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Agriculteurs en colère: «Pour moi, c’est la ferme qui a tué mon mari»

Dernière mise à jour : 12 févr.

La «grogne paysanne» se fait entendre d’un bout à l’autre de l’Europe. En Suisse aussi, des hommes et des femmes de la terre finissent par choisir de lui rendre leur vie. Par épuisement, par désespoir. Parce que «la politique agricole mise en place détruit des familles». L’Impertinent est allé à la rencontre d’une femme dont le mari s’est suicidé fin novembre dernier. Témoignage rare d’une souffrance encore largement passée sous silence.

Stéphanie Decrausaz
© A.D
 

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«Le vendredi 24 novembre 2023, nous sommes tous allés à l’écurie, ma fille mon mari et moi. Il n’était pas bien depuis plusieurs mois. Ce matin-là, il n’est pas venu déjeuner. Sur le moment, je ne me suis pas demandé pourquoi. A 9h30, j’ai essayé de l’appeler, de lui envoyer des messages, mais il ne me répondait pas. J’ai appelé ma fille qui m’a dit qu’il était parti avec la voiture. Un peu plus tard, elle m’a demandé de la rappeler en urgence. Au bout du fil, elle m’a dit ‘papa est mort’».

 

Cette histoire, c’est Stéphanie Decrausaz qui la raconte depuis sa cuisine de Peney, près de Vuiteboeuf, dans le canton de Vaud. Sa voix ne tremble pas. Tout juste peut-on y déceler, au détour d’un souvenir raconté, les reliques d’émotions qu’elle a appris à maîtriser. A surmonter. Parce qu’elle n’a pas d’autre choix. Parce qu’être femme d’agriculteur cela signifie dompter les hasards de la météo autant que les injustices de la vie. Parce qu’elle a trois enfants à nourrir. Parce qu’il faut penser à survivre. A continuer. A reprendre une formation. A trouver du travail. A essayer de payer les factures. A guider ses enfants, les rassurer, les consoler. A trouver une façon de continuer à respirer.

 

Son visage, animé par les échos que mes questions font remonter en elle, ne cherche pas à se dissimuler derrière le reflet de ses mèches blondes. Elle raconte, méthodiquement, pour la première fois: «On a une exploitation de 60 hectares et d’une quarantaine de vaches laitières. Nous l’avons reprise il y a sept ans, commence-t-elle. On vivait de la production de lait et de la vente de fourrage».

 

Un rythme inhumain

 

Comme la plupart des agriculteurs, Dominique, son mari, travaillait sept jours sur sept, pratiquement 24 heures sur 24, quand il ne dormait pas. Le couple était seul à s’occuper de l’exploitation depuis le départ d’un employé qu’il ne parvenait plus à payer. Un rythme qui oscille entre 70 et 80 heures par semaine. Même le week-end. «On y était tout le temps, on ne sortait plus, on ne faisait plus rien, explique Stéphanie. Nos enfants subissent ce train de vie: ils ne partent pas en vacances, contrairement à leurs copains. La vie de famille, la vie de couple, tout pâti de cela.» En particulier la santé: «Un jour, j’ai eu une blessure à l’orteil pendant la traite, cela saignait de partout, mais je n’ai pas pu aller aux urgences puisqu’il fallait traire les vaches, alors j’ai mis des sparadraps. Aujourd’hui, j’en porte encore les stigmates».

 

Si Stéphanie partage cette anecdote, c’est pour illustrer la tendance qui domine dans le milieu rural et qui consiste à ne jamais se plaindre. «Les agriculteurs sont des taiseux», m’explique encore la jeune femme. En règle générale, ils se plaignent très peu quand quelque chose ne va pas. Mon mari se sentait coupable de ce qui lui arrivait.» C’est en grande partie la raison pour laquelle la situation de cette famille comme de tant d’autres en Europe est encore tabou. La honte parfois, mais toujours la dignité. Une notion qu’incarne parfaitement notre interlocutrice.

 

Et puis soudain, tout s’enchaîne

 

Ce qui est arrivé à Dominique, c’est d’abord la sécheresse subie en 2022 et qui dura deux ans. «Il regardait la météo trois fois par jour et ça le rendait malade de ne pas voir la pluie arriver», se souvient Stéphanie. A ce moment-là, la famille est obligée d’acheter du fourrage plutôt que d’en vendre. Cela leur coûte entre 40 et 50'000 francs par an. «On n’arrivait plus à payer nos factures, car tout augmente, sauf le prix du lait», explique Stéphanie.

 

«Les gens ne se rendent pas compte de ce qu’on vit dans nos campagnes»

 

«Les gens sont contents quand il fait beau, regrette-t-elle. Ils ne se rendent pas compte que nos vaches n’ont plus d’herbe. Donc pas de lait. Donc pas d’argent. Ce sont les agriculteurs qui nourrissent les gens. C’est le jour où on ne peut plus importer qu’on va se rappeler que les agriculteurs existent?»

