Crise au Cameroun: la médiation suisse peine à convaincre

Dernière mise à jour : juil. 20

Annoncées en grande pompe en juin 2019 par le Département fédéral des affaires étrangères, les négociations entamées par la Suisse ont fini par doucher les espoirs des Camerounais et donner l’impression d’un échec. Aujourd’hui, l’on est retourné à la case départ, avec une spirale de violence sur le terrain et des vagues d’arrestations de séparatistes présumés. Témoignages en direct du Cameroun.

Paul Biya, au pouvoir depuis 1982. © Flickr/DR


C’est un mardi 6 juillet 2021 au tribunal militaire de Yaoundé. Il est presque 18h30 quand quatre jeunes gens quittent le box des accusés. Ils appartiennent tous à la minorité anglophone qui représente 20% de la population camerounaise. Leur procès vient d’être reporté au 2 août 2021. Ils sont soupçonnés d’être des «Amba-boys». Ce nom est revendiqué par les séparatistes camerounais en référence à leur Etat fantôme appelé l’Ambazonie, qu’ils défendent au prix des armes et du sang. Les «Amba-boys» sont les ennemis jurés de l’armée régulière qui les combat avec énergie.


Chaque jour ou presque, les audiences impliquant les séparatistes se multiplient dans les tribunaux militaires du Cameroun. Ils sont, pour certains, condamnés à perpétuité. Pour d’autres, à dix ou quinze ans de prison ferme pour terrorisme et hostilité contre la patrie. Résultat d’une guerre sans merci qui oppose les sécessionnistes aux rêves d’indépendance et l’armée qui défend l’unité nationale.

Sur le terrain, il ne se passe pas un jour sans que les forces de défense et de sécurité n’aient désamorcé une bombe artisanale, une mine piégée sur la chaussée, ou qu’un soldat camerounais n’ait été assassiné ou décapité. Les civils, pour la plupart francophones, sont davantage des cibles privilégiées des groupes armés qui voient en eux, des «occupants» illégaux de leur territoire.


Le 15 juin dernier, six fonctionnaires de l’Etats ont été kidnappés par un groupe armé. Une semaine plus tard, l’un des six otages a été tué et décapité. La scène est filmée et publiée sur les réseaux sociaux par les assaillants qui, pour l’occasion, ont exigé cinquante millions de francs CFA, soit 76'265 euros pour les libérer.

Echec de bons offices?

«En 2019, lorsque nous avons appris que la Suisse allait assurer une médiation entre les différents belligérants dans ce conflit, par le biais du Centre pour le Dialogue Humanitaire, je m'en suis réjoui. Parce que je voyais en la Suisse un pays crédible et neutre. Un pays qui n’est pas une métropole coloniale d’un Etat africain, ni impliqué directement dans les conflits en Afrique.», explique Oben, jeune anglophone de 27 ans qui a fui la guerre à Bamenda, l’épicentre du conflit sécuritaire, pour se réfugier à Yaoundé où il tient aujourd’hui un petit salon de coiffure.


«Mais curieusement, poursuit-il, depuis l’annonce de cette médiation, rien ne semble avoir bougé. En décembre 2019 soupire-t-il, j’ai perdu mes deux frères dans ce conflit (anglophone). L’aîné avait rejoint les ‘Ambas’, il est mort au front. Le cadet n’a pas voulu rejoindre les rangs. Il a été kidnappé et tué. L’année dernière, étant déjà sous la pression des groupes armés, j’ai dû fuir Bamenda pour venir à Yaoundé. Ici, je suis à l’abri. Mais, après mon départ, ils ont kidnappé ma mère. Elle a été violée et abandonnée. Dans l’impossibilité de recevoir des soins adéquats, elle est décédée quelques mois plus tard».

A Bafoussam, ville frontalière aux régions anglophones située à l’Ouest du Cameroun, André accueille dans sa petite maison trois familles de réfugiés. Il s’est organisé pour que les parents aient un espace pour dormir dans son salon de trois mètres sur quatre. Très étroit pour treize personnes. Afin de donner une chance aux autres déplacés, André a aménagé sa vielle porcherie derrière sa case. Il a divisé la vielle maison faite de blocs et de planches. D’un côté dorment les enfants et de l’autre les porcs. «Il n’y a pas le choix, lance son épouse. Nous voulons bien offrir du confort à ces frères et sœurs en détresse, mais il n’y a pas de moyens. Pour nous, le plus grand rêve c’est de voir cette guerre finir un jour et que chacun puisse rentrer dans son village», ajoute-t-elle.

Interrogée sur la médiation suisse, Cynthia l’une des déplacées, verse une larme et n'a qu'un mot à la bouche: déception. La jeune fille de 22 ans ne comprend pas pourquoi cette médiation piétine et peine à aboutir à ce que tout le monde attend: la fin de la crise anglophone.

En 2017, ce qui pourtant était parti un an plus tôt comme une simple contestation corporatiste des avocats et des enseignants, a viré à un conflit purement armé. A ce jour, International Crisis group parle de plus de 2000 morts et près d’un million de déplacés et réfugiés. Si la jeune Cynthia fond en larmes, c’est parce qu’elle voit toutes les tentatives de réconciliation voler en éclat.


En septembre 2019, le président Camerounais avait convoqué ce qu’il avait appelé un «grand» dialogue national, pour trouver des solutions au conflit. Une assise qui a accouché d’une souris. Aucun leader séparatiste n’était présent dans la salle et l'événement a vite fait de tourner au monologue et à la mise en scène.

