Journalisme: regarder son ombre avant de juger le monde
- Invité de la rédaction

- il y a 9 heures
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En réponse à notre édito du 3 mai sur l'impossibilité d'un dialogue autour d'Israël, David Broman, journaliste à la retraite, nous a adressé cette réflexion. Sa thèse: derrière l'«objectivité» que la profession s'impose se cache souvent une fuite. En s'appuyant sur la psychologie de Carl Jung et sur l'éthique de la non-violence, il défend l'idée qu'un journaliste ne peut être juste qu'en acceptant de regarder sa propre ombre – ses peurs, sa violence refoulée – au lieu de la projeter sur le monde qu'il prétend décrire.

Journaliste pendant vingt-deux ans à l'hebdomadaire luxembourgeois Le Jeudi, David Broman accompagne aujourd'hui des auteurs dans la publication de leurs livres.
1) Ayant lu plusieurs écrits de Carl Jung et de sa collaboratrice, Marie-Louise von Frantz (compatriotes de L'Impertinent), je suis devenu sensible, dans la pratique de ma vie, tant intime que professionnelle, à la notion jungienne de l'archétype de l'ombre et à la propension de l'être humain à se couper d'une réalité inconvenante de soi, quitte à se priver et à s'interdire d'une fondamentale réalité de l'individu qu'il est, plutôt que d'accepter d'assumer l'intégration consciente de son ombre. L'individu qui, terrifié par ce qu'il cache de plus beau et de plus vil, de plus héroïque et de plus lâche des profondeurs de soi, se fait à lui-même l'injustice d'une censure fondamentale. Une violente censure. Il se fait violence. Mais le déni de ces réalités de sa personnalité et la violence qu'il s'inflige pour les réprimer ne l'empêchent pas de les exprimer, bien au contraire: pour venger la violence qu'il s'inflige inconsciemment, il la fera subir aux «autres».
Souffrant de cette injustice jusqu'au plus profond de son âme, l'être humain, guidé par son inconscient, tente en désespoir de cause de rétablir une certaine justice en projetant sur «les autres» les parties de soi qu'il réprime et nie de toutes ses forces physiques, mentales et psychologiques. Ces «autres», à qui il fait incarner tout ce qu'il refoule de lui, lui servent alors à légitimer cette expression inconsciente. Projetant dans et sur l'autre le héros et le lâche qu'il s'interdit d'être (en dépit du fait qu'il l'est), la part d'admirable et de détestable de soi qu'il nie, le bien et le mal qu'il se refuse d'aussi incarner, l'être humain non seulement se nourrit de l'illusion inconsciente qu'il est vengé des injustices qu'il s'inflige à lui-même, mais surtout s'estime légitime à être ce qu'il ne veut pas être. Et comme tout cela se passe sans prise de conscience, que la vengeance n'est jamais satisfaite du fait que l'injustice autoinfligée se poursuit, l'individu répétera le processus indéfiniment. Selon Carl Jung, la seule sortie de cet enfer pour l'individu est qu'il ose accepter de se «recueillir» sur et en lui-même – ou simplement se recueillir – pour se refaire entier. Mais pour cela, il faudrait qu'il ait le courage de l'ambition d'au moins accepter de voir ce qu'il va trouver. D'enfin se mettre sur un chemin de découverte et d'acceptation de soi – quitte à échouer çà et là en route.
«Les journalistes devraient faire un travail psychologique régulier pour prendre conscience de ce qu'ils projettent d'eux via leur support médiatique»
2) Si j'évoque (très sommairement) avec vous ces aspects liés au phénomène psychologique de la projection, c'est parce que j'ai constaté que la communication par les médias ne peut se passer d'un objet sur lequel cette communication est projetée: l'écran, le journal, la revue, le micro, la caméra, les ondes. C'est cette réalité qui fait que le métier de journaliste est un métier qui est «marié» au phénomène de projection, pour le meilleur ou pour le pire. En tout état de cause, un des écueils du métier est que l'individu journaliste sombre dans une projection inconsciente. Qu'il sombre malgré lui donc sans conscience; sa profession le lui demande même. Théoriquement, pour faire leur travail dans le respect de leur déontologie, les journalistes devraient, par professionnalisme, faire un travail de réflexion voire de «recueillement» psychologique régulier (comme les psychologues ont des séances de «supervision») sur eux-mêmes, pour apprendre à prendre conscience de ce qu'ils projettent d'eux via leur support médiatique.
