«La guerre s’arrêtera le jour où je serai mort, comme les Irakiens que j’ai tués»
- Rachel Brunet, New York

- il y a 3 jours
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Treize cercueils drapés de la bannière étoilée déjà rapatriés depuis le début de la guerre avec l'Iran. Des honneurs réglés au millimètre, des familles figées sur le tarmac: l'Amérique sait mettre en scène ses morts. Mais que fait-elle de ses vivants? De la Seconde Guerre mondiale aux guerres d'Irak, des plages de Normandie aux trottoirs de Manhattan, la correspondante de L'Impertinent aux États-Unis, Rachel Brunet, est allée à la rencontre des vétérans pour qui le combat ne s'arrête jamais vraiment à la démobilisation. Quel regard portent-ils sur ces guerres sans fin, eux qui les ont vécues aux premières loges?


Les images arrivent avant les chiffres. Sur les pistes d’une base militaire américaine, le
silence suit d’abord l’arrêt des moteurs, puis l’alignement des corps. Un cercueil drapé du drapeau à cinquante étoiles descend lentement la rampe d’un avion de transport. Les honneurs sont rendus. À distance, les familles attendent, figées dans une retenue presque irréelle. Rien n’est spectaculaire dans ces cérémonies de dignified transfer, mais tout y est saturé d’une densité politique et morale extrême: celle d’un État face à ses morts.
Alors une question s’impose, aussi ancienne que les conflits eux-mêmes: que revient-il de la guerre avec ceux qui en reviennent?
Des vivants devenus invisibles
Au moins treize cercueils ont déjà été rapatriés aux États-Unis dans le contexte de la guerre actuelle avec l’Iran. Chaque retour donne lieu à une cérémonie strictement encadrée sur les bases militaires, où les honneurs organisent la présence des corps et des familles. Ces séquences ritualisées inscrivent la mort dans un dispositif national de visibilité et de contrôle.
Dans cet espace entièrement structuré, une autre réalité se déplace hors champ: celle des survivants. Les soldats blessés et les vétérans traumatisés quittent le front sans mise en scène publique. Leur retour passe par les structures du U.S. Department of Veterans Affairs, les parcours médicaux et administratifs, et des suivis psychiatriques inégaux.

Les conflits récents ont laissé une empreinte durable sur la santé mentale des anciens combattants. Le trouble de stress post-traumatique (PTSD) en est la forme la plus identifiée. Mais les récits des vétérans évoquent aussi une continuité du combat dans la vie civile: hypervigilance, troubles du sommeil, difficultés d’adaptation sociale.
«Le système de prise en charge américain est massif et structuré. Le Veterans Affairs organise les soins, les indemnisations et les dispositifs de réinsertion», explique Michael A. Drake, responsable des affaires publiques du VA New York Harbor Healthcare System. Pourtant, entre l’organisation institutionnelle et les trajectoires individuelles, un écart persiste. «Certains s’y intègrent rapidement. D’autres restent dans un entre-deux durable, où la reconnaissance officielle ne suffit pas à stabiliser l’expérience vécue», rajoute Drake.
Cette dissymétrie dessine une fracture entre deux formes de retours. Les morts sont intégrés dans un rituel national visible et stabilisé. Les vivants se dispersent dans une société qui les reconnaît sans toujours les absorber.
Statut: vétéran
Avec quelque quatorze années à mon actif passées à New York, une même case revient dans presque tous les formulaires administratifs que j’ai à remplir. Après le sexe, après l’origine ethnique ou la couleur de peau, apparaît presque toujours la même question: Veteran status. Ancien combattant ou non.
À force, cette présence a fini par devenir familière. Le statut de vétéran ne relève pas uniquement de la mémoire patriotique ou des cérémonies militaires; il traverse l’organisation concrète de la société américaine. À New York, les anciens combattants bénéficient de protections spécifiques dans l’accès au logement, dans certains recrutements publics, dans des programmes sociaux ou des dispositifs médicaux réservés. Pour certains vétérans en situation de handicap ou de grande précarité, les procédures d’expulsion locative deviennent plus complexes et les mécanismes d’aide plus nombreux. Les administrations, les hôpitaux, les universités et même certaines entreprises privées intègrent cette catégorie dans leurs propres systèmes de priorité ou d’assistance.
