés par les Archives de la sécurité nationale de l’université George Washington – sont sans ambiguïté: ces assurances ont été données et étaient clairement destinées, à l’époque, à s’appliquer au-delà du territoire de l’ancienne RDA, à l’Europe de l’Est. Ces assurances ont été réaffirmées tout au long des années 1990 et 1991.


Le Traité 2+4 limite le stationnement des troupes de l’OTAN sur le territoire de l’ancienne RDA et rappelle les principes de l’Acte final d’Helsinki, qui souligne qu’aucune nation ne doit assurer sa sécurité au détriment d’une autre. Peut-on sérieusement croire que l’Union soviétique se souciait de la présence de troupes occidentales sur le territoire de l’ancienne RDA mais était indifférente à celle des armées de l’OTAN à Varsovie, Vilnius ou Kiev? Bien sûr que non.


La question de l’élargissement de l’OTAN a été discutée en détail et des garanties explicites de non-élargissement vers l'est ont été données par l’Allemagne aux dirigeants soviétiques, puis ont été rompues. L’Allemagne était la principale bénéficiaire de ces garanties, qui constituaient la contrepartie de la réunification allemande. Pourtant, dès 1993, les dirigeants allemands ont commencé à promouvoir la violation de ces garanties.


Deuxièmement: le témoignage de la chancelière Merkel elle-même. Dans ses mémoires, Angela Merkel écrit avec une franchise saisissante qu’elle comprenait, au moment du sommet de Bucarest en 2008, qu’inviter l’Ukraine et la Géorgie à rejoindre l’OTAN reviendrait à une déclaration de guerre à la Russie. Elle connaissait la ligne rouge de la Russie. Et pourtant, elle a cédé à la pression américaine, acceptant le communiqué de compromis selon lequel l’Ukraine et la Géorgie «deviendraient» membres de l’OTAN. Cette seule phrase a déclenché les catastrophes de 2014 et 2022. La franchise dont Merkel a fait preuve par la suite est un cadeau pour ses successeurs: elle vous a dit, clairement et avec ses propres mots, ce qui était compris à l’époque. L’Allemagne ne devrait pas prétendre aujourd’hui le contraire.


Troisièmement: la trahison de l’accord du 21 février 2014. Le 21 février 2014, à Kiev, le ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, Frank-Walter Steinmeier, en collaboration avec ses homologues polonais et français, a négocié un accord entre le président Ianoukovitch et l’opposition. Cet accord prévoyait le retour à la Constitution de 2004, la formation d’un gouvernement d’union nationale et la tenue d’élections présidentielles anticipées. Le président Poutine a été consulté; l’accord a été confirmé. Il s’agissait d’un accomplissement diplomatique majeur dans un contexte de violence intense. Pourtant, moins de vingt-quatre heures plus tard, Ianoukovitch a été renversé de force par un coup d’État violent. L’Allemagne n’a pas insisté pour que l’accord qu’elle venait de garantir soit respecté. Au contraire, suivant l’exemple des États-Unis, l’Allemagne a soutenu le nouveau gouvernement, comme s’il n’y avait jamais eu d’accord. Cette décision a convaincu Moscou que l’on ne pouvait pas se fier aux signatures occidentales.


Quatrièmement: Minsk II. En février 2015, la chancelière Merkel a personnellement négocié Minsk II dans le cadre du format de la Normandie et s’est engagée à apporter le soutien politique de l’Allemagne par le biais de la déclaration de soutien adoptée à Minsk le 12 février 2015. Pendant sept ans, la disposition politique clé – l'autonomie des régions du Donbass au sein d’une Ukraine souveraine – n’a jamais été mise en œuvre par Kiev. L’Allemagne n’a pas fait pression sur Kiev pour qu’elle mette en œuvre la disposition sur l’autonomie qu’elle avait défendue – et Merkel a reconnu par la suite que l’accord avait servi de manœuvre dilatoire pour permettre à l’Ukraine de se réarmer. Le président Hollande a tenu les mêmes propos. En d’autres termes, la garantie n’en était pas une. Il s’agissait d’une manœuvre – une fois de plus à la demande de Washington. Une fois de plus, le message adressé à Moscou était que l’on ne pouvait pas se fier aux signatures occidentales.


Cinquièmement: Nord Stream. Le 7 février 2022, dans la salle Est de la Maison Blanche, le président Biden a annoncé – avec à ses côtés le chancelier de l’époque, Olaf Scholz – que «si la Russie envahit… alors il n’y aura plus de Nord Stream 2. Nous y mettrons fin.» Lorsqu’on lui a demandé comment, il a répondu: «Je vous le promets, nous serons en mesure de le faire.»


Berlin est à la fois l’auteur et la victime de la destruction délibérée de l’économie allemande

Les gazoducs ont été détruits sept mois plus tard lors d’un acte de sabotage en mer Baltique. Les preuves disponibles – les enquêtes journalistiques menées aux États-Unis et en Allemagne, la piste suivie par le procureur fédéral allemand et les déclarations publiques d’anciens responsables – indiquent de manière écrasante qu’il s’agit d’une opération conjointe ukraino-américaine. Le gouvernement allemand le sait depuis longtemps. Et pourtant, l’Allemagne a laissé l’opinion publique rejeter la responsabilité sur la Russie, en dépit des preuves directes, tandis qu’un acte de sabotage industriel contre l’économie allemande est resté impuni et sans réponse.


