Ce que Trump révèle d'un système à bout de souffle
- Amèle Debey

- 2 août
- 4 min de lecture
Depuis son retour sur le siège le plus puissant du monde, en janvier 2025, Donald Trump fait subir à l’humanité ce que les ingénieurs appellent un stress test. À savoir une mise à l'épreuve systématique des structures pour voir où elles cassent. Le verdict est accablant: le système sur lequel reposent nos sociétés est totalement obsolète.

En janvier 2026, huit pays alliés – membres de l'OTAN, faut-il le rappeler – se sont vus menacer de sanctions commerciales par le président des États-Unis pour avoir refusé d'avaliser l'annexion du Groenland, territoire d'un autre allié.
En février 2026, Donald Trump décide de lancer une guerre d’agression contre l’Iran, en annonçant des «opérations de combat majeures» par vidéo sur un réseau social privé, sans mandat du Congrès. Une décision débouchant sur la mort du Guide suprême iranien, la fermeture du détroit d’Ormuz, 150 navires bloqués du jour au lendemain, les assureurs maritimes en retraite, un risque de pénurie de pétrole et un dérèglement des hubs moyen-orientaux. Conséquence: les tarifs à la pompe augmentent en Europe et des dizaines de milliers de voyageurs sont laissés en rade. Sans parler des entreprises qui vivent du tourisme dans les pays d’Asie du Sud-Est et ailleurs.
Un peu moins d’un an plus tôt, les tarifs douaniers du Liberation Day (avril 2025) ont provoqué un krach boursier planétaire et frôlé une crise obligataire, avant que le président ne recule partiellement, non pas devant le droit, mais devant les marchés. Quand la Cour suprême a fini par invalider, en février 2026, l'essentiel de ces droits de douane fondés sur une loi d'urgence de 1977 détournée de son objet, Trump avait déjà annoncé la couleur: il trouverait «d'autres moyens». Il l'a fait. Nouveaux tarifs, nouveau texte de loi, nouvelle bataille judiciaire. Le remboursement de quelque 166 milliards de dollars aux entreprises lésées a été freiné par sa propre administration.
Voilà l'état du «système»: les garde-fous constitutionnels contournés par décret, les conseillers réduits au rang de spectateurs, et la stabilité économique de la planète suspendue aux humeurs d'un seul homme – que seule la panique des créanciers parvient encore à faire reculer. Trump n'a pas cassé la machine, il a démontré qu'elle était conçue pour qu'un individu seul puisse la conduire dans le mur.
Le révélateur, pas la cause
Car Trump n'est pas la maladie, il est le produit de contraste injecté dans le système qui rend visibles les lésions préexistantes.
Que révèle-t-il, au juste? Que l'ordre international ne reposait pas sur des règles, mais sur la politesse. Que la séparation des pouvoirs américaine supposait des présidents qui acceptent de perdre. Que la FIFA, l'OTAN, l'OMC, la Cour suprême elle-même ne tiennent que par le consentement de ceux qu'elles sont censées contraindre. Le livre Regime Change de Maggie Haberman et Jonathan Swan, paru en juin – mille entretiens, une plongée documentée dans la Maison-Blanche –, décrit un président libéré de toute entrave: les généraux qui disaient «non» sont partis, les juristes qui restent choisissent leurs batailles, les ordonnances judiciaires sont ignorées, le Département de la Justice est retourné contre les opposants. Trump lui-même, selon les auteurs, se compare volontiers à Mao, Staline ou Attila.
Un système digne de ce nom survit à ses cinglés
Un système digne de ce nom survit à ses cinglés. C'est même sa définition: des institutions assez solides pour que la folie d'un individu ne devienne pas le destin de tous. Or ce que dix-huit mois de second mandat démontrent, c'est l'inverse. Il suffit d'un homme qui ne respecte pas les règles pour que les règles cessent d'exister. Parce qu'en réalité, elles n'existaient que dans la mesure où tout le monde faisait semblant d'y croire.
Pour couronner le tout, pendant que le monde encaisse le stress test, le testeur encaisse tout court. Un memecoin $TRUMP lancé à trois jours de l'investiture – avec dîner privé à la Maison-Blanche pour les plus gros porteurs, façon tombola présidentielle –, une entreprise familiale de cryptomonnaies qui prospère à mesure que l'administration démantèle les régulateurs censés la surveiller, un Boeing 747 offert par le Qatar en guise de «palais volant», et des complexes immobiliers qui fleurissent dans le Golfe au rythme des sommets diplomatiques. Haberman et Swan décrivent une fonction présidentielle transformée en «véhicule éhonté de profit». Il fallait y penser: l'homme qui démontre que les garde-fous n'existent pas est aussi le premier à passer à la caisse. On appelait ça, jadis, un conflit d'intérêts; il faudrait désormais parler de fusion. Et c'est peut-être la preuve la plus achevée de la faillite du système: il n'a même pas fallu le pirater. Il suffisait d'occuper le bureau et de tendre la main. Tout était déjà prévu pour.
Et nous, pendant ce temps...
La question n'est donc pas: comment arrêter Trump? Elle est: comment construire des systèmes qui ne dépendent pas de la bonne volonté de leurs prédateurs? Une Cour suprême dont les arrêts s'appliquent. Des alliances qui ne se dissolvent pas au premier chantage tarifaire. Des instances sportives qui ne prennent pas leurs ordres au téléphone.
En attendant, chaque institution qui plie envoie le même message à tous les hommes forts de la planète: les règles sont négociables, il suffit d'oser. Le carton rouge de Balogun ne changera pas le cours de l'histoire. Mais il restera comme le symbole parfait d'une époque où tous les arbitres ont cessé de siffler.




"Comment construire des systèmes qui ne dépendent pas de la bonne volonté de leurs prédateurs?"
J'ai le sentiment que les juristes, lorsqu'ils font des lois, y prévoient des passages suffisamment flous pour être interprétés et donc contournés. Je ressens cela comme une volonté des juristes de garder la main, une façon de conserver leur utilité et donc leurs revenus.
On le voit bien avec la loi suisse, par exemple celle pour les banques, dans laquelle les sanctions sont tellement faibles qu'elles ne sont absolument pas dissuasives.
On le voit bien aux USA, où la vie est très judiciarisée et le monde des avocats pléthorique et puissant. Il y en a beaucoup de talentueux qui arrivent à trouver des failles pour…