 

«Au mois de mai, les vaches n’avaient plus rien à manger, continue Stéphanie. Elles ont attrapé la bronchite vermineuse, elles ont chuté au lait. Tout s’est accumulé. On a acheté de la luzerne que les vaches n’ont pas mangée. Mon mari a dû la mélanger avec de la mélasse pour qu’elles la mange. Il perdait du temps et ça coûtait encore plus cher. Fin septembre, il a commencé à pleuvoir, mais c’était trop tard. Les génisses devaient rentrer. A chaque fois, il se demandait ce qu’elles allaient manger cet hiver.»

 

Affaibli par une situation de plus en plus dramatique, Dominique perd des forces à vue d’œil. «Quand il montait à l’échelle, je fermais les yeux de peur qu’il tombe, narre Stéphanie. Il était faible, épuisé. Tout ce qu’il faisait lui faisait peur. Il marchait parce qu’il devait marcher, il se levait parce qu’il devait se lever. Cela faisait sept ans qu’il n’avait pas eu un jour de congé. On est humain, au bout d’un moment on n’en peut plus. »

 

«Il avait toujours dit que tant qu’il pouvait payer ses factures ça irait…  Je ne sais pas comment il tenait debout. Il n’arrivait plus. La fatigue était énorme. Il était tout le temps là-dedans. Il ne pouvait pas faire autrement». Au 31 décembre, la famille accumule pour 100'000 francs de facture alors qu’elle ne possède même pas 70'000 francs sur ses comptes. «On travaille comme des fous, mais on n’y arrive pas.»

 

Comme la majorité des paysans qui ont opté pour ce métier passion, Dominique était mû par l’amour de la terre et des vaches. Stéphanie raconte encore, non sans une certaine fierté, que son mari a été champion du monde de calibrage, après avoir été champion suisse, puis européen de cette technique. «C’était un éleveur hors pair, selon elle. Il a tout donné pour ça. Il n’y avait que ses vaches qui comptaient».

 

Dominique est mort le vendredi 24 novembre. Il aurait fêté ses 50 ans quelques mois plus tard. C’est le second agriculteur de son petit village de 23 habitants (dernier relevé en 2015) à s’ôter la vie.

 

Souffrance ignorée et silence des autorités

 

En France, un agriculteur se suicide tous les deux jours, selon la Sécurité sociale agricole. En Suisse, une étude de l’Université de Berne estime que le risque de suicide chez les agriculteurs est de 37% plus élevé que la moyenne. «En chiffres absolus, de 1991 à 2014, 447 des 90'000 agriculteurs concernés par l'étude ont mis fin à leurs jours», rapportait la RTS en novembre dernier.

 

Cette situation catastrophique s’explique par le fait de ne pas pouvoir vivre de son travail, malgré un rythme effréné, mais également par la pression de normes de plus en plus restrictives et un manque de soutien patent des autorités responsables.

 

«Combien de fois mon mari a-t-il appelé l’Office fédéral de l'agriculture (OFAG) pour leur demander s’ils allaient nous laisser crever? tonne Stéphanie. Combien de fois j’ai tiré le signal d’alarme sur Facebook? Personne n’a rien fait, personne n’a réagi, ils n’en ont rien à foutre. Ils font tout pour nous mettre à terre.»


Peney
Expression de la colère paysanne, de nombreux panneaux sont retournés. © A.D

Si la révolte paysanne qui a fait trembler les autoroutes françaises jusqu’à Paris s’est exportée – dans sa version moins révolutionnaire – en Suisse, il est difficile d’en espérer beaucoup pour Stéphanie, qui ne croit plus à la bonne volonté des autorités, comme de la grande distribution. «Cela fait 20 ans qu’on demande que le lait soit à un franc, il est à 78 centimes alors que tout a augmenté, raconte la mère de trois enfants. On a fait la grève il y a vingt ans. Ils ont augmenté un peu le prix du lait pour le baisser deux mois après.»

 

Certes, les hommes et les femmes de la terre font désormais entendre leur voix sur les réseaux sociaux, et notamment sur le groupe Facebook Révolte agricole suisse, qui a valu à son créateur une courte exposition médiatique, mais «ce n’est pas ça qui paie les factures».

 

«La politique agricole détruit des familles»

 

Les panneaux retournés ne vont effectivement pas permettre à Stéphanie de rembourser ses dettes. Elle se sent écrasée sous la pression des normes, ce d’autant plus que sa ferme n’est pas récente et qu’elle n’arrive plus à s’en occuper.

 

«Les vaches c’était toute ma vie, mais aujourd’hui je ne peux plus y aller, raconte-t-elle sans sourciller. Pour moi, c’est la ferme qui a tué mon mari, je ne peux plus en entendre parler. Voilà à quoi on est arrivé, alors qu’on était tous passionnés. Voilà à quoi nous nous mène la politique agricole aujourd’hui: elle détruit des familles.»