Sixièmement: l’accord d’Istanbul d’avril 2022 qui était à portée de main. Quelques semaines seulement après l’invasion russe en février 2022, les négociateurs russes et ukrainiens se sont mis d’accord à Istanbul sur les termes d’un accord de paix: neutralité de l’Ukraine en dehors de l’OTAN, garanties de sécurité multilatérales, limites convenues pour les effectifs militaires et résolution politique des questions du Donbass et de la Crimée à terme. L’accord était sur le point d’être signé. L’ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett, l’un des médiateurs, a confirmé publiquement que l’accord était imminent et que l’Occident – les États-Unis et le Royaume-Uni en particulier – avait agi pour le bloquer. La mission du Premier ministre Boris Johnson à Kiev en avril 2022, visant à enjoindre à l’Ukraine de ne pas signer, est de notoriété publique. Des centaines de milliers de vies ukrainiennes et russes, ainsi que l’ordre européen dans son ensemble, ont payé le prix de cette intervention américano-britannique. L’Allemagne n’a pas élevé la voix à ce sujet – alors même que c’est elle, plus que tout autre État européen, qui a supporté les conséquences économiques.


La deuxième catastrophe: l’autodestruction économique de l’Allemagne


Votre première préoccupation doit être la paix. Le message d’hier de Moscou nous montre à quel point l’heure est grave. Mais une deuxième catastrophe se déroule parallèlement à la première: la destruction délibérée de l’économie allemande, dont Berlin est à la fois l’auteur et la victime.


L’économie industrielle allemande s’est construite sur le commerce avec la Russie. La destruction du Nord Stream et la rupture des relations commerciales entre l’Allemagne et la Russie qui s’en est suivie ont contraint l’Allemagne à acheter du gaz naturel aux États-Unis à des prix plusieurs fois supérieurs à ceux du gaz russe acheminé par gazoduc qu’il remplace. C’est un suicide industriel. Le secteur chimique allemand, son secteur sidérurgique, son industrie du verre, ses industries à forte intensité énergétique – les fondements mêmes du Mittelstand – perdent chaque jour un peu plus de leur compétitivité internationale. Les emplois qualifiés s’échappent de l’économie allemande. Et le contribuable allemand ainsi que le consommateur allemand procèdent à un transfert de richesse nationale de l’Allemagne vers les producteurs de gaz américains à une échelle sans précédent dans l’Europe d’après-guerre.


De plus, le gouvernement allemand s’engage désormais dans un énorme renforcement de sa défense – des centaines de milliards d’euros au cours de la prochaine décennie – pour s’armer en vue d’une guerre que la diplomatie pourrait facilement éviter. Il s’agit là d’une mauvaise allocation des ressources nationales grave. Le défi fondamental auquel l’Allemagne est confrontée au cours de cette décennie est celui de la compétitivité à l’ère numérique. Chaque euro dépensé en chars, missiles et obus d’artillerie est un euro qui n’est pas dépensé pour les capacités de l’Allemagne en matière d’IA, sa capacité de conception et de fabrication de puces, ses infrastructures énergétiques et les réseaux numériques à haut débit dont l’Allemagne a besoin pour rester une économie mondiale de premier plan.


La dure réalité, Monsieur le Chancelier, est qu’il n’y a pas de sécurité à acheter avec ces armes que la diplomatie ne peut pas acheter pour une fraction infime du coût, et qu’il n’y a pas de prospérité à espérer sans les investissements numériques et énergétiques que ce réarmement va évincer.


Mon appel


Monsieur le Chancelier Merz, plus que pour tout autre dirigeant européen, c’est à vous qu’il revient de décider si l’Europe sombre dans une guerre générale ou si elle revient à la négociation et à la raison économique. Il est grand temps d’agir. Le message officiel adressé hier par Moscou à Washington le dit explicitement. Veuillez ouvrir un dialogue avec le président Poutine. Veuillez envoyer votre ministre des Affaires étrangères à Moscou ou inviter le ministre russe des Affaires étrangères à Berlin. Veuillez rouvrir les canaux de l’OSCE que l’Allemagne a laissés s’atrophier. Veuillez dire à Kiev de cesser ses frappes sur des cibles civiles.


Et surtout, veuillez dire la vérité au public allemand: qu’une paix négociée fondée sur la neutralité de l’Ukraine est la voie réaliste pour sortir de la catastrophe, et que le rétablissement de relations économiques normales avec la Russie est la voie réaliste pour sortir du déclin industriel de l’Allemagne.


L’histoire retiendra ce que vous ferez dans les semaines à venir, et ce que vous ne ferez pas

Les termes d’un accord acceptable que l’Allemagne pourrait proposer sont clairs. Les combats cesseraient sur une ligne d’armistice. Toutes les parties renonceraient à tout recours futur à la violence sur la question des frontières. L’Ukraine rétablirait sa neutralité, et l’OTAN renoncerait définitivement à tout nouvel élargissement vers l’est.


L’Europe et la Russie rétabliraient leurs relations économiques et mettraient fin au bellicisme. L’OSCE redeviendrait le forum central pour la sécurité européenne, avec le principe fondamental que la sécurité européenne est indivisible, et ne repose pas sur des blocs militaires divisant l’Europe. Parallèlement à cette paix, l’Allemagne réorienterait ses ressources nationales vers les investissements dans le numérique, l’IA, les semi-conducteurs et l’énergie que l’avenir économique de l’Allemagne exige.


L’histoire retiendra ce que vous ferez dans les semaines à venir, et ce que vous ne ferez pas. Il en sera de même pour l’opinion publique allemande. Il en sera de même pour les peuples de Russie, d’Ukraine et d’Europe en général. L’heure est à la diplomatie, Monsieur le Chancelier. C’est à vous de faire ce choix.


Respectueusement,


Jeffrey D. Sachs

Professeur à l'université Columbia

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