Mais cette protection institutionnelle n’efface pas leur présence dans la rue. L’été dernier, près de Port Authority, en plein cœur de Manhattan, j’ai observé un vétéran affalé au milieu du trottoir. Il a commencé à crier et à interpeller les passants sans cohérence apparente. Il répétait plusieurs phrases courtes, où revenait le mot «guerre», sans s’adresser à quelqu’un en particulier. Il ne semblait pas répondre aux personnes autour de lui ni aux mouvements de la rue. Les piétons ont contourné la scène sans s’arrêter. La circulation a continué sans interruption notable.
À New York, dans le froid sec de l’hiver ou sous la chaleur humide de l’été, des silhouettes restent assises contre les façades de buildings, à l’entrée des stations de métro ou au bord des trottoirs. Certaines tiennent simplement un carton sur les genoux. Un mot revient souvent: «vétéran».
Parfois ils sont jeunes, parfois beaucoup plus âgés. On devine presque quelle guerre ils ont subie. Certains parlent seuls. D’autres fixent le vide au milieu du bruit continu des sirènes, des conversations et des bus qui freinent brutalement aux intersections. Quelques-uns portent encore des morceaux visibles de leur ancienne vie militaire: une veste de camouflage, une casquette de l’US Army, un vieux sac réglementaire usé jusqu’aux coutures.
La scène produit une forme de contradiction permanente. Dans une société qui multiplie les dispositifs de protection pour ses anciens combattants, certains vétérans demeurent pourtant visibles dans l’espace public sous la forme la plus brute de la précarité. À croire que la guerre continue de circuler discrètement dans les rues américaines, longtemps après avoir quitté les champs de bataille.
Réintégrer les combattants
Adopté en 1944 par le Congrès américain, le GI Bill — ou Servicemen’s Readjustment Act — accompagne la démobilisation de millions de soldats américains après la Seconde Guerre mondiale. L’objectif est d’absorber le choc social du retour et d’éviter une crise comparable à celle qui a suivi la Première Guerre mondiale, marquée par le chômage et la précarité des anciens combattants.
Le dispositif ouvre aux vétérans un ensemble de droits inédits: financement des études, accès à la formation professionnelle, aides au logement, prêts immobiliers à conditions avantageuses et soutien financier temporaire pendant la transition vers la vie civile. Son effet est structurel. Il élargit l’accès à l’université, jusque-là largement réservé aux classes favorisées, et permet à des millions de soldats issus de milieux populaires ou immigrés d’entrer dans l’enseignement supérieur.
Pour Peter Kenton, démobilisé à seulement 20 ans en 1946, ce programme change littéralement le cours de son existence. «Quand je suis rentré de la guerre, je ne savais pas encore ce que j’allais faire de ma vie. Sans le GI Bill, je n’aurais probablement jamais pu entrer dans des universités aussi prestigieuses que Brown University ou Columbia University», raconte-t-il aujourd’hui. «Beaucoup d’entre nous venaient de familles modestes et, soudainement, l’université, et encore mieux, l’Ivy League devenait accessible. Ce programme a changé le destin de toute une génération de vétérans américains.» Et de rajouter: «J’ai même été accepté à Yale, mais j’ai préféré Columbia pour rester à New York, près de ma mère qui était malade».
Comme des millions d’anciens combattants, Peter Kenton bénéficie alors de cette politique ambitieuse de réinsertion. Après un diplôme en sciences politiques à Brown University, il poursuit ses études à Columbia puis à New York University. «La guerre m’a pris une partie de ma jeunesse, mais le GI Bill m’a donné un avenir», résume-t-il.
Tous les vétérans ne portent pas le même regard sur l’après-guerre, ni sur le retour au pays. Peter Kenton appartient à cette génération qui aurait pu disparaître sur les plages de Normandie. Blessé quelques mois avant le D-Day, il ne fait pas partie des soldats qui servent de chair à canon sur les plages normandes. Il est affecté à une mission moins mortelle: soldat dans un camp de prisonniers allemands dont il a la responsabilité.

