Entre sanitaire et économique, où est passé le politique?

Dernière mise à jour : 11 déc. 2020


© Instagram d'Alain Berset

Texte rédigé par Anne Sandoz Dutoit, licenciée en lettres et théologienne

Depuis des mois, face à la «crise Covid», le pendule semble osciller entre le «tout-sanitaire» et le «tout-économique»: brusque semi-confinement après le maintien, alors que l’alerte avait déjà été lancée, de liaisons aériennes régulières avec la Chine partenaire économique important à ne pas froisser , réouverture rapide des frontières à l’été pour permettre à l’industrie du tourisme de «se refaire», puis mesures sanitaires de plus en plus contraignantes. Stations de ski ouvertes pour les fêtes de fin d’année, mais limitation stricte du nombre de personnes pour les retrouvailles familiales au nom de la santé (quelle santé?), etc. etc. Bref, les autorités donnent l’impression qu’elles «traduisent» au coup par coup en mesures impératives tantôt des statistiques sanitaires tantôt des données économiques. Elles réduisent ainsi leurs concitoyennes et concitoyens à des pions sur un échiquier. Sommes-nous donc juste des «corps consommateurs»? Ah non, c’est un peu court… !


Manipulation des informations


Comme souligné dans maints commentaires, les chiffres et informations qui sont assénés jour après jour à titre de justification des mesures sanitaires sont habilement présentés: utilisation du terme de «cas» dans l’expression «cas positifs» pour désigner aussi bien des personnes paucisymptomatiques que malades ou gravement malades, choix des éléments mis en évidence en fonction de ce qui est le plus frappant, changement de présentation graphique, absence de mise en perspective par rapport à d’autres données telles que la population totale des différents pays, les décès et nombre d’hospitalisations annuels toutes causes confondues, les ravages dus à d’autres maladies. Il est aisé d’impressionner lorsque sont martelées des informations partielles qui font peur! Quant à la crainte de l’étouffement si bien entretenue en lien avec l’épidémie actuelle, elle fait oublier que bien des maladies, dont les œdèmes pulmonaires dus à l’insuffisance cardiaque, les cancers du poumon et l’emphysème, provoquent hélas eux aussi, et cela déjà bien avant le SARS-Cov2, des souffrances et des décès par «étouffement».


Imaginaire de la contagion


Faire régner la peur est d’autant plus aisé lorsqu’il s’agit d’une maladie contagieuse: la contagion réveille tout un imaginaire lié au Bien et au Mal. En effet, le lien entre contagion et «faute» (péché en langage judéo-chrétien) appartient à notre matrice culturelle, que nous en soyons conscient.e.s ou non. Comme le relève Aurélien Robert, «les usages non médicaux de la contagion» ont fait «leur apparition dans le domaine de la philosophie morale, où les idées d’imprégnation (infectio) et de souillure servaient à décrire la marque corporelle du vice chez l’homme», cela dès l’Antiquité, avant d’être repris par les Pères de l’Eglise pour la transmission du péché originel. Or, dès que les dimensions du Bien et du Mal, de la faute, de la punition sont activées, surtout si elles ne sont pas discutées et restent dès lors sous-jacentes, des mécanismes complexes se mettent en branle. Il est indispensable de se donner la peine et les moyens de les comprendre.


Culpabilisation


L’imaginaire de la maladie et de la contagion, puisqu’il fait intervenir le Bien et le Mal, permet de jouer sur le sentiment de culpabilité: chaque personne devient contaminée-contaminante potentielle, responsable de la maladie de l’autre. C’est un terrain miné. A partir de là, l’appel à la responsabilité individuelle, à la conscience, donc la culpabilisation, rencontre un puissant écho. Jouer avec le sentiment de culpabilité permet aux autorités de se défausser sur leurs concitoyen.ne.s, de les accuser, lorsque les choses ne s’améliorent pas, et de leur imposer des contraintes toujours plus strictes. En réalité, le virus est là, il circule, véhiculé par n’importe qui et sur n’importe quel objet, où est alors le bouc émissaire? Cessons donc de vouloir le pointer du doigt, ce qui ne sert qu’à encourager le sentiment de culpabilité, l’isolement, la stigmatisation et la délation.


Importance du visage


A force de débats partisans autour du voile, nous en sommes venus à oublier que voir le visage d’autrui, et laisser voir le sien, a un sens profond. Comme pour la contagion, nous sommes marqués, souvent sans le savoir, par une longue histoire. Ce substrat ne peut être simplement balayé d’un revers de main, il faut au contraire en prendre conscience si nous voulons comprendre les réactions parfois violentes que déclenche l’obligation de porter systématiquement le masque – sans aborder ici des considérations médicales et de bon sens qui rendent cette obligation plus que discutable. Le visage, la face, est le lieu où se concentrent les organes des facultés relationnelles, donc aussi éthiques et spirituelles, de l’humain: yeux, nez, bouche, oreilles sur les côtés. Couvrir une grande partie de ce visage, c’est rendre difficile de voir, de sentir, de parler, de goûter et d’entendre. La relation, déjà mise à mal par les autres mesures sanitaires, est une fois encore entravée. C’est une atteinte supplémentaire à ce qui nous rend humains, justement cette capacité d’entrer en relation avec autrui et notre environnement en général, dimension transcendante comprise.