L’annonce de la confédération helvétique avait suscité un réel espoir au sein de la majorité francophone. «Il n’y a pas que la communauté anglophone qui comptait sur cette médiation», confie Annie. Pensez-vous que je sois fière que mon frère cadet se retrouve affecté à Buea où on tue les soldats chaque jour? Non, ça nous stresse à chaque fois que nous apprenons la mort d’un soldat dans cette zone. Ma mère est toujours en larmes et anxieuse. Nous ne voulons plus de cette sale guerre» argue l’étudiante.

«Deux ans après l'annonce suisse, on est plus dans une phase de questionnements que d’actions concrètes»

La médiation annoncée par les Suisses était-elle vraiment le résultat de la volonté des différents belligérants, ou d’une initiative helvète? Cyrille Rolande Bechon multiplie les interrogations sans réponses. La directrice exécutive de l’ONG Nouveaux Droits de l’Homme appelle la Suisse à clarifier sa position. La défenseure des droits humains évite cependant de parler d’un échec «du moment qu'il n’y a pas eu une communication officielle sur le sujet. Si nous regrettons qu’il n’y ait pas une communication active autour de l’évolution ou pas de ces négociations, nous souhaitons tout de même qu’elles aboutissent à quelque chose de fiable qui satisfasse toutes les parties», explique la directrice exécutive de NDH.

Sous un autre angle, elle appelle la Suisse, en tant qu’«amie» du Cameroun, à poser des actes plus forts à l’instar des Etats-Unis, qui ont décidé de prendre des sanctions ciblées à l’endroit des acteurs impliqués directement ou indirectement dans l’enlisement de la crise anglophone au Cameroun. Selon Washington, ces sanctions commencent par la restriction de l’octroi des visas à certaines personnalités de chaque camp. Aujourd’hui selon la directrice exécutive de NDH, «les populations anglophones souffrent. Elles sont entre deux feux. D’un côté les groupes armés qui font pression pour imposer leur idéologie sécessionniste et de l’autre l’armée camerounaise qui soupçonne ces derniers d’intelligence avec les groupes armés».

La méfiance des séparatistes

Selon plusieurs informations abondamment rapportées à l’époque par des médias camerounais, du 25 au 27 juin 2019, plusieurs leaders sécessionnistes avaient été invités à Saint-Luc à l’initiative de la confédération suisse pour des discussions préalables.


Coïncidence ou programmation, ces échanges informels se déroulent alors que Paul Biya, le président camerounais, séjourne à l’hôtel Intercontinental de Genève. Selon plusieurs indiscrétions, quelques leaders avaient honoré l’invitation du Centre pour le dialogue humanitaire, mais il n’y a eu aucun dialogue direct entre les représentants de l’Etat et les sécessionnistes.

A côté de ceux qui ont fait le déplacement, plusieurs absents parmi lesquels Ayaba Cho, l’un des leaders de la lutte armée. Il a souvent avoué avoir commandité des assassinats et des enlèvements des représentants de l’Etat dans les régions anglophones. Il soupçonnait une éventuelle collision entre Genève et Yaoundé. Une très grande proximité entre les autorités camerounaises et les autorités helvétiques.


Très régulièrement, le Chef de l’Etat camerounais passe des séjours privés en Suisse. C’est encore le cas depuis le 11 juillet dernier. Paul Biya est arrivé en compagnie de son épouse à l’Hôtel intercontinental. Un séjour déjà perturbé par des manifestations de la BAS (la Brigade Anti Sardinards). Un mouvement de la diaspora camerounaise hostile au pouvoir de Yaoundé, qui lui reproche son incapacité à résoudre la crise sécuritaire sans fin en territoire anglophone. Les activistes reprochent aussi au Chef de l’Etat camerounais de dilapider des fonds publics pour ses séjours privés en Europe. Des griefs qui trouvent du répondant auprès des fidèles du parti au pouvoir, affirmant qu’un «Chef de l’Etat travaille partout où il se trouve. Et que tout travailleur a besoin d’un congé». Mais ces explications ne suffisent pas pour apaiser la colère de ces anti-Biya.


L’assaut de Genève


La manifestation du 17 juillet avait pourtant été interdite par les autorités helvétiques. Mais malgré cette décision, plus d’une centaine de Camerounais ont protesté sous bonne garde contre la présence de leur président à Genève. Un rassemblement qui a fini par tourner en émeute rappelant les affrontements de juin 2019, entre les mêmes militants de la BAS et la garde rapprochée du président camerounais. Au cours de ces affrontements, un journaliste de la RTS avait été blessé.

En Afrique, entre autres, le Cameroun n’est le premier pays à «recevoir» les bons offices de la confédération helvétique. Le 6 aout 2019, le Mozambique a signé un accord de paix avec le chef du front de libération Mozambicain (Frelimo), sous le regard de l’ambassadeur de suisse dans ce pays de l’Afrique de l’Est. La Suisse a également contribué aux négociations entre le gouvernement français et les nationalistes algériens, ce qui a mis un terme à la guerre d’indépendance grâce à la signature des accords d’Evian en 1962.

Ces dernières années, l’on a également noté la présence de la Suisse en Erythrée, au Burundi et au Soudan. Grâce à la convention de Genève, signée en 1864, qui vise à promouvoir la paix dans le monde, la Suisse est régulièrement sollicitée pour assurer la médiation sur des terrains en conflit. Avec plus ou moins de succès...

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