Aujourd’hui, Peter vit dans une maison de retraite à Paris, ville où il réside depuis 1959. Joint par téléphone, le bruit du lieu traverse parfois la conversation. Une infirmière passe, il lui adresse une consigne brève, presque militaire dans sa formulation, sans interrompre vraiment le fil de son propos. Puis il revient à la discussion comme si de rien n’était.
Il est drôle, très drôle même. Chaque sujet semble appeler une remarque ironique ou une chute légère. À la retraite, il s’est d’ailleurs essayé à devenir humoriste. Son humour rythme la conversation, mais organise aussi la distance avec laquelle il parle de la guerre.
Démocrate assumé, critique de Donald Trump et de sa politique envers les militaires, il s’indigne des propos dans lesquels les soldats tombés au combat sont qualifiés de «losers». L’indignation arrive vite, presque intacte malgré l’âge, puis se dissout dans une plaisanterie, comme si l’émotion ne pouvait jamais rester totalement à découvert.
Américain convaincu, anticommuniste affirmé, les discussions avec lui sont truffées d’anecdotes. Il parle du front dans le Nord de la France comme d’une suite de scènes très précises, presque rejouées dans la mémoire. Puis il glisse vers les Bolcheviks, leur rapport à la violence, leur manière de transformer les hommes en «chair à canon». Et il sourit en disant cela, un sourire bref qui maintient la brutalité du propos à distance sans jamais l’effacer.
Au fil de l’échange, il mentionne ses mains. L’arthrose ralentit les gestes, rend les touches du clavier difficiles à atteindre. WhatsApp remplace désormais les SMS qu’il ne peut presque plus taper. Le téléphone devient un prolongement imparfait du corps.
Le centenaire ne se présente pas comme un ancien combattant meurtri. Il est reconnaissant de ce que la vie lui a offert, et la guerre fait partie de son lot. Sans ce conflit, il imagine une existence plus simple, à New York, sans nul doute.
Chez Peter Kenton, la guerre reste intégrée à une trajectoire. Le conflit a traversé son existence sans empêcher la reconstruction d’une forme de continuité: des études prestigieuses, Paris, l’humour, la vieillesse encore occupée par le goût de la conversation et du débat. La Seconde Guerre est terminée depuis plus de 80 ans, c’est à croire que pour le cas de Peter, le temps a balayé non pas les souvenirs, mais peut-être le sentiment de vies gâchées par la guerre.
D’autres vétérans décrivent une expérience beaucoup plus difficile à refermer. Chez eux, la guerre continue d’occuper le présent jusque dans les gestes les plus élémentaires.
Du sang sur les mains
Grâce à la Borden Avenue Veterans Residence, qui accueille des vétérans sans domicile fixe à New York, j’ai été mise en contact avec Ed, un ancien résident – sans doute Edward, peut-être Edmond – qui accepte de témoigner à condition de préserver son anonymat. À croire que depuis sa démobilisation, il a fini par s’habituer à une forme d’invisibilité.
Ed est un ancien vétéran de l’armée américaine ayant servi en Irak. Pour lui, la guerre ne se referme jamais vraiment. Elle ne s’est pas arrêtée à la démobilisation, elle continue de se lire dans ce qui suit, dans ce qu’elle produit sur une vie qui ne retrouve jamais son équilibre initial.
«Nous ne savions pas pour quoi nous nous battions»
Avant son départ pour le Moyen-Orient, la guerre lui est racontée par l’autorité militaire et par l'administration Bush à travers des récits simples: le 11 septembre qui a tué 2977 Américains, les armes de destruction massive, une mission de libération. Elle porte aussi une attente plus intime et personnelle pour Ed: celle du regard des Américains au retour. Un besoin personnel de reconnaissance. «Est-ce qu’on allait être vus comme des héros ou comme des gens qui se battaient simplement pour Bush», se demandait-il alors qu’il servait la première puissance mondiale.
Sur le terrain, ces repères disparaissent. Ed décrit une expérience sans cohérence claire entre les discours et la réalité: «On disait que c’était pour le 11 septembre et les armes de destruction massive, mais nous, on n’a rien vu de tout ça.»