Violence pure


Isoler les gens, les couper les uns des autres en entretenant la peur et le sentiment de culpabilité relève de ce que je nommerais, en empruntant le terme à Maurice Bellet (Essai sur la violence absolue, 2008), la violence pure. C’est une manière de nier que la relation est indispensable à la vie, que nous sommes ontologiquement des êtres de et en relation. Bien sûr qu’il est nécessaire, en temps de pandémie, de respecter certaines règles d’hygiène et de distanciation, comme de prendre soin des plus vulnérables en tout temps, d’ailleurs! Mais faut-il pour autant que les paramètres purement sanitaires l’emportent sur d’autres éléments, tout aussi importants dans une optique salutogénique (c’est-à-dire de stimulation de et de soutien à tout ce qui contribue à la santé globale), compte tenu du fait que nous ne sommes pas un simple corps biologique? Et la société n’est pas un laboratoire sous haute surveillance où doit régner l’asepsie!


Le traçage, pour quoi?


Selon le Plan pandémie Influenza 2018 p.39 (disponible sur le site de l’OFSP), «[l]a gestion des contacts sert l’objectif opérationnel d’endiguement au début de la pandémie. Son but est de limiter la propagation du nouvel agent pathogène en Suisse. […] Elle n’est judicieuse que durant la phase initiale de la pandémie, c’est-à-dire tant qu’il est possible de prévenir la transmission ou de ralentir la flambée. Dans le cas d’un agent pathogène hautement transmissible comme le virus de l’Influenza, la gestion des contacts n’a plus aucun sens lorsque la vague de pandémie se déclare en Suisse.» Pourquoi et pour quoi, dans ces conditions, s’obstiner à tracer sans fin, encore et toujours, alors que la pandémie actuelle est bien installée? S’agit-il de maintenir la pression par la menace de la quarantaine afin que le vaccin apparaisse comme la seule solution pour mener à nouveau une vie «normale»? Le but est-il de nous habituer «gentiment» à être systématiquement tracés pour que, une fois le vaccin disponible, les «moutons noirs non vaccinés» puissent être identifiés et se voir refuser l’accès à certains lieux, voire interdire de voyager? Difficile de ne pas se poser de questions quant aux menaces à venir sur nos libertés individuelles…


Immunité collective et/ou vaccin?


Comme le relève Amèle Debey sur le site de L’Impertinent, « [l]a stratégie du confinement, adoptée par la plupart des gouvernements, a rendu impossible celle de la création d’une immunité collective. Pourtant, c’est sur cette même immunité collective que les vaccins vantés par ces mêmes gouvernements fonctionnent. Le paradoxe est ironique!» Et de citer le Dr. Thomas Pfister, médecin généraliste à Genève: «Le vaccin conférerait une immunité collective artificielle […]. Ça, c’est la théorie. Beaucoup de médecins sont en faveur de laisser circuler le virus un minimum et davantage sélectionner les personnes à risque et protéger ces personnes-là précisément. De telle manière que seules les personnes non à risque puissent développer une immunité collective naturelle, qui du coup protègera les autres, les plus faibles, celles qui sont véritablement vulnérables au virus et risquent de développer une forme sévère voire létale.»


En conclusion, les autorités prendraient-elles vraiment davantage de risques en explorant la piste de l’immunité collective «naturelle», comme le suggèrent un certain nombre de spécialistes, qu’en attendant de pouvoir procéder à une vaccination de masse avec des vaccins pour lesquels nous n’aurons aucun recul en matière d’effets secondaires? Rien n’empêche ensuite, en temps opportun, de combiner immunité «naturelle» et vaccin au cas par cas, comme pour d’autres maladies.


Où est le politique?


Face à tant de questions et de paramètres humains, sanitaires, économiques, écologiques (quelle pollution que tous ces masques et ces tonnes de désinfectant!), géostratégiques, sociétaux, c’est le rôle des politiques de décider. Au lieu de réagir au coup par coup en fonction de la dernière statistique sanitaire ou économique, ils doivent mettre en regard des enjeux multiples, les articuler au mieux, puis trancher et assumer. Les task forces qui conseillent les gouvernements devraient donc non seulement s’adjoindre des gens «de terrain» (praticien.ne.s, soignant.e.s, psychologues indépendant.es, etc.), mais être également plus panachées qu’elles ne le sont sur le plan des disciplines représentées. Ainsi, la diversité des variables prises en considération refléterait mieux la complexité du réel.


Quant aux parlementaires, représentant.e.s élus par le souverain, ils ont notamment pour tâche de nourrir le débat, de questionner les autorités, d’apporter des éclairages divers, pas seulement de jouer la chambre d’enregistrement et de voter des crédits. Etre champion de la comm’, aborder un air affable sur des selfies (avec un masque, évidemment!) et chercher où souffle le vent des «likes» ne suffit pas à faire une politique judicieuse pour une société…


Quelle société voulons-nous?


Telle est bien la question. Toujours plus de contrôle et moins de libertés? Etre infantilisés mais culpabilisés de ne pas assumer nos responsabilités, ou avoir les moyens d’endosser nos responsabilités parce que nous sommes bien informés et formés? Sacrifier la qualité de la formation des jeunes pour «sauver nos hôpitaux» dont la crise actuelle ne fait qu’apparaître au grand jour les dysfonctionnements? Rêver à l’immortalité ou accepter que nous sommes des êtres finis pour qui la maladie et la mort sont des réalités? Vivre cent ans seul.e.s dans un coin ou quelques jours en relation? Réveillons-nous, redonnons sa place au débat politique et construisons une vision commune à partir de nos désaccords mêmes.

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