 

Mais quelles sont ces normes exactement? Stéphanie explique, tentant vainement de garder son calme: «On nous en rajoute sans arrêt de nouvelles. Notre ferme n’est pas récente. On a les petits veaux dans les igloos, le jus coule dans la grille, il faudrait le récupérer, mais ce sont des frais supplémentaires et on n’y arrive plus, on ne sait pas comment faire, parce qu’on n’a pas d’argent, narre la jeune femme, qui fait montre d’un sang-froid manifeste. On a perdu 10'000 francs sur nos paiements directs, parce qu’on ne peut pas faire sortir les veaux deux fois par jour. Les vaches, il faut les sortir tous les jours et ça prend du temps. Si on mettait nos veaux au bord de la route, en plein soleil, on les toucherait ces 10'000 francs. Les gens qui sont dans les bureaux et qui décident de ces normes ne se rendent pas compte. Tout le monde s’en fout. Ils veulent que l’on prenne des cours pour apprendre à décorner les vaches alors qu’on sait le faire.»

 

Selon elle, les paiements directs (cette rétribution fédérale des prestations exigées par la société), sont de plus en plus bas chaque année. «Sans paiement direct, on ne peut plus vivre, et ça ils le savent très bien, souffle Stéphanie. Ils nous mènent où ils veulent nous mener. Si on n’obéit pas, on n’a pas d’argent, puisqu'on ne peut pas vivre de notre métier. C’est pourtant tout ce qu’on demande».


Les veaux de la ferme.
Les veaux de Stéphanie. © A.D

Aujourd’hui, Stéphanie essaie de se reconstruire, mais surtout de rebondir loin de la ferme. Cependant, comme elle a passé 20 ans dans une exploitation sans jamais toucher de salaire, elle a un statut d’indépendante, elle n’a donc pas droit au chômage et attend toujours des nouvelles de sa rente de veuve. Alors, pour ne pas sombrer, pour aller de l’avant, elle a décidé de reprendre une formation pour devenir aide-soignante. En attendant, elle a trouvé un travail à 60% chez Landi et attend de pouvoir faire un stage non rémunéré d’un mois qui lui permettra de faire un pas de plus vers son nouveau milieu professionnel. «Ce qui me fait le plus peur, dit-elle, c'est de ne pas trouver de travail en tant qu'aide soignante.»

 

Quant à la ferme, elle restera dans la famille. En effet, la fille ainée de Stéphanie, amoureuse elle aussi des bêtes, a décidé de suivre les traces de son père, afin de lui rendre hommage. Ce qui est loin de rassurer sa mère. «Elle est passionnée par l’élevage, explique la jeune femme. On lui a dit: si tu ne sais pas quoi faire va au gymnase, mais ne fais pas ce métier. Mon mari, ça le rendait malade qu’elle aille là-dedans. Mon fils a compris qu’il fallait être fou pour choisir cette voie, quant à ma plus jeune, elle pleure tous les soirs. Avant, elle allait tout le temps à la ferme, mais maintenant elle y va par obligation.»

 

Avec, dans la tête, une image insoutenable: «Mon mari imaginait notre aînée, dans dix ans, dans le même état que lui. Elle part avec une ferme qui a des dettes. Sans parler de la sécheresse qui va empirer». Mais qu’importe la peur de l’avenir, la passion est la plus forte pour la jeune diplômée âgée d’une vingtaine d’années.

 

«Mon but est de faire reconnaître ce mal-être»

 

«Si je témoigne aujourd’hui, ce n’est pas pour me plaindre. Il m’est arrivé ce qu’il m’est arrivé et mon témoignage n’y changera rien. Je finirai bien par m’en sortir, je suis une battante, même si ça n’est pas toujours facile. Si je témoigne aujourd’hui, c’est surtout parce que d’autres familles sont dans la même situation que moi et perdront également quelqu’un. Il faut que ça cesse! Ce qui me rend malade, c’est qu’il y a des gens qui meurent tous les jours pour nourrir les autres et que tout le monde s’en fout.»

 

Impressionnante de calme et de courage, cette femme touchée mais pas coulée, se sent obligée de tenir debout. Pas question pour elle de se mettre à l’assurance et de rester chez elle sans rien faire, parce que «ce ne serait pas bien». Alors elle tient le coup, même si parfois elle se demande comment.

 

Aux autres femmes d’agriculteurs, Stéphanie conseille: «Surtout, qu’elles gardent une activité professionnelle. Qu’elles aient toujours un pied à l’extérieur. Parce que quand un drame arrive, on perd tout.»

 

«Maintenant, j’ai décidé de vivre. De profiter de la vie. Parce que pendant 20 ans on n’a pas pris de temps pour nous. La vie est courte et je veux profiter de chaque instant et avancer», conclut-elle.


C’est tout le mal qu’on lui souhaite.

 

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Message de service


Stéphanie Decrausaz termine sa formation en avril. Toute personne à la recherche d'une assistante en soins est invitée à la contacter. L'Impertinent se tient à votre disposition pour faire office d'intermédiaire.


Merci d'avance.

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