Très vite, le doute a laissé place à une désorientation plus profonde: «Nous ne savions pas pour quoi nous nous battions.» Le sens se reconstruit alors au jour le jour, dans une forme minimale, presque de survie mentale: «Nous nous disions que nous combattions pour la paix du peuple irakien.» Mais cette justification reste fragile et n’efface en rien le sentiment de s’être fait berner par l’État américain.
Pour Ed, tout bascule vraiment au retour. Après son déploiement, il passe par une base militaire dans le sud des États-Unis qui accueille les soldats rapatriés. Il tente de se réinsérer, puis demande à rentrer à New York: «Je leur ai dit: laissez-moi revenir à New York, chez moi, et voir si je peux trouver un travail.» Mais le retour ne tient pas ses promesses. L’emploi ne vient pas. La stabilité non plus: «Je n’ai pas trouvé de travail et je me suis retrouvé dans la rue, sans nulle part où aller.»
«Une fois que tu prends une vie, tu comprends que tu perds une partie de toi-même»
C’est la résidence pour anciens combattants de Borden Avenue qui lui permet finalement de quitter la rue. Mais le tableau n’a rien d’encourageant. Il s’y retrouve entouré d’autres vétérans marqués, comme lui, par leur retour de guerre. Il a vu trop d’anciens militaires tenter d’étouffer les images qui les hantent dans l’alcool ou la drogue, sans jamais vraiment parvenir à s’en libérer.
C’est là que la guerre change de forme. Elle ne se limite plus au front mais s’installe dans l’après. Ed parle d’une trace irréversible, celle de sang sur les mains. «Une fois que tu prends une vie, tu comprends que tu perds une partie de toi-même.»
Au fil des années, la reconnaissance attendue n’est jamais venue, au contraire. Le retour dans le visible se transforme en effacement progressif. Ed dit s’être senti abandonné par le pays pour lequel il a combattu. «Comment donner du sens à la guerre, alors qu’elle m’a tout pris, ma dignité, mon humanité, mon avenir? Pour moi, la guerre ne s’est pas arrêtée quand j’ai été démobilisé en 2003. Elle s’arrêtera le jour où je serai mort, comme les Irakiens que j’ai tués.»
Le corps après le front
Bryan Anderson a perdu ses deux jambes et une partie de son bras en Irak après l’explosion d’un engin improvisé contre son véhicule. Son retour ne ressemble à aucune transition vers la vie civile. Il parle moins de «reconstruction» que d’adaptation permanente.
Il décrit les premières années après l’explosion comme une succession d’apprentissages mécaniques: réapprendre à tenir debout, transférer son poids, manipuler des objets simples, retrouver une autonomie partielle dans les gestes quotidiens. Ouvrir une porte, monter dans une voiture, se lever d’un lit deviennent des opérations conscientes.
Les prothèses, les soins, les centres de rééducation et les rendez-vous médicaux prolongent la guerre dans l’organisation même du quotidien. Le retour ne marque pas une sortie du conflit mais l’entrée dans une autre forme de dépendance, plus lente, administrative et corporelle.
Chez Bryan Anderson, la guerre ne survit pas principalement dans le souvenir. Elle s’inscrit dans le corps, dans la répétition des gestes nécessaires pour continuer à vivre avec ce qui manque désormais.

Parmi les dispositifs qui tentent d’accompagner les vétérans les plus lourdement blessés, certaines organisations non gouvernementales se sont spécialisées dans la reconstruction du cadre de vie. Homes For Our Troops construit des maisons adaptées pour d'anciens combattants devenus gravement handicapés après leur service. En 2025, l’organisation a livré 23 logements. Selon son rapport annuel, près de 1800 vétérans sont encore en attente d’une maison adaptée aux États-Unis. Le financement repose largement sur des dons privés, issus d’individus, d’entreprises et de fondations, qui ont permis de soutenir plusieurs dizaines de milliers de contributions sur l’année.
Ici, le retour ne se joue plus seulement dans les soins ou les dispositifs administratifs. Il passe aussi par la reconstruction très concrète de l’espace domestique: des portes, des pièces, des circulations pensées pour des corps abîmés. La guerre, elle, continue de se prolonger dans les formes les plus ordinaires du quotidien.
Quand le récit se fracture
D’autres formes de ruptures ne se lisent pas immédiatement dans les corps, mais dans la manière de raconter ce qui a été vécu.
