Electricité: comment l’Etat empêche toute résilience

Dernière mise à jour : 5 sept.

D’abord, il y a eu le Covid. On nous a dit: «Ne réfléchissez à rien, nous, tout là-haut, à Berne, nous avons des experts, obéissez et tout ira bien.» Maintenant il y a le gaz et l’électricité. Et on nous dit «S’il vous plaît, réduisez de 1°C votre température et éteignez les appareils en veille.» Qu’y a-t-il de commun? Dans les deux cas, les principes de résilience des populations sont bafoués. Quels sont-ils?

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Philippe Vallat, docteur ès sciences., est un spécialiste des problèmes et questions sociotechniques complexes. Il s'intéresse, avec un regard systémique, au fonctionnement de notre société: les grands défis modernes dans les domaines de la santé, de l'énergie, de l'environnement et de la sécurité, et en particulier les questions de résilience, individuelle et collective, dans des environnements incertains. Il publie régulièrement sur son blog.

 

Qu’est-ce que la résilience?


Concept relativement récent en Occident, le mot résilience est d’abord utilisé en science des matériaux, puis en psychologie pour ensuite s’étendre aux organisations. Une définition courante considère la résilience comme «la capacité pour un corps, un organisme, une organisation ou un système quelconque à retrouver des propriétés stables après une altération.»


Ce qu’on sait du comportement des populations en situation extraordinaire (guerres, catastrophes naturelles ou technologiques) est que la résilience se construit à partir de deux principes de base: la vérité et la décentralisation.


La vérité


Le problème avec la vérité, c’est qu’elle dérange, c’est bien connu. «Déranger» est un euphémisme pour dire que cela peut choquer: informer quelqu’un du décès d’un proche, annoncer un licenciement, annoncer un échec à un examen, sont des communications difficiles et délicates. Et oui, cela provoque des chocs. Et ces chocs mettent momentanément les personnes en situation d’intenses émotions, souvent désagréables à vivre (tristesse, colère, peur, etc.). MAIS. Cela passe.


Donc, paradoxalement, la bonne manière d’apporter de mauvaises nouvelles est de les dire le plus rapidement possible (mais pas n’importe comment). Pourquoi? Car le choc passé, la personne pourra passer à autre chose, selon la courbe du deuil de Kübler-Ross. Plus la confrontation avec la vérité tarde, moins il y a de temps à disposition pour se préparer à la suite.


La décentralisation


On ne le répétera jamais assez: en situation complexe ou chaotique, toute logique de centralisation est vouée à l’échec, car:

  • Elle nécessite d’immenses efforts (personnes, moyens technologiques, ressources, temps) pour soutenir les flux d’information «en temps réel»;

  • Elle ne perçoit les signaux du terrain éloigné que de manière tardive et déformée;

  • Elle est très complexe au regard du nombre d’interdépendances;

  • Elle bureaucratise la prise de décision;

  • Elle déresponsabilise les acteurs qui «attendent les ordres», péjorant ainsi leur santé mentale par sentiment d’impuissance.

C’est la «Befehlstaktik» des militaires, dans laquelle l’injonction est de «suivre les ordres».


Or, ce qui marche, c’est la décentralisation – l'«Auftragstaktik», soit l’injonction de «remplir la mission»:

  • Elle est en contact en temps réel avec la réalité de terrain;

  • Elle s’appuie sur des réseaux locaux de confiance;

  • Elle est en capacité de prendre des décisions, et surtout de les appliquer, rapidement;

  • Elle met les acteurs en responsabilité, ce qui soutient leur santé mentale, car étant actifs dans des actions qui font du sens;

  • Elle permet l’improvisation et l’adaptation.

Mais le grand, très grand inconvénient de la décentralisation, c’est qu’elle ne se contrôle pas, se basant sur la confiance fondamentale que les personnes concernées disposent de toutes les ressources pour gérer leurs problèmes eux-mêmes.


C’est le moment de vous demander, avec ces simples prismes de vérité et de décentralisation, quelle a été la stratégie étatique dans la crise covid… Mais surtout ne me croyez pas, réfléchissez-y par vous-même.


Si on veut être honnête et responsable…


Mouvement 1: dire la vérité


La crise énergétique attendue cet hiver ne sera pas «nous aurons la même chose mais en moins grande quantité». C’est une stupidité totale, selon le principe systémique que «couper un éléphant en deux ne donne pas deux petits éléphants».


Ce que nous aurons cet hiver ressemblera vraisemblablement plutôt à ceci: nous aurons un rationnement, soit des coupures fréquentes, qui dureront de quelques heures à quelques jours, durant plusieurs mois. Ces rationnements seront soit organisés, planifiés, et annoncés, ou ce sera plutôt le chaos. On peut me raconter que cela commencera par l’industrie avant le secteur privé et de santé, mais c’est sans considérer les effets dominos. Les personnes en chômage technique, de retour à la maison, feront quoi?


Maintenant que vous «savez» (cela reste un scénario probable, ce n’est pas une prédiction), vous pouvez d’abord encaisser le coup, et quand votre colère contre les politiques sera redescendue, faire le tour de votre lieu d’habitation et vous demandez très concrètement: comment boire, comment manger, comment se chauffer, comment faire ses besoins, comment se soigner, comment socialiser, comment passer le temps.


Mouvement 2: décentraliser


Il semble également très probable que la cavalerie ne viendra pas: ni l’Etat, ni la police, ni les pompiers, ni l’armée ne nous préserveront et nous sauveront. Partout, depuis plusieurs années, les stocks ont été régulièrement réduits car «coûtant trop cher». Pour pallier ces défaillances du système actuel, il va falloir s’organiser à petite échelle. Pour cela, (re-)connectez-vous avec vos voisins, mettez les ressources en commun (une cuisine collective est plus efficace que plusieurs cuisines individuelles), identifiez les personnes vulnérables.


Concrètement, les deux principes à appliquer:


Principe 1: ne pas être un problème pour les autres. Pour cela, travaillez à votre autonomie hivernale, faites quelques stocks, et préparez-vous mentalement, individuellement et collectivement. Par exemple avec le plan d’urgence d'Alertswiss.


Principe 2: être une solution pour les autres. Quand vous achetez des réserves (d’eau, de vivres, de matériel, de semences reproductibles, de bougies), prenez-en un peu pour donner à d’autres. Car si les autres ont un problème, vous aurez aussi un problème.


«Brace for impact»


Somme toute, c’est assez simple. Pas facile, mais simple. Il suffit d’accepter la vérité, de digérer le choc, de se remettre à penser et d’agir. Et nous ne sommes pas seuls: nous pouvons par exemple rejoindre une cellule Solaris à proximité. Et ensemble nous sortirons, peut-être amaigris, mais avec dignité, du prochain hiver.

 

Pour aller plus loin :

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