Ayant travaillé avec des collègues journalistes, je ne peux que constater que cela n'est pas le cas. Au contraire, je pense que par facilité, ils sont les premiers à fuir cette démarche, à en nier mordicus la nécessité. Au nom d'une objectivité imposée par une certaine vision de leur déontologie, à fuir en avant dans la projection inconsciente de leur ombre (leurs peurs, leurs inclinaisons, leurs dégoûts, leurs admirations, leur violence, bref la part de leur intimité douloureuse dont ils nient l'existence). À mes yeux, les conséquences de cette carence de démarche socioprofessionnelle de recherche de la conscience psychologique de soi sont graves. Elles font qu'ils ajoutent au métier de journaliste un niveau d'immaturité plus ou moins prononcé selon les individus et les rédactions.
«Le journaliste ne peut être objectif que s'il se met sur un chemin de sortie de la projection de son ombre»
J'ai été amené à relire et à corriger des écrits professionnellement «objectifs» de collègues – jeunes et vieux – et sans être psychanalyste, je pouvais pratiquement identifier leurs peurs et leurs jugements intimes rien qu'en observant des choix de mots qui manquaient de «justesse» de par le fait que les auteurs n'avaient pas fait les démarches nécessaires pour identifier ce qu'ils ajoutaient de leur état intime. Pour eux, parler de soi dans la présentation d'une information «objective» est à proscrire, et cette interdiction leur permet de ne pas identifier les cas où ils projettent inconsciemment ce «parler de soi» dans leur création journalistique. Pour moi, le journaliste ne peut être objectif que s'il se met sur un chemin de sortie de la projection de son ombre (au sens jungien) et si, dans le cas où une information le met tellement intimement mal à l'aise qu'il ne peut pas être classiquement objectif, qu'il accepte d'en faire part, d'une façon ou d'une autre, dans son expression (un peu comme des professions qui sont tenues de faire une déclaration de conflit d'intérêt). Faisant court, je pense que ce processus joue un rôle important dans le fait que les médias, même parfois les plus petits, collaborent avec la politique d'un gouvernement par la peur, l'amplifient même, et explique aussi pourquoi, réprimant inconsciemment sa propre violence, le journaliste a tendance à amplifier aussi la violence institutionnelle, militaire, policière et criminelle.
L'éthique de la non-violence
3) Justement, parlons violence. Ce troisième point est la raison pour laquelle j'ai tenu à vous écrire. Il s'agit d'évoquer (brièvement, bien sûr) comment j'ai incorporé l'éthique de la non-violence à ma pratique journalistique. À mes yeux, la non-violence en tant qu'éthique de vie (donc professionnelle aussi) est construite en quelque sorte sur trois piliers – même si, comme pour la notion de «santé», elle devrait, selon moi, être vécue de façon holistique, donc comme quelque chose d'entier et non découpé en parties. Cela étant, le premier pilier peut être qualifié de «comportemental». C'est l'action, la désobéissance civile, le sit-in, la communication non-violente... bref tout ce que l'on trouve avant tout en lançant une recherche Google. L'histoire de l'humanité a certes produit de nombreux exemples, de Gandhi à Martin Luther King, en passant par Tolstoï, H.D. Thoreau. Le second pilier est «philosophique», et j'estime qu'une action dite non-violente ne relève pas vraiment de l'éthique de la non-violence tant qu'elle n'est pas consciemment et expressément inscrite dans son environnement philosophique. C'est pourquoi les exemples historiques d'actions non violentes (celles notamment défendues et mises en place par Gandhi, Tolstoï et Martin Luther King) intègrent intrinsèquement la philosophie de la non-violence. En quoi consiste cette philosophie? Au lieu de faire long, je vais vous référer à ma référence personnelle en la matière, à savoir Jean-Marie Muller, et notamment ses écrits («Le courage de la non-violence», «Dictionnaire de la non-violence». Mais attention, j'estime que «sa» revue «Alternatives non-violentes» a dérivé et a actuellement une relation idéologique avec la vérité quelque peu douteuse). Enfin, j'estime personnellement (je dis cela parce que je ne trouve personne d'autre qui l'évoque clairement) qu'il y a un troisième pilier à l'éthique de la non-violence, et c'est le pilier «psychologique».