Kayla Williams, auteure de Love My Rifle More Than You, a servi comme linguiste dans l’armée américaine en Irak en 2003, au sein de la 101st Airborne Division. Sa fonction consistait à traduire des échanges entre soldats américains et civils irakiens, mais aussi à naviguer dans des situations où la compréhension dépendait autant du langage que du contexte immédiat. Dans ses récits, la guerre apparaît rarement sous forme de combats continus, mais comme une succession de situations fragmentées: attentes, déplacements, opérations de renseignement, et interactions brèves où la traduction devient un filtre instable entre deux mondes.

Son retour à la vie civile s’inscrit dans ce que de nombreux vétérans décrivent comme les effets du trouble de stress post-traumatique (PTSD). Chez elle, ce retour ne prend pas la forme d’un événement isolé, mais d’un ajustement prolongé. L’hypervigilance, les réflexes d’attention au danger et certaines formes de lecture rapide des situations persistent dans des environnements où ils n’ont plus de fonction immédiate.
Pour elle, le décalage passe aussi par le langage. Ce qui pouvait être exprimé, compris ou traité dans le cadre militaire devient plus difficile à partager dans la vie civile. Certaines expériences résistent à la traduction, même entre proches. Le retour ne se joue pas uniquement dans les comportements, mais dans ce que le langage parvient – ou non – à reconstituer.
Elle est aussi l’une des rares femmes soldats à avoir publié un récit de première ligne sur la guerre en Irak. Ce qui traverse son témoignage: la manière dont elle occupe un espace militaire encore largement masculin, et la façon dont cette position influe sur son regard et sur le récit du retour.
Dans cette expérience, le PTSD ne se réduit pas à un diagnostic médical mais désigne une continuité entre deux états de vie: une manière de percevoir les situations, de réagir aux environnements, et de vivre la transition entre guerre et civil comme un ajustement jamais totalement achevé.
Les estimations du Department of Veterans Affairs situent la prévalence du trouble de stress post-traumatique à environ 7% sur l’ensemble des vétérans américains au cours de leur vie. Mais les chiffres varient fortement selon les conflits: ils atteignent en moyenne 11 à 20% chez les vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan, avec des estimations plus larges allant jusqu’à près de 30% selon les cohortes et les méthodes d’évaluation.
Les formes du retour
À mesure que les conflits américains se succèdent, les formes du retour semblent ainsi se multiplier sans jamais vraiment se refermer. Certains vétérans reconstruisent une continuité. D’autres vivent avec des corps irréversiblement transformés. D’autres encore reviennent avec une expérience que le langage peine à stabiliser.
Les cercueils militaires donnent une forme visible à la mort des soldats américains. Les survivants, eux, reviennent souvent de manière plus incertaine, porteurs de guerres qui continuent parfois longtemps après la fin des combats.
Cette tension entre reconnaissance nationale et abandon social traverse d’ailleurs toute l’histoire américaine des anciens combattants.
Dans La Conspiration, parue à l’automne 2025, l’historien et écrivain Thomas Snégaroff revient sur un épisode largement oublié de l’histoire américaine: celui des vétérans de la Première Guerre mondiale venus manifester à Washington au début des années 1930, en pleine crise économique. Le récit mêle fiction et faits historiques, mais il restitue avec précision ce moment de bascule où la figure du soldat héroïque cède à celle de l’homme abandonné.
Il écrit: «Depuis le mois de mai, des milliers de vétérans de la Grande Guerre, souvent accompagnés de leurs épouses et de leurs enfants, affluaient vers la capitale américaine. Démobilisés et durement frappés par la crise, ils réclamaient de quoi survivre. Les parades de 1918 et de 1919 paraissent si lointaines. De chair à canon pour la guerre puis pour les usines, ils étaient désormais chair pour rien. Même les chiens n’en auraient pas voulu. Et Dieu sait qu’eux aussi avaient faim.»
Un siècle plus tard, les formes du retour ont changé. Les dispositifs se sont renforcés. Les administrations se sont structurées. Les morts sont honorés, les vivants accompagnés. Ou pas. Mais les guerres continuent ailleurs, bien après la fin des combats.





Merci pour ce récit poignant.