Cela aussi, les vrais représentants de l'action et de la philosophie non violente l'avaient intégré et tentaient de l'exprimer à leur façon. Le fondement psychologique de la non-violence consiste à ne pas se contenter de s'interdire la violence ou de s'obliger à la non-violence (un peu comme on s'oblige à être «objectif») mais avant toute chose à se recueillir afin d'identifier et de reconnaître sa propre violence, surtout celle qui est rejetée dans les oubliettes de son ombre – rejoignant ainsi le point 1) ci-dessus. Gandhi aurait tenté de reformuler l'essentiel de ce pilier en disant «Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde». Parlant à sa place, je pense que Carl Jung, son contemporain, qui, à mon avis, a développé une psychologie qui nourrit la non-violence, aurait pu dire de façon plus dépouillée: «Soyez ce que vous voulez voir.» Sachant ce qu'il faut faire, notamment sur ses propres projections, c'est tout un programme. Et si le journaliste n'est pas tenu de passer à l'action, il peut sans difficulté intégrer l'éthique philosophique et psychologique non-violente à sa pratique professionnelle – l'éthique étant 100% compatible avec la déontologie journalistique. Au fil des ans, j'ai pu appliquer ce «Soyez ce que vous voulez voir» à moi-même, à ma vie tant privée que professionnelle et cela m'a élevé en moi-même. Malgré le fait que cela a, dans le même temps, été la source de mon éjection et censure par la rédaction elle-même.
«Ce n'est pas facile d'être ce qu'on veut voir, on échoue souvent»
Ce n'est pas facile d'être ce qu'on veut voir, on échoue souvent. C'est un terrain non cartographié, mais par «essai et erreur» on en sort toujours grandi. Dans le cadre de la conduite inacceptable de l’État d'Israël, par exemple, où j'ai été aussi injustement attaqué pour antisémitisme dès 2006 (j'en parlais d'autant plus en connaissance de cause que mon père habitait Jérusalem, conseillait Netanyahu et son épouse avait été officier durant la «guerre d'indépendance»). L'éthique de la non-violence que j'intégrais m'a permis d'écrire parfois autrement, plus pour tenter d'être entendu par mes accusateurs. Mais toujours sans transiger sur la justesse (donc l'alignement à moi) de mes propos. Cela m'a aussi permis d'aider tout récemment un médecin au Luxembourg, condamné pour avoir soigné ses malades avec succès durant le Covid, à écrire avec justesse (donc aligné à lui) et à publier son témoignage pour qu'il puisse être compris et entendu par le plus grand nombre. Y compris par ses adversaires, comme l'ordre des médecins et même les acteurs de la Justice.
Enfin, il faut quand même que j'évoque la place d'importance essentielle qu'occupe «la vérité» au sein de l'éthique de la non-violence (pour cela, voyez le Dictionnaire de Jean-Marie Muller). Personnellement, je parlerais de «justesse» au lieu de vérité, car pour moi la «justesse» est une vérité exprimée de façon à ce qu'elle soit en plus alignée à et en moi-même... dans le cadre du recueillement. Mais bon, je fais court. Tout est plus ou moins dit. Je vous livre cela tel quel, à vous de voir si quelque chose dans cette masse peut vous inspirer une façon d'enrichir davantage votre pratique journalistique, voire votre vie personnelle. Ce n'est pas mon objectif, toutefois. Je partage ceci avec vous parce que j'en avais envie, parce que je trouve que vous, l'équipe de L'Impertinent, vous avez fait un chemin que j'admire au point où je ne pense pas que vous ayez besoin d'entendre tout ce que je dis ici. Alors, je vous invite à simplement accepter de recevoir ce partage. Sachez aussi que je n'ai aucune attente, que je ne m'attends même pas à un accusé de réception. À mes yeux, la priorité est que vous puissiez continuer à partager votre revue avec moi, sans perdre trop de temps par ailleurs avec quelqu'un qui est déjà heureux d'avoir pu vous écrire.




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